Communications
Ouverture :
La redécouverte du « tout puissant empire du milieu ».
Jean-Noël Luc, professeur d’histoire à l’Université de Paris IV
L’invention
d’un établissement d’Etat.
-
Création et réinventions des lycées, 1802 – 1902. Philippe
Savoie, directeur adjoint du SHE
-
Les boursiers nationaux : projets politiques et réalisations,
de l’Ancien Régime à l’Empire . Marie-Madeleine Compère, chercheur
au SHE
-
La lente implantation des lycées : un combat pour la modernité
dans les départements ruraux aquitains du premier XIXe siècle. Jules
Vasquez, doctorant de l’Université Bordeaux III
Pratiques
religieuses, cultures et laïcité.
-
L’aumônier de lycée ; 1802 – 1959, cheval de Troie de
l’Eglise dans l’Université ? Jean-Luc Marais, maître de conférences
en histoire à l’Université d’Angers
-
Un lieu de mixité religieuse : Protestants et Juifs au lycée
sous la Troisième République. Patrick Cabanel, professeur d’histoire
à l’Université de Toulouse.
-
Les lycées de la mission laïque française en Egypte : 1909
– 1961 ; l’exportation d’un modèle français en Orient et ses
contradictions. Frédéric Abécassis, maître de conférences en histoire
à l’ENS Lettres et Sciences Humaines, Lyon.
Le lycée,
lieu de travail et de vie.
-
L’architecture et l’organisation matérielle des lycées :
la réglementation et sa mise en œuvre, 1802 – 1940 . Marc Le Cœur,
doctorant en histoire de l’art, de l’ Université de Paris I.
-
Les pratiques disciplinaires dans les lycées du Second Empire.
Jean-Claude Caron, professeur d’histoire à l’Université de
Clermont-Ferrand
-
La question de l’internat public au XIXe siècle. Patrick
Clastres, doctorant à l’IEP de Paris
Des
humanités aux disciplines littéraires.
-
Les humanités et l’émergence de l’enseignement de
l’histoire dans le premier XIXe siècle. Annie Bruter, maître de conférences
en histoire, SHE
-
La littérature au lycée : 1880 – 1924. Quel enseignement
littéraire pour les élites ? Martine Jey, maître de conférences
en littérature à l’IUFM de Paris.
-
L’interrogation d’histoire au baccalauréat, révélateur
d’un enseignement, 1880 – 1914. Philippe Marchand, maître de conférences
émérite en histoire, Université de Lille III
Des
enseignements sous tension.
-
Deux siècles d’enseignement de la mécanique dans les classes préparatoires
aux concours scientifiques. Jean-Yves Dupont, chercheur associé au SHE .
-
L’enseignement mathématique dans le primaire et le secondaire au
début du XXe siècle. Vers une culture commune ? Renaud d’Enfert,
chercheur associé au SHE et au Groupe d’histoire et de diffusion des
sciences. Paris XI.
-
Lycées et modernité : des pratiques pédagogiques nouvelles
à la professionnalisation, de la Libération aux années 1960. Ludivine
Bantigny, doctorante à l’IEP de Paris.
-
Le choix des langues régionales dans les lycées du second XXe siècle :
de l’intérêt culturel à la stratégie des filières.Youenn Michel,
doctorant à l’Université de Rennes II et de Paris IV
Les
mutations du lycée républicain et la réforme de 1902.
-
Octave Gréard, rénovateur des lycées parisiens à la fin du XIXe
siècle. Stéphanie Dauphin, doctorante à l’Université de Paris IV
-
La crise des lycées de garçons à la fin du XIXe siècle. Le
point de vue des recteurs. Jean-François Condette, maître de conférences
à l’IUFM de Reims, centre de Troyes.
-
Les professeurs de lycée et l’application de la réforme de 1902 :
vers de nouvelles pratiques pédagogiques ? Evelyne Vielpeau-Jery, maître
de conferences en histoire à l’Université de Rennes II.
Lycéens
et lycéennes : profils, cultures et sociabilités.
-
De la demoiselle à la bachelière : la première génération
des lycéennes parisiennes. Dominique Demengel, doctorante à l’Université
de Paris IV
-
Indiscipline et chahuts dans les lycées parisiens, des années
1930 aux années 1950. Cécile Hochard, docteur en histoire de l’Université
de Paris VII
-
Lycéens des sixties. Anne-Marie Sohn, professeur d’histoire à
l’Université de Rouen, GRHIS.
-
Le lycéen, nouvel acteur collectif de la fin du XXe siècle. Roby
Morder, président du GERME.
Un corps
enseignant ou des corporations ?
-
La constitution d’un corps disciplinaire : les professeurs
de philosophie. 1809 – 2000. Bruno Poucet, maître de conférences en
Sciences de l’Education à l’Université d’Amiens
-
La Société des Agrégés, expression d’une catégorie
d’enseignants dominante de 1914 à nos jours. Yves Verneuil, docteur en
histoire, Université de Paris IV.
-
Les professeurs des « petits lycées » et leur représentation,
crépuscule et postérité d’une idéologie catégorielle. 1880 –
1965. André Robert, professeur en Sciences de l’Education à l’Université
de Lyon II.
Vers le
lycée de masse ?
-
Entre le lycée d’élite et le lycée de masse : Gustave
Monod et l’enseignement secondaire. 1936 – 1951. Jean-Michel Chapoulie,
professeur de sociologie à l’Université de Paris I
-
La gestion des lycées et l’évolution de l’administration
centrale, 1944 – 1986. Pierre Besnoist, ancien sous-directeur à la
Direction des lycées.
-
Lecture pédagogique de l’architecture des lycées dans la
seconde moitié du XXe siècle. Antoine Prost, professeur d’histoire émérite
à l’Université de Paris I
-
Gérer le lycée du XXIe siècle. Pierre-Jean Bravo, proviseur du
lycée Thiers. Marseille.
|
Comme
l’indique son programme, le colloque fut dense : 31 communications
en deux jours. Le bicentenaire de la création des lycées fut donc
largement commémoré, grâce à une multitude d’approches et d’éclairages
différents.
Outre
la richesse des informations brassées, les types d’intervenants ainsi
que le public rendaient
hommage à la création napoléonienne : des universitaires chevronnés,
dont certains universitaires émérites renommés, se mêlaient en effet
à de jeunes doctorants tout
à la fougue de leur recherche de prédilection. Dans le public, des
acteurs de terrain ( IA en retraite, membres de telle ou telle commission
de la IV ou de la Ve République ) enrichissaient de leurs témoignages
vivants, les propos d’Historiens. Nous nous permettrons toutefois de
nous étonner du peu de place accordée aux Sciences de l’Education (2
communications sur 31), de l’absence totale de l’Université de Paris V où se
soutiennent de nombreuses thèses en histoire de l’Education, ainsi que
des Universités de Paris VIII et Paris X où les recherches sur les
« nouveaux lycéens » apportent un éclairage essentiel à la
compréhension du monde actuel de l’éducation.
Comment réaliser
le compte rendu d’une telle mosaïque, sans tomber dans un inventaire nécessairement
fastidieux ?
Dans sa
conclusion du colloque, Pierre Caspard, directeur du SHE reprenait
la question soulevée en ouverture par G. Molinié, président de
l’Université de Paris IV, et en introduction par J.N. Luc :
interroger et mettre en perspective les lycées d’antan et les lycées
d’aujourd’hui n’est-ce pas d’abord questionner le lien entre
valeurs républicaines et démocratisation ? Cette problématique
n’a finalement pas été suivie
durant le colloque.
Un autre fil directeur nous paraît
avoir rassemblé ces communications : celui de la querelle entre les
Anciens et les Modernes. Certes, chacun de ces exposés, prudent et détaillé,
nuancé, a montré les imbrications, les évolutions lentes, les reculs ou
les avancées entre Anciens et Modernes tout au long de la période
1802-2002. Néanmoins, c’est bien de la construction d’une Education
Moderne dont il s’agissait, et les valeurs républicaines restèrent en
filigrane durant l’ensemble du colloque. En suivant ce fil directeur,
nous présenterons trois grands thèmes : l’opposition entre
Humanités classiques et culture moderne, le rôle de l’Etat en matière
éducative, et les querelles catégorielles ou corporatives.
Culture
classique, culture moderne.
Dans
son introduction, J.N. Luc rappelle que l’évolution est longue.
Le Bac Science est créé en 1852, le Bac Moderne sans Latin date de 1891.
Cette évolution aboutit aux Bac technologiques actuels.
A.Bruter
explique l’enjeu de cette querelle : dans les lycées impériaux,
les Humanités ont charge de consolider le régime. L’histoire, par
exemple, ne se distingue pas des lettres. Considérée comme un genre
textuel, elle fait partie de l’apprentissage de la rhétorique. Les
grands personnages sont conviés pour affirmer les continuités
historiques et légitimer l’empire. Le contenu des travaux des Concours
Généraux en témoigne. Il s’agit de respecter la vraie religion, de
magnifier la France et le souverain. Les Humanités rendent gloire à
l’empereur comme elles le firent aux rois de France. Néanmoins, peu à
peu, l’histoire s’érige en discipline. Un corps de professeurs spéciaux
est créé en 1818, une épreuve d’histoire apparaît en tant que telle
au Concours Général de 1819. En 1820, l’histoire et géographie
devient discipline du Bac. Pour autant, cette « modernité »
reste confidentielle : 15 professeurs d’histoire enseignent en
France à l’époque, dont 10 à Paris. Dans les classes de rhétorique,
l’histoire « moderne » n’est pas enseignée. Les
Proviseurs se plaignent d’ailleurs du faible intérêt
de cette discipline : encyclopédisme, dictée d’un cours magistral
entraînent régulièrement le chahut des élèves qui s’ennuient. Le
Concours Général exige un récit purement factuel. Imaginons combien de
compromis a dû accepter de faire le premier prix d’histoire moderne du
Concours Général de 1820 … Il s’agissait d’Auguste Blanqui.
Quelques
années plus tard, l’histoire organisée en discipline, montre toujours
une certaine frilosité.
Philippe
Marchand s’est attelé à dépouiller
un gros échantillon des Procès Verbaux des sessions du Bac de l’académie
de Douai-Lille entre 1880 et 1914 : les PV de plus de 2000 candidats,
soit plus de 3000 questions posées, ont été analysés. L’épreuve,
orale, dure ¾ d’heure en moyenne (mais tout dépend du nombre de
candidats à faire passer). La circulaire de 1891 recommande
bienveillance, douceur, patience, questions faciles, variées et sur le
programme. 95% des questions posées proposent en effet une reprise
textuelle du programme sur des questions de cours classiques. Toutes les
questions polémiques sont laissées de côté :
la civilisation moderne, le socialisme, la Commune, les réformes républicaines
par exemple.
D’un
régime à l’autre, la « modernité » de l’histoire,
instituée en discipline, se met au service de l’apologie du pouvoir.
Les
tensions, les avancées, les reculs sont également visibles avec la
naissance des Lettres comme objet de savoir, comme Humanités modernes.
Martine
Jey explique en quoi la rupture de 1880 ne va pas de soi. Auparavant,
et depuis trois siècles, les Humanités consistaient à écrire en Latin,
à savoir amplifier un argument et à imiter un modèle rhétorique. En
1881 apparaît la dissertation, l’art d’argumenter par soi-même. La
sincérité doit remplacer l’imitation. Mais les critiques face à la
dissertation apparaissent vite : elle est considérée comme trop
difficile. La Commission Lanson en 1895 prône une histoire littéraire
composée de commentaires de textes,
de « leçons de chose morales ». La dissertation apparaît
comme un art anti-démocratique. Là encore, la querelle des Anciens et
des Modernes aboutit à une situation qui se fige dans un nouveau
formalisme.
Néanmoins,
pendant que le système global de l’enseignement évolue difficilement,
le XIXe siècle correspond à la mise en place d’un système proprement
français de l’enseignement de la mécanique, celui de Polytechnique. J.Y.
Dupont montre qu’il correspond à la nécessité de former
rapidement un personnel adapté entre principes pédagogiques, savoirs
professionnels et sélection. Les modifications semblent ici
significatives.
Renaud
d’Enfert explique quant à lui, que l’enseignement des mathématiques
induit également cette culture moderne. Mais contrairement à ce que
l’on pourrait penser, elle se forge au contact du Primaire et du
Secondaire. La grande réforme de 1902 en témoigne,
prônant des contenus et des pratiques pédagogiques mieux adaptés
à des élèves susceptibles d’interrompre précocement leurs études.
Le sens du concret, de l’intuition, de l’expérience sensible propre
à l’enseignement primaire, infléchit progressivement l’enseignement
secondaire.
La
Modernité semble donc davantage l’apanage du Primaire que du
Secondaire. De fait, le lycée forgé par Bonaparte n’avait d’autre
finalité que la reproduction des élites. A. Bruter suggère même
que l’oubli des pédagogies propres aux Ecoles Centrales de 1795, ne
placent pas les lycées et leur tradition du côté de la Modernité. Et
pourtant le lycée n’a pas manqué d’être objet de réflexion chez
les réformateurs.
Stéphanie
Dauphin insiste sur le rôle incontournable d’Octave
Gréard. Au-delà des constructions et des rénovations de bâtiments à
la fin du XIXe siècle, l’organisation des cours, le recrutement du
personnel enseignant font l’objet d’une large réflexion. L’action
d’O.Gréard semble avoir bénéficié d’une réelle connivence de pensée
entre les différents ministres de l’époque.
Et
cependant, dans une étude menée par J.F. Condette sur le point de
vue des recteurs en cette même fin de XIXe siècle, il est montré que
les lycées de garçons traversent alors une véritable crise : l’évolution
économique, le réflexe de conservation sociale d’une partie de la
bourgeoisie, l’ampleur de la lutte scolaire entre institution d’Etat
et établissements libres, incohérences ministérielles semblent en être
la cause. Les recteurs aspirent dès lors à voir leur rôle accru au
niveau académique. L’administration centrale ne peut fonctionner sans
relais efficaces.
La réforme
de 1902 les entendra-t-elle ?
Evelyne
Vielpeau-Hery s’attachera à montrer qu’en dépit d’un réel débat
pédagogique, les Anciens l’emportent toujours sur les Modernes en 1902.
Le discours volontariste des réformateurs n’aura qu’une portée très
restreinte dans l’ensemble du système.
J.M.
Chapoulie invite pourtant à lire comme une vraie tradition de réforme,
les programmes de J. Zay de 1936 et ceux de la commission Langevin entre
1944 et 1947. La question de la démocratisation est cette fois clairement
posée. Or elle s’accompagne d’une collaboration entre enseignant du
primaire et enseignant du secondaire. Une fois encore, une fois de plus.
Les idées nouvelles sur l’éducation dans les lycées, ne se coupent
pas des préoccupations du primaire : une orientation scolaire
reposant sur une observation des élèves et non plus un simple examen,
l’importance des sciences expérimentales, de l’Education Physique, de
l’instruction civique. Ces idées nouvelles sont évidemment diffusées
par les Compagnons des Universités Nouvelles, le GFEN, Decroly,
Montessori, des psychologues ou encore des scientifiques qui critiquent
l’enseignement secondaire jugé trop académique. J.M. Chapoulie
cependant soulève un problème : la référence, même négative, de
toutes ces idées reste l’enseignement secondaire des grands lycées de
garçons. A aucun moment, ces idées se confrontent à d’autres systèmes
existants, comme les Ecoles Primaires Supérieures. Enfin, le modèle de
la commission Langevin reste celui de l’Ecole des Roches, une école
privée, destinée à l’élite. L’idée d’une éducation de masse
n’est jamais clairement posée. G. Monod ne perçoit pas encore le lien
entre échec scolaire et catégories sociales.
L’Etat
en tant que tel semble surtout capable d’accompagner une Modernité pensée
en terme de massification.
Entre
Anciens et Modernes, le rôle de l’Etat.
Ph.
Savoie insiste dans sa communication sur ce rôle
de l’Etat. Aux modèles très ouverts des Ecoles Centrales de 1795, le
Consulat oppose le lycée comme modèle de recrutement des élites. L’inégalité
de principe remplace une uniformité jugée atrophiante pour la nation.
Mais la réalité du terrain ne se calque par automatiquement sur l’idéologie.
Les lycées ont du mal à recruter des élèves, dès 1805. Le régime
semi-libéral de 1802 évolue donc vers un régime autoritaire corporatif
qui donnera naissance à l’Université impériale. A l’éclectisme des
premiers emprunts, se substituera un cadre institutionnel dirigiste.
Le rôle
de l’Etat peut se lire sémantiquement dans l’étude des boursiers.
M.M.
Compère analyse l’opposition entre deux types de boursiers :
ceux de l’Université de Paris, formés aux Humanités classiques, et
les « pensionnaires de l’Etat », les « élèves du
gouvernement ». Le boursier national est donc bien un projet
politique de l’Etat moderne. Le boursier doit être l’émanation de la
nation et se donner au service de la nation. Aux seuls critères de mérite
des parents, s’ajoutent dorénavant des critères de réussite scolaire.
La Modernité du projet se manifeste a contrario par les
oppositions qu’il suscite. L’expérience est jugée comme négative,
d’émanation jacobine. Les boursiers « modernes » sont vite
accusés de comportements indisciplinés.
Le
Second Empire cherche donc à répondre aux questions d’indiscipline.
J.C.
Caron analyse l’évolution de la notion de désordre. Une grande
enquête organisée entre 1852 et 1853 prouve que l’on punit trop et
mal. Les retenues avec pensum heurtent dorénavant l’opinion.
L’Etat va intervenir. En 1854 le Proviseur se voit donner la prérogative
de surveiller les punitions infligées par les enseignants. Petit empereur
dans son établissement, le Proviseur devient le personnage central d’un
« coup d’état scolaire » pour soumettre l’Ecole à une
logique de surveillance permanente.
La
marque moderne de l’Etat s’inscrit d’autre part dans l’espace. Lycée
caserne ? lycée prison ?
La
question est évidemment architecturale ainsi que le montre M. Le Cœur.
Le premier vrai programme de construction apparaît en 1860-1861. Il
s’agit dès lors d’intégrer les idées des pédagogues et des hygiénistes.
Les matériaux locaux de construction sont utilisés, ainsi que les matériaux
de la révolution industrielle. Relancée ensuite par Jules Ferry, la
Commission des bâtiments de lycées et collèges règnera sans partage
sur l’architecture des établissements d’enseignement secondaire. La
Modernité se décline ici en instructions précises, au caractère
normatif et souvent excessif car inapplicables. Cette politique
volontariste de l’Etat permet néanmoins l’éclosion d’une
architecture de qualité.
Antoine
Prost reprendra cet aspect architectural en analysant une période
plus récente. Comment expliquer le contraste entre les établissements
construits aujourd’hui et les barres des années 1960 ? Du côté
des Anciens, cette fois, se trouve le système de construction industriel
mis en place en 1959. Il repose sur un système technique (celui des
trames), un plan masse dans lequel l’architecte joue un rôle très
limité et un système financier de mise en concurrence.
L’administration centrale devient l’agent principal, redoutablement
efficace, de la multiplication de bâtiments scolaires aussi « pauvres
du point de vue architectural que pédagogique, mais qui ont le mérite décisif
d’accueillir les élèves à la rentrée » dans un contexte de démocratisation
massive. La construction des HLM sert alors de référence. L’évolution
de l’opinion dans les années 70, le rejet du lycée caserne, les
diversifications pédagogiques (recours à l’audio-visuel, aux CDI,
naissance des FSE) créent une pression de l’intérieur face à
l’administration centrale. Un événement dramatique, celui du 6 février
1973 où 20 morts sont à déplorer dans l’incendie du CES Pailleron,
accentue l’urgence du changement. A. Prost fait remarquer à ce propos
les changements de discours. En 1973, durant 8 jours, ce sont les bâtiments qui sont mis en cause et aucunement
les élèves qui ont mis le feu. Aujourd’hui, les « sauvageons »
attireraient sans doute davantage l’attention de l’opinion que les bâtiments.
Les années 80, avec la mise en place par Savary d’un concours
d’architectes obligatoire, ainsi qu’avec les lois de décentralisation,
amènent un renouveau qui explique en partie l’architecture des lycées
neufs.
Ces problèmes
de construction invitent à opérer une nouvelle distinction dans le
rapport de l’Etat à la Modernité, celui du lien entre Paris et la
Province.
J.
Vasquez, par exemple, montre bien comment les départementaux
ruraux ont dû littéralement engager un bras de fer avec
l’administration centrale pour obtenir la création d’un lycée dans
la première moitié du XIXe siècle. Dans le Sud-Ouest, la Modernité
semble l’apanage de Bordeaux ou de Cahors. Mais à Périgueux ou à
Agen, il faudra attendre 50 ans. Or les notables locaux sont tout à fait
conscients que seul le lycée permettra à leurs enfants d’accéder aux
nouvelles fonctions de la Modernité : avocat, médecin, professeurs.
Paradoxalement, il semble cependant que le déficit de lycée soit source
d’innovation : le collège communal se transforme peu à peu de façon
pragmatique et en suivant les modernisations économiques régionales.
Modernité des lycées du côté des diplômes certes, de la carrière
sans doute, mais une fois de plus, certainement pas du côté de
l’enseignement.
Le lien
entre Paris et la Province sera également évoqué dans un contexte
beaucoup plus proche de nous.
P.
Benoist montre dans sa communication comment entre 1944 et 1960, la
gestion centralisée, des directions ministérielles très ramassées, ont
permis la croissance des effectifs scolaires. Les collèges municipaux
sont peu à peu supprimés (entre 1955 et 1977) pour devenir collèges
nationaux. La direction des constructions de bâtiments suit cette évolution.
Les années 1970 se caractérisent ensuite comme la recherche d’un
organigramme idéal entre administration centrale, rectorats et établissements.
Tout est à peu près essayé. Une mission semble particulièrement bien réussir,
celle des Affaires culturelles. Aujourd’hui cependant, la Modernité se
lit davantage dans le reflux de l’administration centrale et le rôle
croissant des rectorats. Des interfaces deviennent dès lors absolument nécessaires.
Y.
Michel, montrera que le choix des langues régionales dans les lycées
du second XXe siècle se situe tout d’abord dans le cadre du combat
entre les Anciens et les Modernes. Le lycée n’est pas l’établissement
où la « langue du peuple » est susceptible de s’affirmer.
Ce n’est qu’en 1945 que le débat apparaît et qu’en 1951 que l’Etat
officialise la possibilité d’ouvrir des cours facultatifs de langues régionales.
En 1971, de véritables options sont créées. Modernité ?
L’accroissement des effectifs et l’attraction de matières réputées
faciles et « payantes » au Baccalauréat, posent aujourd’hui
la question de la constitution de stratégie de filières dans certaines régions.
Enfin, l’Etat
entre Anciens et Modernes, c’est aussi la question de la laïcité, peu
abordée finalement au cours de ce colloque, et de façon très indirecte.
L’Etat
moderne fait de l’aumônier des lycées un simple officier, et non plus
un fonctionnaire. J.L. Marais explique comment cette décision républicaine
fut facile à mettre en œuvre dans les lycées de garçons, mais beaucoup
plus difficile à faire admettre dans les lycées de jeunes filles
nouvellement créés. Il
semble que cette fois, le Proviseur ne fasse plus figure de simple et fidèle
exécutant. Nombre de chefs d’établissement sont attachés à l’aumônier
de leur lycée. Ces derniers sont parfois brillants, érudits, gradés et
très appréciés non seulement des élèves, mais également des
professeurs et des parents. Les aumôniers aident au recrutement des élèves.
Se forge alors l’image d’une laïcité moderne et tolérante. Celle
qui, par ailleurs, va profiter aux minorités religieuses.
P.
Cabanel s’attache à montrer comment les nouveaux lycées, et
surtout ceux de jeunes filles, vont recruter dans les minorités juives et
protestantes. Les frères Reinach, qui accumulent en famille tous les prix
du Concours Général, sont l’exemple emblématique de cette « revanche »
des minorités grâce au lycée. L’Etat impérial finira même par
s’en inquiéter : les Recteurs demandent que les Proviseurs restent
malgré tout de bons Catholiques.
F.
Abecassis analyse lui la querelle religieuse dans le contexte lointain
de l’Egypte. Par définition, le lycée français a pour vocation de créer
une élite. Dès 1909, le dispositif francophone est bien implanté. Il a
d’ailleurs aussi pour finalité de contrecarrer les visées
britanniques. D’un côté donc, une tradition française des Jésuites
et des Frères des Ecoles Chrétiennes, de l’autre une tradition
d’Etat. Le recrutement du lycée français s’opère en réalité chez
les minorités religieuses : Protestants, Coptes, Orthodoxes. L’élite
égyptienne, quant à elle,
choisit d’abord l’enseignement confessionnel.
En 1956, malgré des gages d’adaptation à l’Egypte nationale,
le lycée moderne français perd la partie. Les élèves juifs, coptes ou
orthodoxes fuient un Etat devenu islamique. Pour Nasser d’autre part, le
lycée français représente un état impérialiste. Les écoles
religieuses, assimilées au Vatican, résistent. L’histoire des lycées
français d’Egypte s’apparente donc à une histoire ratée.
De ces
trois communications, il ressort donc une image paradoxale du combat laïque :
celui d’un accueil des minorités religieuses, ou encore du respect de
la culture à l’ancienne. Le colloque n’évoquera pas un instant le
combat laïque, ni celui des valeurs républicaines. Ce combat
concernait-il seulement le Primaire et non le Secondaire ? Faut-il y
voir un parallèle avec ce que les différentes interventions laissent
suggérer, à savoir une Modernité mieux ancrée dans le Primaire que le
Secondaire ? Quelle Modernité ? L’école de Jules Ferry
n’avait certes pas pour objet de former de futurs bacheliers. C’est
sans doute ce qui permet de mieux cerner certains combats corporatistes.
Groupes,
corporatismes, défenses catégorielles.
A.Robert
analyse la catégorie des professeurs des
« petits lycées » entre 1880 et 1965. Le dépouillement du
bulletin des classes élémentaires des lycées de garçons, dénommé
« l’Amitié » à partir de 1965, permet de mettre en évidence
un groupe qui se campe idéologiquement. Dans une vision démocratisée du
Secondaire, les professeurs des classes élémentaires des lycées, se
considèrent comme seuls capables de promouvoir la véritable élite des
classes populaires. Les classes élémentaires seraient la meilleure préparation
possible au lycée, pour des enfants qui ne viennent pas de la bonne
bourgeoisie. Certes, il s’agit pour ces instituteurs recrutés par
concours spécifique, de sauvegarder leur existence institutionnelle menacée
dès 1927. Mais au-delà de ce combat catégoriel, c’est aussi
l’histoire de la démocratisation de l’enseignement qui se joue :
le Primaire Supérieur où enseignent des professeurs du Secondaire, n’a
pas pour finalité le Bac. Les classes élémentaires du Secondaire, où
enseignent des instituteurs, cherchent au contraire à pousser leurs élèves
vers le lycée. A. Robert emploiera l’expression de « démo-élitisme ».
Nous sommes là au cœur de la problématique qui aurait pu être celle du
colloque : les lycées d’antan, les lycées d’aujourd’hui ,
quelle démocratisation ?
Elle entraîne
de fait, une recomposition des catégories professionnelles enseignantes.
Y.
Verneuil montre comment la Société des Agrégés constitue une
expression unanime des professeurs agrégés au début du XXe siècle. Défendre
les agrégés, c’était défendre le Secondaire, les savoirs, la
culture. Aujourd’hui, les certifiés sont dominants dans le Secondaire.
La réflexion sur les qualités pédagogiques des enseignants ne dépend
plus du corps de recrutement. Les agrégés, d’autre part, occupent différentes
fonctions et pas seulement d’enseignement. La Modernité consisterait
peut-être à redéfinir le rôle actuel de l’agrégation au sein de
l’Education Nationale, à commencer par celui qui représente la figure
mythique de l’agrégé : le professeur de philosophie.
B Poucet
analyse l’évolution de cette figure. Contrairement à ses collègues,
le professeur de philosophie n’est pas seulement enseignant, il est
aussi philosophe. Cette image du penseur replié sur sa classe, héros de
divers romans, ne va pas de soi : les accusations d’une discipline
trop compliquée deviennent permanentes dès les années 1930. La revue Méthode
cherche à concilier pédagogie et discipline savante. Dès lors, le corps
des philosophes se divisent. Les désaccords politiques et idéologiques
traversent la discipline. Dans les années 1980, l’enseignement de la
philosophie dans les lycées technologiques, auraient pu permettre un débat
de fond. Le rendez-vous a manifestement été manqué. Les crispations
sont toujours à l’ordre du jour. Ne sont-elles pas exactement au cœur
de cette problématique de la démocratisation des lycées ?
Le colloque
n’interrogera pas les élèves sur ce point. Il sera plutôt question de
démocratisation en terme de féminisation ou encore d’évolution des
sociabilités.
D. Demangel,
dresse d’abord le tableau de l’éducation féminine vers 1880 :
la femme a dorénavant droit au développement de ses facultés
intellectuelles tout comme les garçons, mais il s’agit de former une
bonne mère de famille. L’enseignement féminin secondaire ne doit pas déboucher
sur des études utiles professionnellement. Peu à peu, ce sont les femmes
elles-mêmes qui détournent la loi. Elles passent le Bac, et commencent
à envisager un lien entre leurs études et une profession, entre autre
celle d’enseignante du Secondaire. L’Ecole Normale Supérieure de Sèvres
formera des femmes agrégées. Débats, résistance entre catégories
professionnelles, combat de figures féminines amèneront
l’assimilation, en 1924, du Bac des filles à celui des garçons. Cette
évolution peut se lire comme celle d’un véritable deuil masculin.
Mais il est difficile d’analyser
clairement les mouvements d’opinion. Ils semblent néanmoins essentiels
dans cette lutte entre Anciens et Modernes.
P.
Clastres met en évidence l’évolution
de l’opinion à propos des internats. Critiqués par les Catholiques
intransigeants dans les années 1830-1840 (ils y voyaient le lieu de tous
les vices), ils déplaisent dans les années 1860 pour leur manque présumé
d’hygiène. La Modernité se veut alors celle des l’Ecole Alsacienne,
de l’Ecole Monge, des Publics Schools anglaises. Les familles deviennent
groupe de pression pour faire évoluer les mentalités. Dans les années
1870-1880, l’internat semble avoir mauvaise presse, parce que la famille
s’érige en éducatrice, conjointement à l’Etat.
A
peu près au même moment, la modification des sociabilités se lit
nettement dans les grilles disciplinaires.
C.
Hochard insiste sur
l’individualisation des problèmes d’indiscipline. Peu à peu, les
problèmes se cristallisent autour des questions scolaires. Les grandes
mutineries de groupe s’estompent. Cette individualisation ne signifie
pas pour autant atomisation. Avec la démocratisation des années
1950-1960, une nouvelle catégorie apparaît dans l’espace scolaire,
celle du « jeune »
A.M.
Sohn considère
quant à elle, qu’une nouvelle classe d’âge naît en même temps que
la culture de masse. La médiatisation du lycée et du Bac, font dès lors
des lycéens une véritable classe sociale. Elle entre donc dans le jeu
des pressions et du combat entre Anciens et Modernes, en relation plus ou
moins harmonieuse ou conflictuelle avec la nouvelle catégorie des
« parents d’élèves »
L.
Bantigny évoque
une véritable crise de la jeunesse. Dans les lycées, il s’agit de
faire face à ce qui relève à la fois de l’imaginaire social et de
transformations culturelles réelles. Ce n’est plus seulement le monde
de l’éducation qui se transforme. C’est la société entière des années
1950-1960 qui se trouve en mutation. Les groupes et les acteurs se
repositionnent.
Néanmoins,
R. Morder insiste sur l’idée qu’il faudra attendre les années 1968 pour
qu’apparaissent un « mouvement lycéen » spécifique.
Au
total, il ressort de ce colloque l’idée que la querelle entre Anciens
et Modernes traverse, parfois douloureusement, l’histoire des lycées.
Celle du Primaire cependant, reste toujours l’arrière plan de la réflexion,
comme si l’on ne pouvait penser l’une sans l’autre. Mais comme
l’indiquait en ouverture du colloque G.Molinié,
dans cette Sorbonne vieille de 7 siècles, n’est-ce pas aujourd’hui
l’articulation Secondaire/Supérieur qui doit nous préoccuper ? En
d’autre terme, la question de la démocratisation de l’enseignement
semble ne pas pouvoir se traiter sans référence aux politiques scolaires
dans leur ensemble, et aux systèmes qui les accompagnent.
|