L'apprentissage du langage par les grands textes

  L'acte d'enseigner qui fonde, qui constitue une classe en tant que telle pose toujours les mêmes questions à l'enseignant. Comment former des esprits libres au moyen des différentes formes du  savoir et de la culture ? Comment respecter chaque individu dans sa différence et le conduire alors du particulier à l'universel ?

 

  A l'école primaire, les deux années qui suivent l'apprentissage de la lecture, le CE1 et le CE2 (7ans et  Sans), sont un moment particulièrement favorable à l'acquisition du langage, outil libérateur s'il en est !

 

  L'inégalité profonde entre les individus vient de la possibilité d'exprimer les choses (ou de les taire !)  avec aisance. Comment donner aux enfants le goût des mots, de désir de dire et d'écrire ?

 

  L'immersion de très jeunes élèves dans les textes littéraires et poétiques produit des résultats assez  stupéfiants car ils possèdent un pouvoir réel de construction. Ces résultats sont visibles dans le plaisir,   l'aisance, la facilité d'élocution dont ils font preuve mais sont aussi quantifiables (ceci conduisant à  cela !) dans des disciplines plus strictement scolaires. Nous savons par ailleurs que toutes les procédures de contrôle très codifiées ne rendent pas compte de la pénétration d'une idée, de la puissance de résonance d'une image poétique. Le savoir-faire codifié est souvent l'inverse de la  compréhension. S'il faut donc toujours vérifier les acquisitions, il ne faut jamais oublier que la plus  essentielle est la mémoire du sens.

 

 Un patrimoine culturel d'une quarantaine de textes, articulés autour d'un thème choisi en début d'année avec les élèves, permet dans une grande dynamique du savoir et de l'épanouissement (qui  ressemblerait, dans l'idéal à un « loisir studieux ») d'aborder toutes les préoccupations de ces enfants.  La joie, la haine, la peur, l'amour, la mort, le souvenir, la nostalgie... sont nommés.

 

 De l'alchimie des mots naît la curieuse sensation du déjà vu, déjà  senti, déjà combattu.  Les grands écrivains et poètes ont écrit sur ce qui agite l'être humain quel que soit son origine son  milieu social, son histoire particulière. Tous ont écrit à des moments de leur œuvre avec une clarté et une évidence très perceptible aux enfants. Il suffit de chercher. Le rôle de l'enseignement est de leur  ouvrir les portes de ces royaumes où ils trouveront également dans un lien naturel la musique, la peinture, l'histoire, les sciences...

 

Un enfant de cet âge n'est jamais arrêté par les mots si on les lui explique. De plus on s'aperçoit très vite qu'il est un juge intraitable. Lorsque le texte ou le poème est médiocre il l'abandonne ou l'utilise comme une comptine. A l'inverse si le texte est doté d'un pouvoir constituant, il le garde en lui, le dit, le redit, le fait vivre au quotidien.

Au-delà du climat créé, il y a quelques grands principes d'approche.

  Le choix du thème

  La sélection des textes (ils couvrent un champ culturel important historique, scientifique et doivent  mettre en jeu un fonctionnement qui permet d'aborder ce thème sous tous les angles et toutes les  facettes possibles : les contradictions, l'humour, le non-sens, ...).

Ceci entraîne des objectifs linguistiques d'ordre grammaticaux, lexicaux :

   L'enrichissement du vocabulaire,

  La couverture des notions grammaticales qui se complexifient dans les textes (comme se  complexifie l'analyse des situations, des sentiments.),

   La sensibilisation aux grandes formes du langage (comparaisons, symboles, paradoxes, métaphore...),

  Un 'travail très important de l'assimilation et du goût de la langue par la voix, la diction, le corps tout entier,

  Une prise de conscience de la musique du langage et de la couleur des mots,

   La formation du raisonnement et la liberté de réagir, (leur montrer comment la langue fonctionne est plus aisé à partir d'exemple naturel, et non fabriquer comme le sont les froids exemples des  livres de grammaire).

 

Le rôle de la mémoire  garde son importance principale, il intervient dans un travail collectif d'assimilation qui se fait tout naturellement si l'on considère la classe comme un orchestre.

Liberté et rigueur «sont conjugués sans psittacisme.

En dernière étape l'articulation de tous ces textes aboutit à une maîtrise de l'ensemble, un travail de mémoire et de sens considérable dans un jeu à la fois individuel et collectif.

La meilleure évaluation de ce travail est la maîtrise du langage dont les enfants font preuve en fin d'année. Le souvenir de cet apprentissage reste profondément gravé dans les mémoires comme en témoignent plus tard des lycéens, des étudiants, des professeurs et des parents.

René Char écrit qu' « un poète doit laisser des traces de son passage non des preuves. Seules les traces font rêver ».

Faire rêver devrait être aussi un objectif non négligeable des enseignants.

 

Marie-Dominique de Coulhac

Remonter ]