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Les enseignants, entre plaisir et
souffrance, Claudine Blanchard-Laville, Paris, PUF, série
Education et formation, 2001
fiche de lecture par Aude Gerbaud,
professeur, accompagnatrice d'équipe à Paris, associée à une
recherche au CRESAS-INRP, rédigée pour Ecole et savoirs, INRP
Cet ouvrage mêle analyses conceptuelles et analyses
cliniques à propos de situations d’enseignement. Il s’agit
pour l’essentiel des mathématiques, mais le propos reste
suffisamment large pour concerner tous types de discipline. Divers
exemples rendent très vivante la lecture de cet ouvrage, par
ailleurs fort savant et construit sur une démarche scientifique
rigoureuse. Chacun de ces exemples donne lieu tout d’abord à
une analyse théorique, et permet ensuite d’envisager des
propositions de formation pour les enseignants. Entre recherche
fondamentale et analyse des pratiques, l’approche concerne tout
un chacun : les enseignants au premier chef, mais également
les formateurs, les élèves et les parents d’élèves.
Une dimension relativement méconnue de l’acte
d’enseignement sous-tend l’analyse : celle du registre
psychique inconscient. Cette approche clinique repose en effet sur
des présupposés d’ordre psychanalytique :
J’ai
appris aussi, tout au long de ces années de recherche et
d’accompagnement des enseignants, à percevoir que le lien
didactique est tissé de malentendus de part et
d’autre. Ces « malentendus » existent à l’insu de
l’enseignant sur le plan psychique, notamment en ce qui concerne
la transmission de savoir et les modalités de relations aux élèves.
Or ces « malentendus » s’avèrent inutiles s’ils
ne sont pas travaillés ; en revanche, mon expérience
m’indique que des élaborations appropriées peuvent soulever
pour partie ces malentendus ou en tout cas concourir à leur élucidation.
Je montrerai que le rapport au savoir de l’enseignant
s’actualise de manière singulière pour chaque enseignant dans l’espace
psychique de la classe, creuset de la transmission, et qu’il
façonne cet espace pour le groupe d’élèves.
(page
7-8)
Tout
au long de son ouvrage, Claudine Blanchard-Laville répétera
qu’il s’agit d’une entrée parmi d’autres, qu’elle n’épuise
en rien l’analyse des situations d’enseignement. D’autre
part, elle rappellera régulièrement qu’il ne s’agit en aucun
cas de transformer les enseignants en psychothérapeutes. Son
ouvrage n’a pas pour but une psychologisation de
l’enseignement. Bien au contraire : l’auteur s’attache
à prouver qu’un enseignant plus dégagé, plus libre d’enjeux
strictement personnels, sera plus apte à maîtriser les
situations professionnelles qui sont les siennes.
Enfin,
elle insiste sur l’idée que son ouvrage n’apporte aucun
jugement de valeur. Les mécanismes décrits concernent tout le
monde, tout enseignant, en pleine santé, en totale possession de
ses moyens. Il ne s’agit pas de pathologies.
Sa perspective est avant tout éthique :
Répétons
que la visée de cette analyse n’est pas évaluative non plus,
au sens où nous dirions : « Ca ne va pas, il faut
changer tout cela. » Il s’agit d’un constat : voilà
comment les choses se passent et voilà comment nous, enseignants,
êtres humains de chair, de paroles et de passions, nous
installons l’espace psychique pour la transaction didactique.
Partons de cela, reconnaissons ces mouvements en nous, et
acceptons que chacun essaye, pour lui-même, de faire un travail
de prise de conscience visant à découvrir quelles sont ses
modalités particulières d’agissement dans cette situation.
(…)
En
ce sens, on pourrait dire que nous nous plaçons en priorité dans
une perspective éthique et que la perspective didactique est
seconde par rapport à l’enjeu éthique, ce qui ne veut pas dire
secondaire. Pour nous, l’enseignant pourrait s’attacher à
faire advenir les élèves en tant que sujets. Des sujets vivants,
au sens de sujets de désir, avec le postulat en amont que, s’il
y a sujet désirant, celui-ci a de meilleures chances d’apprendre
et de connaître, au sens de Bion, ce qui ne veut pas dire
forcément savoir. Nous privilégions un type de rapport au
savoir qui est du côté de l’apprendre à connaître et à
devenir plutôt que du côté de l’acquisition de savoir ;
nous privilégions l’accompagnement du sujet dans l’élaboration
de son rapport au savoir et de ses dysfonctionnements éventuels.
(page 218)
Claudine
Blanchard-Laville réalise donc un constat, par expérience.
Elle-même psychothérapeute, elle a animé de nombreux groupes
d’analyse de pratiques. Ce long chemin personnel d’élaboration,
elle l’a d’abord construit pour elle-même, avec effort,
luttant contre le refoulement et la résistance.
C’est
d’abord comme patiente que j’ai essayé modestement de
travailler à construire la forme de message aux enseignants que
mon expérience m’a dictée. (page
74).
En
effet, avant de devenir Enseignant-chercheur à l’Université en
Sciences de l’Education, l’auteur fut d’abord professeur de
mathématiques. Son histoire est celle d’une petite fille qui
dut composer dés l’âge de 7 ans avec les interdits scolaires :
elle nous raconte comment sa Maman institutrice l’a
inconsciemment défiée par cette question posée aux jeunes élèves
de l’époque : « Pourquoi les filles sont-elles
craintives en calcul ? ». L’ouvrage nous explique
comment Claudine Blanchard-Laville analyse, aujourd’hui,
son surinvestissement scolaire, son succès paradoxal de
fausse-bonne élève, jusqu’à devenir enseignante de mathématiques
mais pas mathématicienne … chercheur (au masculin) en Sciences
de l’Education, mais pas en mathématiques …
L’ouvrage
retient d’autres exemples, chaque fois décrits puis analysés
en détail. En voici cinq, résumés. Ils permettent au lecteur de
bien comprendre en quoi le rapport au savoir de chacun, induit la
dynamique des situations d’enseignement.
Petites
histoires, de chacun et chacune .
L’histoire d’Hélène
est celle du blocage en mathématiques. L’analyse permet d’en
comprendre les origines : un père absent, une mère quittée
qui reporte sur sa fille aînée les attributs du père, entre
autre l’intelligence mathématique. « Promise » aux
mathématiques, Hélène vit une injonction paradoxale :
celle de l’amour porté à sa mère et celle de l’image persécutrice
du père. Hélène a donc choisi le blocage en en payant le prix
fort, celui de passer pour une élève inintelligente …
Jocelyne
est une enfant de Madras adoptée à l’âge de 4 ans et demi. En
arrivant en France, l’enfant parle le Tamoul, l’Hindi et
l’Anglais. Rapidement, elle doit consulter le Centre médico-pédagogique.
Son
dossier CMPP note des « maladresses ». La pression
familiale pour sa réussite scolaire est très forte. Les séances
de soutien psycho-pédagogiques permettent une remontée de la
moyenne en mathématiques, mais l’assimilation reste ponctuelle.
Jocelyne refuse de relier les choses entre elles, d’établir des
connexions. L’enfant se comporte comme un miroir, comme une
surface réfléchissante occupée prioritairement à renvoyer à
l’autre quelque chose de ressemblant à ce qu’elle croit
qu’il attend d’elle. Le soi-élève s’organise alors sur un
mode dissociatif, caractéristique d’une faillite prématurée
de l’environnement premier. Dès lors, il devient important que
quelqu’un reconnaisse l’existence de ce faux soi d’élève
et cesse d’être complice de cette demande d’adaptation légèrement
forcenée. Claudine Blanchard-Laville soulève alors la question
du choix à opérer ensuite, entre psychothérapie et psychopédagogie.
J’ai annoncé dans
l’avant propos de cet ouvrage que je souhaitais écrire pour des
enseignants et je les entends me dire : c’est bien joli
« vos histoires », mais nous, dans la classe, que
fait-on lorsqu’on a une « Hélène » ou une « Jocelyne »
comme élèves et qu’on y est là, dans la classe, en tant que
professeur de mathématiques ?
Je
répondrai que l’on ne fait rien, rien de plus ; on
enseigne, et ce n’est pas si facile, nous y reviendrons. Et, de
toute façon, on ne sait pas qu’on a une « Hélène »
ou une « Jocelyne » devant soi. Il est clair que, dans
la classe, un enseignant ne dispose pas d’un dispositif thérapeutique,
que lui-même n’est pas thérapeute et je dirais même qu’il
n' a pas à connaître les solutions psychiques de ses élèves.
En
revanche, et c’est là mon pari, celui de cet ouvrage, c’est
que si l’enseignant acquiert une connaissance empathique de ce
mode de compréhension des choses, sa manière de se relier aux élèves
a des chances de se modifier imperceptiblement. C’est cette
imperceptible différence dans les modalités de la posture
enseignante au creux du lien didactique qui m’intéresse … (page
62)
Avec
ces deux exemples, l’ouvrage montre d’emblée la complexité
des rapports au savoir. Puis il s’attache à montrer comment ces
rapports au savoir , tant celui de l’enseignant que celui des élèves,
induisent des dynamiques dans la situation d’enseignement.
L’histoire
de Myriam est celle d’une bonne élève, devenue professeur de
mathématiques.
…
Myriam ajoute à propos de son plaisir à résoudre un problème
de mathématiques : « On part des hypothèses, on fait
la démonstration, on arrive à la conclusion ; j’aime bien
ce côté recherche, bien voir les bonnes hypothèses, le bon
cheminement. » Derrière cette
apparente rationalisation, on commence à apercevoir
cependant que, pour
Myriam, se pose le problème de trouver « le bon chemin »
et que les mathématiques participent pour elle de cette
recherche, en étant un passage obligé dans son propre
cheminement.
Qu’est-ce
qui s’est perdu pour Myriam au cours de ce parcours où elle a
« choisi » la voie des mathématiques ? Ou
qu’elles traces plus obscures ce chemin tout tracé d’avance
qu’ont pu représenter les mathématiques pour Myriam est-il
chargé de recouvrir ? Ou encore en quoi le chemin tout tracé
des mathématiques a-t-il permis d’éviter à Myriam la question
de l’existence possible d’un chemin non tracé mais qui serait
le sien propre ? (page
67)
L’analyse
révèlera qu’il s’agissait d’une stratégie de fuite face
à une histoire familiale douloureuse, liée à l’holocauste.
Les mathématiques furent gardiens du silence.
Graciela
et Marc sont deux enseignants de mathématiques en classe de Première.
Dans
le discours de Graciela, les mathématiques apparaissent comme le
lieu des évidences trompeuses et des pièges, sont connotées
comme un univers de non-liberté. Une retranscription d’une séquence
de cours fait apparaître une mise en risque personnel de cette
enseignante au niveau relationnel. Selon les moments, elle opère
des rapprochements séducteurs ou à l’inverse met en place une
distance maximale avec les élèves. Il s’agit d’une mise en
spectacle d’un mode de lien aux élèves relativement érotisé :
protéger les élèves, comme une mère, les aider à grandir au
milieu des pièges, tout en leur déniant simultanément la
possibilité de le faire sans elle. Le rapport de Graciela aux
mathématiques est de type phobique. Elle focalise donc le regard
des élèves sur elle, davantage que sur l’objet-savoir. Elle se
légitime elle-même et calme ses angoisses narcissiques, par une
confirmation identitaire.
Le
transfert didactique de l’enseignant, qui ne peut manquer d’être
issu de son rapport traumatique au savoir (et lequel d’entre
nous n’a pas un rapport traumatique au savoir ?), constitue
le canal par lequel l’enseignant va transmettre à son insu les
caractéristiques traumatiques, les impensés, les enkystements,
les fossilisations de son propre rapport au savoir. Pour revenir
à l’enseignant, j’ai suffisamment rappelé que, dans ce
travail, il n’était à aucun moment question de pathologie. Il
est sans doute utile de le rappeler encore, et d’indiquer que,
si je parle de rapport traumatique au savoir, c’est que
je considère que le rapport au savoir dans sa constitution
psychique préhistorique et historique comporte inévitablement
des éléments traumatiques singuliers. Ces éléments
tissent le parcours de chacun et en font son originalité, de même
qu’aucun parcours de vie ne peut se dérouler sans rencontre
traumatique. La question ici est celle de la transmission, et du
travail psychique qui me semble devoir être effectué par celui
qui « choisit » de se mettre en position de
transmission de savoir, ou encore mieux qui « choisit »
de se mettre en position de formateur d’enseignants. (page
258)
Marc
quant à lui, accompagne les élèves dans une construction, mais
cette construction se révèle un piège. Le scénario est très
calculé. La séquence est construite de façon dramatisée. Le
suspense règne. La tension monte jusqu’au dénouement. Les élèves
participent activement à la mise en place très précise du
drame. L’analyse révèlera que pour Marc, les mathématiques
représentent quelque chose d’assez idéalisé.
Le
dernier exemple concerne Martine, institutrice dans une école expérimentale.
Les élèves participent avec force. L’enseignante s’investit
elle-même avec intensité. La charge énergétique qui circule au
cours de la séance est importante.
Cependant, Martine reste maîtresse unique de
l’espace-temps. L’enseignante veut des élèves actifs et
dynamiques, elle leur délègue l’action, mais elle se réserve
le désir. La communication n’est permise que dans une seule
direction : des élèves vers l’enseignante. Ce ballet bien
réglé fait des mathématiques un objet extérieur.
L’organisation défensive permet d’éviter aux élèves, mais
aussi à l’enseignante, la rencontre avec l’objet-savoir lui-même.
La confrontation directe avec les mathématiques est évitée.
L’enseignante se donne à voir, se met en scène pour cacher
l’objet-savoir. L’analyse révèlera les peurs de cette
institutrice mal à l’aise avec une discipline qu’elle maîtrise
mal. Un élève se détache du groupe : la vedette du
tableau, le dépositaire de la partie « bonne maîtresse »,
celle qui réussit à expliquer correctement. L’identification
projective est claire entre cet élève et l’enseignante. La séduction
narcissique fonctionne à plein. En revanche, une autre élève
incarne la partie menacée de l’enseignante, la partie fragile,
craintive par rapport au savoir mathématique. L’un et l’autre
élève acceptent le scénario global dans lequel ils sont placés.
Les
exemples analysés par Claudine Blanchard-Laville nécessitent des
outils scientifiques rigoureux, qui sont présentés dans
l’ouvrage, au fil des histoires. Nous en dressons ici un
inventaire rapide.
Outils
conceptuels.
L’auteur
ne nie pas qu’il est illusoire de vouloir raccorder entre elles,
différentes théories maniées ensemble. Les théories et les
conceptions du travail psychanalytique ne se remplacent pas les
unes les autres. Cependant, elles permettent divers éclairages. A
son sens, des théories incompatibles entre elles, ne les empêchent
pas d’être également pertinentes. Cet ouvrage n’en reste pas
moins de vulgarisation. Il donne par conséquent envie aux
amateurs d’épistémologie, d’aller naviguer plus en
profondeur dans la bibliographie fournie en fin de parcours…
Claudine
Blanchard-Laville renvoie bien évidemment et en premier lieu, au
concept d’inconscient. Elle regrette qu’il ait perdu
ses vertus de scandale fécond. Trop instrumentalisé
aujourd’hui, sa radicalité gênante en a été refoulée. En
terme d’apprentissages, l’auteur en retient qu’ils peuvent
avoir lieu dans l’après-coup, et qu’à l’inverse, on peut
perdre ce qui était déjà acquis par la mise en place de
nouvelles résistances. Tout enseignant ne devrait jamais perdre
de vue cette dialectique complexe entre savoir et non-savoir.
La
notion de désir permet d’expliquer les
surinvestissements scolaires, les apparentes adaptations comme les
échecs scolaires électifs ou les inhibitions localisées. Le conflit
est la base de l’appareil psychique entre désir et défense.
Entre connaissance et savoir s’ouvre l’espace d’une sublimation
que le sujet n’a pas toujours envie d’accomplir. Les
enseignants, les professionnels du savoir doivent tenir compte de
la part du ça, ce pôle pulsionnel de la
personnalité. Nous n’avons pas toujours envie de savoir ce que
nous savons. Nous sommes tous concernés.
Le
concept de changement catastrophique nous amène à lire
l’acte d’apprendre comme une subversion de l’ordre, comme la
désorganisation d’un système. Il peut donc, parfois,
s’accompagner de sentiments de désastre. Dès lors qu’une
association d’idée opère une transition entre deux formes de réalité
psychique, dès lors qu’il y a menace de transformation, il se
produit une résistance au changement par peur de la souffrance
douloureuse associée. Les transferts et identifications
projectives sont une réponse possible :
Voilà l’enseignant qui
vient se prêter au jeu de la demande, demande de savoir,
s’entend ; mais lui sait bien confusément que, au-delà de
cette demande de savoir, lui sont « refilés » par la
même occasion toute une série d’autres demandes imaginaires
(…)
Tout
en pressentant cela, il va s’efforcer de répondre ; il est
payé pour cela : il va restituer tout ce qu’il sait, de
son mieux ; il va même
dire quelquefois qu’il se « tue » à cette tâche
de restitution, mais, ce faisant, il va en profiter à son tour
pour glisser subrepticement et implicitement un « puisque je
vous donne tout, tout ce que j’ai, puisque vous m’épuisez en
me vidant de toute ma substance, alors en retour, vous allez bien
m’aimer, tous, vous allez m’aimer et vous allez vous laisser séduire
par moi ». Et voilà que chemin faisant, un peu à son insu,
il enferme l’autre-élève dans un contrat imaginaire très
complexe, où l’on ne sait plus bien à la fin qui demande quoi
et à qui …
De
plus, ne pouvant en vérité jamais satisfaire la demande de
l’autre, dont a vu qu’elle était exorbitante, à vouloir
remplir tous les manques laissés par toutes les demandes précédentes
insatisfaites, il va se laisser charger imaginairement d’un
savoir qui dépasse largement son savoir réel et qu’il ne possède
pas plus que les autres : c’est le savoir à lui supposé.
C’est ce savoir-là qui va asseoir son autorité, alors que son
savoir réel lui donne tout juste, comme l’exprime Octave
Mannoni, « un pouvoir défini », pouvoir de noter par
exemple, de sanctionner, de sélectionner. Parallèlement,
commence pour lui l’insupportable situation d’incomplétude
narcissique : il va se laisser envahir du doute, doute sur
lui, sur son savoir, sur son image, du doute de n’en pas savoir
assez, de n’avoir pas ce savoir que sûrement les autres
enseignants ne manquent pas d’avoir ; ceux de la classe
voisine ou, mieux, de la classe au-dessus ou encore mieux du cycle
au-dessus. Voilà les collègues chargés à leur tour
imaginairement de posséder cet en-plus qui manque à tout le
monde. Et voilà engagé le jeu indéfini de la balle qui poursuit
de main en main une ronde imaginaire. (page
151).
L’analyse est ici
surprenante et donnerait lieu certainement à moult débats dans
une salle de professeurs : Claudine Blanchard-Laville démontre
que le climat transférentiel est instauré par l’enseignant et
que les effets contre-transférentiels sont à chercher du côté
des élèves. Elle parle également de double transfert engageant
au total un véritable combat à la vie et à la mort. Comprendre
ce combat ne s’arrête pas à mettre en évidence les fantasmes
à l’œuvre chez l’enseignant. Seul le type de rapport au
savoir de l’enseignant permet l’analyse des identifications
projectives. La situation d’enseignement se lit alors comme un
drame, qui met en scène des sujets au sens psychanalytique.
Il
ne s’agit pas de nier les contraintes des situations
d’enseignement, ni les contraintes didactiques,
institutionnelles ou relationnelles. Ces dimensions sont
importantes, mais le propos de Claudine Blanchard-Laville est
ailleurs, là où le sujet enseignant s’impose à lui-même ces
contraintes de façon inconsciente. La souffrance psychique est
celle de tout un chacun, elle est existentielle. Le comportement
des enseignants face à ces contraintes relève de la compulsion
répétitive : son non-accomplissement est ressenti comme
devant entraîner une montée d’angoisse insupportable. Claudine
Blanchard-Laville fait le pari qu’une analyse des pratiques,
permet au sujet de réussir à se dégager progressivement de
l’emprise de la compulsion de répétition. Prendre le temps
d’analyser son rapport au savoir, amènera la bonne distance
professionnelle, celle qui prend conscience du scénario dans lequel se déroule le transfert
didactique.
Le
travail pourra alors s’opérer sur la capacité des enseignants
à accueillir et transformer les éléments psychiques et émotionnels
désorganisés, déliés, bruts qui se mettent en œuvre dans une
situation d’enseignement. Utilisant la
notion d’enveloppe psychique groupale, l’ouvrage
présente la fonction contenante de l’enseignant comme capacité
à métaboliser les éléments négatifs qui lui sont adressés.
Alors seulement, il est possible de sortir d’une relation pédagogique
fondée sur l’emprise (tendance à neutraliser le désir
d’autrui, à réduire l’autre au statut d’objet entièrement
assimilable) pour aller vers une relation fondée sur la maîtrise
(travail d’élaboration psychique fondé sur une forme
d’acceptation du manque ; aptitude à la reconnaissance de
l’autre en tant qu’autre). L’emprise sape la confiance du
sujet dans sa possibilité de communiquer quelque chose de sa réalité
intérieure. Vécu intensément, de manière répétée et intériorisée,
une relation pédagogique fondée sur l’emprise peut traumatiser
l’élève de façon durable. Chaque enseignant se doit d’en
prendre conscience.
L’ouvrage
propose alors quelques pistes de réflexion sur un nécessaire réapprentissage
de soi, soi-professeur qui fut d’abord lui-même un soi-élève.
Former
les enseignants.
L’ouvrage
repose sur un pari, mainte fois répété : si l’enseignant
acquiert une connaissance empathique de ce mode de compréhension
des choses, sa manière de se relier aux élèves a des chances de
se modifier imperceptiblement. Lorsque la sensibilité a pu acquérir
une forme d’appréhension de ces phénomènes, le cadre
didactique mis en place acquiert, lui, plus de souplesse et de
malléabilité. L’enseignant devient capable de créer cette
zone intermédiaire qui existe entre « mère et enfant »,
peut présenter l’objet-savoir, à certains moments, comme un
objet transitionnel suscitant le partage paradoxal et la créativité.
Dans le cadre de l’identification projective, l’enseignant
aura avantage à avoir développé en lui une fonction contenante
suffisamment élastique pour se laisser distendre et déformer, en
même temps que suffisamment ferme pour résister aux assauts. Or,
les mécanismes de défense usuels chez les enseignants sont
totalement inefficaces pour protéger des attaques. Il s’agit
donc d’effectuer un travail d’élaboration de pratiques, et
pour commencer de prendre le temps d’analyser ces pratiques.
Ce
n’est pas sans accepter un changement de regard sur soi. Les
enseignants se font souvent une sorte de devoir d’éradiquer la
dimension personnelle de leur acte d’enseignement ou de
formation. Ils réalisent
un véritable refoulement de leur soi-élève. Ce soi-élève
est alors mis en dépôt chez tous les élèves rencontrés. Il
est fort agissant. Aucun enseignant n’est à l’abri de voir se
réactualiser dans sa pratique professionnelle des problématiques
intérieures touchant aux questions identitaires, cette partie de
la personne jamais achevée, toujours menacée, fondamentalement
captive du regard de l’autre.
Les
enseignants ont à faire avec la souffrance psychique
professionnelle spécifique de leur métier. Elle est inhérente
à la construction et au maintient du lien didactique dont ils ont
la charge. Or cette souffrance est toujours refoulée, déniée.
Le propos de Claudine Blanchard-Laville consiste à réapprendre
l’écoute de soi-même, à sortir de l’état d’anesthésie.
Eviter la souffrance emporte en même temps le plaisir et le
sentiment du vivant lié aux fluctuations émotionnelles et
psychiques. L’enseignement est une profession où les pressions
et les attentes sont fortes de la part des élèves, des parents,
de la société, de l’institution. Paradoxalement, les moyens de
mesurer l’efficacité réelle du travail sont faibles, voire
nuls. L’écart génère la peur de l’incompétence. Sortir de
l’anesthésie, c’est transformer la relation pédagogique en
une relation expérientielle.
Constations
ici comment l’espace du dialogue professeur-élèves est encombré
de projections, de malentendus qui entrent en résonance ;
comment une banale question sur le cours, inscrite dans un certain
contexte, est entendue par l’enseignant comme une provocation,
et comment lorsque cette question-provocation venant toucher juste
au vif d’une problématique brûlante pour le professeur, elle déclenche
une réaction de sa part dont la violence contraste fortement avec
la banalité apparente de la question. Les élèves limites
portent aux limites l’exercice de la fonction enseignante.
(page 127)
De
façon générale, c’est cependant l’enseignant qui « a
la main », qui instaure le climat par rapport auquel les
enseignés vont avoir à se déterminer. L’enseignant s’expose
dans son être dans un scénario personnel implicite . Ce scénario
peut être qualifié de signature. Certes, il varie
d’une séquence à l’autre, mais il conserve cependant
assez de stabilité structurelle pour s’apparenter à une véritable
empreinte digitale de l’enseignant. Elle ne peut être dévoilée
que par une analyse après-coup.
J’ai
pu ainsi montrer que chaque enseignant de mathématiques, à
travers cet acte de parole singulier que constitue un cours,
impose à l’élève un scénario personnel implicite. Il
s’agit d’une construction qui identifie l’enseignant,
presque au même titre qu’une signature. Ce scénario met en scène
son propre rapport au savoir mathématique, du moins celui qu’il
arrive à manifester dans le contexte relationnel spécifique de
la situation d’enseignement, à un moment donné. Sans analyse,
cette construction, dans le moment de l’acte didactique lui-même,
reste masquée aux yeux de l’élève par les phénomènes
d’emprise et de captation pédagogiques et ce n’est que dans
une analyse après-coup qu’elle peut être dévoilée. D’où
la nécessité du dispositif utilisé pour l’identifier :
enregistrement, retranscription par écrit, distanciation par
l’usage des techniques d’analyse de discours, et interprétations
cliniques pour conférer du sens. Il s’agit alors de dessiner la
topique singulière de chacune des séquences étudiées en ce qui
concerne le rapport au savoir mathématique de l’enseignant, qui
transparaît dans son discours en lien avec le mode de relation
aux élèves qu’il installe. (page 172)
L’analyse permet alors de
révéler si l’objet-savoir est pour l’enseignant incorporé
au point de constituer un véritable objet interne, ou bien si
l’objet-savoir est un prétexte de la rencontre entre deux
sujets, ou encore s’il sert de bouclier défensif. Dans le
premier cas, la personne de l’enseignant est en collusion complète
avec le savoir, dans le second, l’objet-savoir n’est que
transitionnel, médiateur d’une relation, dans le troisième
cas, il sert à dissimuler la personne.
Or,
tout transfert didactique, quelle que soit sa signature, trouve
son point de résistance. A ce moment là, les plus grandes qualités
de souplesse et de malléabilité sont requises. Pour l’auteur,
ces capacités s’acquièrent, se travaillent. Ce pourrait être,
ce devrait être du rôle des formations professionnelles, des
IUFM, d’offrir aux enseignants des modules d’analyse de
pratiques.
Entre
la routine, familière et sécurisante, et une avancée vers une
forme d’inconnu, les allers et retours permettent au parcours de
Jean de s’effectuer. On peut voir ici quel hiatus il peut y
avoir, au niveau du coût psychique, entre la volonté délibérée
de changement promue par la formation et l’effective possibilité
de mettre en œuvre le changement en situation de classe. Je crois
qu’il serait bien de penser à cela dans nos propositions de
formation. Comment aider les enseignants à intégrer les
changements dans leur pratique effective ? Nous comprenons
que ce n’est pas juste une question de volonté. (page
92)
Au
total, Claudine Blanchard-Laville propose de laisser aux
enseignants du temps pour prendre du recul, et tout d’abord du
recul par rapport à leur propre parcours d’élève, du temps
pour un réapprentissage psychique.
Comment
ne pas adhérer complètement à cette lecture de l’acte
d’enseignement ? L’ouvrage est dense, rigoureux,
construit avec méthode, incontournable.
Il
laisse toutefois planer une inquiétude …
Et si l’éthique qui sous-tend l’ouvrage, celle de
l’avènement d’un sujet-élève rendu possible par le regard
sur lui-même du sujet-professeur n’était pas partagée par
tous ? Et si cet ouvrage, aussi incontournable soit-il,
restait confidentiel, une affaire entre spécialistes convaincus
par avance ?
Certes
le problème est posé d’une formation des enseignants et de la
création de lieux d’analyse des pratiques. L’approche par la
formation, nécessaire, suffira-t-elle à émerveiller le monde de
l’éducation ?
Quel
projet politique, quel débat d’ampleur, s’avère capable
aujourd’hui de répondre aux propositions si convaincantes de
Claudine Blanchard-Laville ?
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