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Innovation Ecole !, De la maternelle au lycée , Pascal Bouchard dir., éd. Autrement, 2001 Cet ouvrage de 348 pages publié aux éditions Autrement dans la collection Autrement Frontières, se présente dès l’avant propos comme le produit d’un double regard sur les mouvements qui animent l’institution en matière d’innovation. Le premier de ces regard est celui de Anne Marie Vaillé, ancien professeur agrégé d’Histoire-Géographie et présidente du CNIRS (Conseil national de l’innovation pour la réussite scolaire) créé par Jack Lang. Le second, celui de Pascal Bouchard ancien enseignant, agrégé de Lettres Modernes, aujourd’hui, directeur de la rédaction de l’AEF (Agence Education Formation) et journaliste. L’une se définit comme « en fonction dans le système » et l’autre se dit « placé à l’extérieur » bien qu’il semble en connaître d’expérience, plus d’un rouage. L’ouvrage se compose de deux parties presque équivalentes. La première regroupe 12 entretiens avec des personnalités du monde de l’éducation, choisies par Pascal Bouchard qui en assume la responsabilité dans l’introduction. Car, précise -t-il, il n’a pas voulu rester dans le « pédagogiquement correct » mais inscrire cette aventure dans son histoire personnelle. Chaque entretien débute par la question : Quelle conception vous faites-vous de l’innovation ? La seconde partie décrit sous forme de témoignages, apparemment rédigés par les praticiens eux-mêmes, des expériences pédagogiques dont il est dit qu’elles ont été recensées, sélectionnées et « vérifiées » par deux membres du CNIRS … Les modalités de cette vérification ne sont malheureusement pas précisées et cela est dommage car nombre des interrogations de la première partie portaient justement sur l’identification de l’innovation.
Sur les 12 personnes qui se sont prêtées au jeu de la première partie, si l’on excepte Jacques George vice président du CRAP qui a rédigé le prologue et 2 chercheurs (Christophe Marsollier et Françoise Cros) qui ont chacun présenté leur synthèse des entretiens, quatre personnalités en charge de postes importants dans l’institution apparaissent plutôt comme conservateurs et assez réservés sur l’innovation , tandis que les huit autres, qu’ils soient dirigeant syndical comme Denis Piaget (SNES), professeur d’Université comme Philippe Meirieu, militant du CRAP comme Michel Amiel ou présidente de la Ligue de l’enseignement comme Jacqueline Costa Lascaux, sont clairement favorables à l’innovation. Dans sa synthèse, Françoise Cros conclut avec justesse que tous parlent en accord avec leur statut et selon les enjeux qui sont les leurs. D’autant, dit-elle, qu’en matière d’éducation, « une chose et son contraire peuvent se succéder sans qu’il soit possible d’apporter une quelconque preuve d’une vérité pour sortir de la complexité de l’acte éducatif lui-même ». Quelques remarques apportent pourtant un éclairage nouveau sur des questions de fond, discutées régulièrement lors des colloques ou ateliers dédiés à l’innovation. La première concerne la formation des maîtres. Voici ce que Guy Berger, professeur émérite en Sciences de l’éducation à Paris 8 en dit (p 117) : « Actuellement dans le cadre de la formation des maîtres, on répète d’une manière presque incantatoire le terme de professionnalisation : on identifie la compétence professionnelle à la capacité à mettre en œuvre au bon moment des compétences qui sont censées produire certains effets. Cela suppose qu’il n’est pas pensable que des effets contraires se mettent en travers. On donne aux enseignants une boite à outils, et les enseignants sont des exécutants, même s’ils opèrent une part d’analyse de situation. Cela tient à l’histoire des IUFM. Il faut rappeler que toute l’histoire de l’Education nationale est une lutte contre les « écoles de fabrique », contre l’idée selon laquelle les entreprises étaient seules habilitées à former leur propre personnel selon leurs besoins. Mais quand il s’agit d’elle-même, l’Education nationale forme ses personnels sans permettre à qui que ce soit d’intervenir, selon le modèle des « écoles de fabrique » ! Il paraît opportun de souligner la contradiction entre une telle option et l’exigence d’innovation. En effet, comment didactique disciplinaire et innovation pourrait-ils être compatibles ? N’y a t-il pas conflit d’intérêt entre les deux ? D’un côté, « la boite à outils », fruit d’une alliance entre chercheurs en sciences de l’éducation et chercheurs disciplinaires est validée et certifiée par l’expertise de ses auteurs et relayée par le jeu des concours et des inspections. De l’autre côté, l’enseignant innovant, cherche, trouve et valide ses propres méthodes, sa propre didactique et se place donc de fait hors la loi, hors la norme. Il se met sans le vouloir (uniquement parce qu’il est sur le terrain et qu’il doit inventer pour résoudre) en concurrence avec le chercheur, seul producteur de savoir autorisé.
La seconde remarque concerne la place
faite aux référentiels de compétences tant dans la formation que
dans l’exercice du métier. Elle est formulée par Philippe Meirieu
(p 126) : « Ainsi, le professeur de Lettres est-il d’abord un
être travaillé par une exigence d’adéquation entre le langage et
ce qu’il veut exprimer. Il aspire à cette économie de moyens qui
porte la plus grande richesse de sens : le moins d’effets inutiles
pour la plus grande signification possible. Son plaisir c’est de
faire partager cette exigence. Son identité, elle se trouve là,
dans un rapport qu’il faut bien dire intime aux objets sur
lesquels il travaille et qu’il doit présenter à ses élèves. C’est
un élément fondateur. C’est pourquoi je crois que le balancier est
allé trop loin aujourd’hui dans le sens des « référentiels de
compétences ». Pendant longtemps, en effet, a prédominé une
conception de l’enseignement basé sur le charisme et sur l’art
d’enseigner. On est passé, ensuite, à une conception centrée sur
le référentiel de compétences. C’est une notion qui emprunte très
largement à des théories québéco-belgo-suisses et qui est tombée
subitement sur le corps enseignant français. Comme elle tombe
d’ailleurs actuellement, de manière catastrophique, sur les pays
émergents. » Ce texte précise et renforce le raisonnement précédent. Car ce référentiel de compétences, est partie de la « boite à outils » de Guy Berger, celle qui donne l’impression aux professeurs des écoles ou des lycées qu’ils sont devenus « ingénieurs » après avoir été tout simplement « ingénieux » … Et l’on craint d’imaginer ce que pourront inventer ces générations d’enseignants formés à l’économie , à coup de référentiels, lorsque les procédures échoueront. En particulier, lorsqu’elles échoueront à calmer les violences scolaires …
Anne-Marie Vaillé, placée à l’interface de l’innovation et
de l’institution, met en lumière d’autres contradictions du
système. Au sujet des encouragements à innover, elle remarque que
« le seul moment où l’on est invité à innover, c’est quand les
élèves refusent ce qu’on leur enseigne, c’est-à-dire devant une
situation explosive. » Sur les méthodes d’introduction de
l’innovation (TPE et travaux croisés) qu’elle trouve trop
volontaristes, elle regrette l’absence d’une stratégie de
formation (p 139): « Il faut se donner les moyens de créer des
comportements professionnels pour s’emparer de ces objets
nouveaux. En l’occurrence, il aurait fallu obliger les gens à se
mettre en situation de travail collectif, et non d’additionner
leurs disciplines les unes aux autres. Mais il faut du temps,
c’est extrêmement compliqué, la pluridisciplinarité ne s’improvise
pas, il faut former d’abord les enseignants. Mais le système ne
fait jamais ça. » Avant de conclure en déplorant la posture
commune face à l’innovation : « La seconde contradiction
du système c’est que l’on continue à considérer que ce qui est
sérieux, c’est d’abord les matières « fondamentales » et la
réussite aux examens. L’innovation, c’est un supplément d’âme.»
La seconde partie du livre est entre les mains des acteurs qui y racontent fort bien leurs pratiques. Rien à dire, juste à lire. D’autant que la sélection est très pertinente. On attendra avec impatience le tome suivant qui pourrait s’intituler Evaluation Ecole !
Françoise SERRERO, professeure au LP Turquetil, Paris, accompagnatrice
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