Le monde change, les enseignants aussi
André de Peretti, psycho-sociologue, auteur de nombreuses publications à destinations des enseignants et des formateurs, avait participé à la création des IUFM, des MAFPEN ; consultant auprès de différents ministres de l’Éducation, il nous avait accordé un entretien sur le sens des réformes qui touchent actuellement le système éducatif en France. [1]
PARCOURS, DETOUR, des
nouvelles notions sont à l’œuvre dans la rénovation des collèges. Pourquoi ?
Ce sont des mots de mouvement qui signifient l’ébranlement
baroque,. Nous entrons dans une ère de « succession accélérée de systèmes:
mondialisation, évolution technologique, changement de mœurs s’opposent à
des mouvements de résistance, d’inertie, d’intégrisme : la réalité
est émulsionnaire.
Les enseignants ont été formés dans une stabilité classique d’éducation des connaissances, mais notre époque entre dans une phase beaucoup plus floue, inattendue. La vie se présente comme des détours et des parcours. Il faut que les enseignants aient la vision de ce qui est en train de se passer : une réalité de plus en plus instable, à l’instar de ce que les chercheurs en sciences physiques appellent « la fin des certitudes », la « loi du chaos ».
De la même façon, les mots
« centres d’intérêt, domaines d’excellence, travail personnel »
traduisent une ré-orientation de l’École ?
C’est l’Institution qui se met au service de
l’élève. Loin d’être une rupture, c’est une profonde continuité depuis
40 ans allant vers plus de différenciation, plus de richesses, plus
d’adaptation. L’enseignant est comme sur un cheval, en équilibre dans le
mouvement ; il ne faut pas alors s’accrocher sur un point fixe sous peine
de chuter.
L’enjeu est l’amplification et l’enrichissement de leur rôle, l’état supérieur de leur travail. Il est le responsable de l’organisation des rapports humains (élève-élève, élève-professeur, élève-savoir). Le métier est donc complexe, très loin du modèle du « magnétophone » (la répétition).
Que signifie alors le terme
de professionnalisation du métier ? L’enseignant n’est-il pas déjà
un professionnel ?
L’enseignant n’est pas un professionnel, mais
il doit le devenir sous peine de disparaître. Car, à présent, on ne paye plus
le non-professionnel. Le début de sa professionnalisation remonte à la
reconnaissance d’une nécessaire formation continuée, formalisée dans la création
des MAFPEN : la réalité professionnelle s’entretient, elle s’ajuste
aux données nouvelles des disciplines, mais aussi aux données de management
des personnes, aux problèmes d’organisation .
Nous sommes dans une situation d’organisation des messages, de la pluralité des références. Il est impossible de transmettre en Histoire par exemple un corpus encyclopédique avec le même degré de précision, issu de l’entrechoc de différentes cultures.
Diversité, hétérogénéité,
complexité... la mission est lourde et difficile pour l’enseignant.
L’hétérogénéité doit être traduite en
termes créateurs et non d’exclusion et de fossés. La richesse multiple des
actions est un honneur qui est fait aux enseignants. C’est là aussi une
inversion copernicienne en sollicitant l’innovation et en soutenant chez les
personnes ce qui est du changement.
Avec le dispositif « Innovation et
valorisation des réussites » , il s’agit non d’apporter de nouvelles
connaissances, mais de mettre en situation d’appropriation ce qui intéresse
les enseignants, donner des méthodologies, des savoir-faire habiles, et à les
exercer avec humour.
On bascule d’une situation où les réalités
s’amalgamaient à des réalités abstraites (Etat, religion...), vers une
situation constituée de communautés plus proches et mises en réseau :
c’est le modèle INTERNET où la petite entité peut communiquer avec la plus
grande.
Comment l’enseignant
doit-il se positionner dans ce nouvel univers ?
La solution réside dans l’équilibre de la
personnalisation, en jouant sur trois facteurs, sa singularité, sa particularité
et son universalité. L’École doit viser la structure des personnalités qui
veulent absorber des références, des interréférences multiples pour accéder
au contact du complexe.
Plus on est soi-même, plus l’autre est lui-même,
plus les situations fantasmatiques se dégonflent. Ainsi, des décisions
personnelles ont modifié des situations jugées figées (cf. les relations
entre Soljenitsyne et Gorbatchev, De Klerk et Mandela)
Quelles pistes pourriez-vous
donner aux enseignants ?
D’abord, confier des rôles différents aux élèves,
organiser la classe en petites sociétés co-responsables : on n’apprend
pas contre les autres, on apprend pour soi et pour les autres par soi et par les
autres, c’est l’entraide qui est le signifiant essentiel, laïque, démocratique,
chrétien, judéo-chrétien. La relation est déterminante. Les enseignants sont
les organisateurs de mises en situation des rôles. Par exemple, dans un groupe
de quatre, il y a le responsable du travail, le responsable du petit matériel,
le responsable des conditions de travail, le conteur de succès (relater les
interventions). Cette organisation permet d’éviter les liens de séduction et
l’enfermement dans la disciplinarité (par peur de la relation).
Ensuite, donner aux enseignants des moyens d’évaluation
différents de la seule notation : il faut absolument éviter que la
notation soit le seul mode de cotation : auto-évaluation, différenciation
des supports et des critères. C’est une véritable ingénierie de l’évaluation
et de sa pratique dont il faut se saisir.
Quel intérêt un enseignant
aurait-il à changer sa pratique « professionnelle » ?
D’abord, les études ont montré que le « bagage »
des connaissances se ratatine en sept ans. Ensuite, les élèves vivent dans un
monde émulsionnaire ; s’il n’y a pas de changement, les routines se
tarissent. La pédagogie, c’est l’art de la fraîcheur. On est intéressant
comme enseignant que si on revit, on vit.
Enfin, il faut que les jeunes soient mis en
situation. La notion de contenu qui rappelle le récipient a fait beaucoup de
mal. Car il n’y a pas de transfert possible sans reconstruction. La pure et
simple répétition n’est pas possible au nom de l’Humanisme, de la science,
de la démocratie.
Un exemple de traitement : en histoire, on
ferait la totalité du programme dans les trois premières semaines dans une
sorte de panorama, puis on commencerait alors l’enseignement en
approfondissant tel ou tel contenu. De sorte que chaque élève se soit constitué
un filet nourri par des expériences toutes différentes.
De la même façon, on devrait revenir aux
compositions trimestrielles afin de libérer toute l’énergie que
l’enseignant et ses élèves investissent à perte dans l’évaluation
actuelle.
Le blocage peut venir encore actuellement de la
structure disciplinaire initiale universitaire qui retentit encore dans les
corps d’inspection. Mais l’enseignant, quoi qu’il en dise, reste profondément
libre dans sa classe : une pédagogie originale est de la responsabilité
personnelle et professionnelle de chaque enseignant, un droit et un devoir.
Le travail en équipe reste
encore largement problématique.
Oublier le travail en équipe, c’est faire face à 3 dangers :
D’abord, vous ne vous donnez pas le maximum de chances face aux problèmes de violence. La réponse est collective.
Ensuite, vous êtes isolé, confronté à la masse de la classe
Enfin, vous trahissez l’expression et la représentation de la laïcité : compatibilité, travailler avec les autres.
Ce serait démentir les valeurs de citoyenneté.
C’est le mythe des Horaces et des Curiaces. De quel côté se trouve
l’enseignant ?
En fait, montrer des adultes qui se maîtrisent
vaut la peine face à des adolescents en pleine déconstruction-reconstruction,
plongés dans un monde fait de violences externes. Ils se sentent impliqués
dans la confiance manifestée par l’échange de l’équipe des enseignants.
Il n’existe pas de pédagogie sans confiance,
sans humour, sans indulgence.
Paris, 17 mai 1997, Interview
réalisé par François Muller
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[1] Ses travaux font actuellement l’objet d’une expérimentation en hypertexte pour l’internet sur le site DIVERSIFIER : http://diversifier.fr.fm