L’aide au travail personnel de l’élève, un point sur l’état de la question
La problématique, pas d’avantage que la
demande d’aide au travail personnel (ATP), n’est nouvelle en elle-même.
Cependant, depuis quelques années – le premier numéro des Cahiers pédagogiques
explicitement consacré à la question date de 1995
[1]
– elle s’inscrit avec une acuité particulière dans une réflexion plus
globale sur l’évolution du métier d’enseignant et dans l’analyse plus
approfondie de l’acte d’apprentissage.
Si l’on reprend quelques éléments plus théoriques issus de la recherche, on peut mettre en faisceau trois types d’approches du métier d’enseignant qui impliquent un nécessaire accompagnement du travail de l’élève : une approche centrée sur le métier et ses compétences, une approche centrée sur les facteurs d’efficacité de l’apprentissage et enfin une approche centrée sur les conditions de l’environnement de l’acte d’apprendre.
1. L’approche par le métier :
amplifier, développer les compétences de l’enseignant moderne
Dès la fin des années 1980, André de Peretti
avait tenu à enrichir la représentation du métier d’enseignant en termes de
compétences, de rôles à tenir et à développer. La proposition dessinée en
forme de mandala [2] ou de cristal selon les cas
rend compte en rôles et en actes complexes de ce que l’enseignant est appelé
à faire.
Dans le cadre de l’ATP, trois de ces rôles méritent
plus particulièrement d’être cités.
Face à l’élève en situation d’attente
d’aide, l’enseignant est consultant : il analyse les besoins et audite
les attentes ; il est encore clinicien : son rôle consiste alors à
analyser les pratiques, les ressources ; il est aussi méthodologue :
il est à même de donner des conseils de méthode, de définir des objectifs.
Cette approche en termes de compétences des
pratiques professionnelles a été largement reprise dans un texte fondateur à
plus d’un titre, mais encore largement sous-exploité : c’est la
circulaire qui, en 1997, fixe la « mission du professeur (…) et les compétences
attendues en fin de formation initiale ».
On y lit, par exemple, que le professeur
sait, en un langage clair et précis,
présenter aux élèves l’objectif et les contenus d’une séquence, les
modalités du travail attendu d’eux et la manière dont les résultats seront
évalués. Il sait également être à l’écoute et répondre aux besoins de
chacun.
Ou encore que le professeur
s’attache à donner aux élèves le sens de
leur responsabilité, à respecter et à tirer parti de leur diversité, à
valoriser leur créativité et leurs talents, à développer leur autonomie dans
le travail et leur capacité à conduire un travail personnel dans la classe ou
en dehors de la classe.(…)
Il est capable d’identifier
et d’analyser les difficultés d’apprentissage des élèves, de tirer le
meilleur parti de leurs réussites, et de leur apporter conseils et soutien
personnalisés avec le souci de les rendre acteurs de leur progression. (…)
Dans le même temps, à l’université de Genève,
Philippe Perrenoud, responsable de formation initiale, approfondit la réflexion
sur la notion de compétence en général et sur les compétences mises en œuvre
dans l’ATP en particulier [3].
Et c’est ainsi qu’il expose que le professeur sera amené à :
Concevoir et faire évoluer des dispositifs de différenciation
• Gérer l'hétérogénéité au sein d'un groupe-classe
• Décloisonner, élargir la gestion de classe à un espace plus vaste
• Pratiquer du soutien intégré, travailler avec des élèves en grande
difficulté
• Développer la coopération entre élèves et certaines formes simples
d'enseignement mutuel
Impliquer les élèves dans leur apprentissage et leur travail
• Susciter le désir d'apprendre, expliciter le rapport au savoir, le sens du
travail scolaire et développer la capacité d’auto-évaluation chez l'enfant
• Instituer et faire fonctionner un conseil des élèves (conseil de classe ou
d'école) et négocier avec les élèves divers types de règles et de contrats
• Offrir des activités de formation optionnelles, " à la carte "
• Favoriser la définition d'un projet personnel de l'élève
Et Philippe Perrenoud note que, en interaction
directe avec les transformations mises en œuvre par l’enseignant ou l’établissement,
l’élève modifie lui-aussi son comportement. C’est ainsi que :
•
face au pouvoir de l'École, l'esprit de corps des élèves a moins de force
(groupes mobiles, individualisation)
• l'élève ne peut plus se fondre dans le groupe, il est face à lui-même et
à un interlocuteur qui le constitue en personne
• les tactiques habituelles d'évitement de la tâche ou des difficultés sont
moins faciles à mettre en œuvre
• l'évaluation implique l'élève dans un exercice de lucidité personnelle
plutôt que dans le jeu traditionnel du chat et de la souris
• le minimalisme et le rapport cynique au savoir et au travail sont moins
faciles
• l'élève ne peut plus protéger son for(t) intérieur, il s'expose à être
questionné, mis en demeure de s'impliquer et de s'expliquer
• il est explicitement responsable du contrat didactique et du fonctionnement
de la relation pédagogique
2. L’approche par les
facteurs d’efficacité de l’apprentissage : rendre plus efficace son
enseignement
Dans les mêmes années, Aletta Grisay, de
l’université de Liège, entreprend une méta-analyse : à partir de l’étude
de 2000 monographies réalisées en milieu anglophone et francophone, elle
s’efforce de repérer quelques facteurs de plus grande efficacité des
apprentissages. Elle obtient ainsi un certain nombre d’indicateurs qu’il
s’agit de corréler entre eux. [4] En effet, un seul facteur ne garantit pas
l’efficacité, c’est la combinaison de plusieurs qui fait système et permet
à l’élève de mieux construire ses apprentissages.
Parmi les facteurs identifiés par A. Grisay, en
voici quelques uns qui, de près ou de loin, concernent l’ATP :
Un premier groupe de tête
contient les items suivants :
•
pratiquer l’évaluation formative
•
entraîner à la lecture
•
donner des indices structurants et des retours (feedback) fréquents
•
mesurer le temps réel d’implication de l’élève en classe
• développer un programme coopératif.
Et un deuxième groupe :
•
faire des groupes homogènes en classe hétérogène
•
instaurer un tutorat entre élèves
•
donner le temps d’apprendre en classe.
Il s’agit donc bien d’approfondir certaines
pratiques professionnelles, déjà mises en œuvre dans nombre d’établissements
(cf. infra), et de diversifier les prises en charge des élèves, en
articulation avec le temps de classe.
Et il apparaît que l’aide au travail personnel
de l’élève est un dispositif en système avec des temps de cours où la
place de l’élève est renégociée, des temps en groupe et des temps plus
personnels.
3. L’approche par le
contexte : s’attacher à l’environnement de l’apprentissage pour
renforcer les performances scolaires
[5]
Une approche complémentaire
plus psycho-sociologique, a été développée par le professeur Jean-Marc
Monteil, du CNRS : il s’appuie sur le postulat que l'individu possède
des capacités d’attention limitées, parce que souvent parasitées par
la nouveauté, l’inquiétude ou la rumination. Ces limites peuvent cependant
être repoussées dès l’instant où l’élève traite plus rapidement
l’information qu’il reçoit grâce à l'acquisition d'automatismes requérant
moins d'attention, ou dès lors qu’on traite certains problèmes qui relèvent
de l’environnement scolaire et qui accroissent la charge cognitive.
J.-M. Monteil travaille
notamment sur deux pratiques usuelles chez l’enseignant :
•
L’attribution de succès ou d’échec : c’est le fait qu’un enseignant
par une parole, mais aussi un geste, un regard, attribue une valeur à l’élève,
à son travail.
•
La comparaison sociale : c’est le fait que l’enseignant donne une
information à l’élève en situation de « visibilité », c’est-à-dire
en public (dans un groupe, une classe), rendant ainsi possible une comparaison
avec les pairs, ou, au contraire, en situation d’ anonymat ou dans
une relation plus personnalisée
En croisant ces deux pratiques, en les
conjuguant avec le parcours scolaire des élèves, J.-M. Monteil observe qu’on
obtient des effets très différents sur la mobilisation de l’attention de
l’élève impliqué.
|
Quand
l’enseignant organise un contexte d’apprentissage… |
… il
induit des effets sur les performances scolaires |
|||
|
|
Type
de renforcement |
Type
de comparaison |
Fréquence |
Effets
sur l’attention et sur les performances scolaires |
|
POUR UN Élève
EN RÉUSSITE SCOLAIRE |
||||
|
Cas 1 |
comparaison favorable
à soi |
visibilité |
habituelle |
attention
optimale (totalement disponible) performance ++ |
|
Cas
2 |
attribution de succès |
anonymat |
plus inhabituelle |
consommation
modérée d'attention performance + |
|
Cas
3 |
comparaison défavorable à soi |
visibilité |
très inhabituelle |
consommation
forte d'attention performance - - |
|
Cas |
attribution d'échec |
anonymat |
très inhabituelle |
consommation
modérée d'attention performance + |
|
POUR UN Élève
EN ÉCHEC SCOLAIRE |
||||
|
Cas
5 |
comparaison favorable
à soi |
visibilité |
très inhabituelle |
consommation
forte d'attention performance -- |
|
Cas
6 |
attribution de succès |
anonymat |
très inhabituelle |
consommation
modérée d'attention performance ++ |
|
Cas
7 |
comparaison défavorable
à soi |
visibilité |
habituelle |
attention non modifiée disponible pour le traitement d'informations périphériques |
|
attribution d’échec |
anonymat |
|
performance - |
|
Pour illustrer ce tableau, explicitons
rapidement et à titre d’exemple deux situations très classiques et extrêmes :
Cas 1 : L’enseignant
sollicite de façon bienveillante, une fois de plus, le bon élève en classe.
Pour celui-ci, c’est une attribution de succès en visibilité, et c’est une
situation habituelle : son attention est alors optimale, les performances
seront très bonnes.
Cas 7 : Le même
enseignant se résigne à interroger le cancre du fond de cours, en lui
rappelant ses notes antérieures devant les autres. Pour cet élève, c’est
une situation habituelle que Monteil nomme « attribution d’échec en
visibilité ». Son attention, dans ce cas, n’est pas entamée ; il
se montre totalement disponible pour tout autre chose, par exemple pour détourner
l’attention de ses camarades.
Quelle est, dès lors, la seule
situation où un élève en échec scolaire est amené à se mobiliser ? Le
tableau ci-dessus permet d’apporter la réponse suivante : cas 6
C’est la situation où
l’enseignant s’attache à faire à cet élève en échec une attribution de
succès en situation d’anonymat. Bien que le fait soit très inhabituel pour
l’élève, sa consommation d’attention sera modérée et il pourra produire
des performances positives. Si l’attribution de succès avait été en
visibilité (l’enseignant le signale à la classe), l’élève aurait été
tenté de jouer son rôle de cancre, et les performances auraient été négatives.
Les travaux de J.-M. Monteil
s’attachent aussi à mesurer les effets de la présence d’autrui sur la
performance individuelle : dans tous les cas, la performance individuelle
de l’élève est supérieure quand il y a présence d’autrui, quelle que
soit l’attention ou l’intérêt qu’autrui manifeste au travail. A
fortiori, se mettre derrière, ou encore à côté de lui renforce les
performances de l’élève. Les automatismes acquis, parfois par défaut, sont
donc socialement régulables par la présence d’autrui. Ce sont des
incitations fortes pour développer le travail de type coopératif, mais aussi
le conseil pédagogique, comme par exemple dans le cadre des T.P.E. au lycée.
Enfin, des travaux ont porté sur les
effets de la composition des groupes d’élèves, homogènes ou hétérogènes,
en analysant le phénomène de « paresse sociale », c’est-à-dire
la réduction des efforts individuels en situation de travail collectif. La corrélation
est très forte entre la perception de soi, de sa valeur et son investissement
dans un groupe de travail. La conclusion de ces travaux est la suivante :
il est nécessaire de veiller, dans l’organisation d’un travail de groupe,
à la diversité des compétences face à une tâche complexe. Dans tous les
cas, un élève en situation scolaire difficile profite de la comparaison
sociale latérale (avec des pairs) ou ascendante (avec des meilleurs).
Des pistes d’action
Des travaux
actuels et des approches présentées ci-dessus, on peut déduire quelques
pistes d’action pour intégrer des facteurs puissants du contexte influant sur
les performances scolaires et, de manière plus générale, augmenter
l’efficacité de l’aide au travail personnel de l’élève :
o travailler au préalable
sur les "apprentissages fondamentaux” : maîtriser
les contextes de l'apprentissage (temps, espaces, organisation du travail,
automatisation des tâches)
o travailler sur
l'habillage des tâches scolaires, sa nécessaire diversification pour éviter
de cumuler des situations de difficulté
o régler
son pilotage pédagogique en jouant de deux facteurs : renforcement et
comparaison sociale en fonction du type d'élève et de situation pédagogique
o intégrer
la dimension "connaissance de soi" et autobiographie (ancrée sur
des situations de réussite)
o multiplier
le travail en présence de pairs, favorisant de meilleurs contrôles
d'automatisme, de préférence avec des pairs "ascendants"
o veiller en
profils, à l'élaboration
de tâches complexes
o organiser
des "appartenances croisées" sur de multiples dimensions de sorte
à ne pas créer de situations d'impasse
o utiliser
des modes d'évaluation de performances, indicateurs de compétences, en évitant
de travailler sur des traits de personnalité, dans une optique additive et non
soustractive
Autant de pistes de travail à développer
collectivement dans les écoles et les établissements pour favoriser un travail
personnel, socle d’une réussite scolaire pour tous.
François MULLER – Frédéric TEILLARD D’EYRY, Innovations pédagogiques
![]()
[1] N° 336, sept. 1995, Aider à travailler, aider à apprendre.
[2] A voir sur le site DIVERSIFIER :
http://parcours-diversifies.scola.ac-paris.fr/PERETTI/30competences.htm
[3] Dix nouvelles compétences pour enseigner Philippe Perrenoud. ESF , 2000: S'intéressant aux nouvelles compétences qui émergent et qui constituent un " horizon plutôt qu'un acquis consolidé ", l'ouvrage de Philippe Perrenoud cherche à saisir le mouvement de la profession enseignante en identifiant dix familles de compétences jugées prioritaires dans la formation continue des enseignantes du primaire et du secondaire. Ces dix familles sont : organiser et animer des situations d'apprentissage, gérer la progression des élèves, concevoir et faire évoluer des dispositifs de différenciation, impliquer les élèves dans leur apprentissage et leur travail, travailler en équipe, participer à la gestion de l'école, informer et impliquer les parents, se servir de technologies nouvelles, affronter les devoirs et les dilemmes éthiques de la profession, gérer sa propre formation continue.
[4] les facteurs d'efficacité de l'apprentissage, Université de Liège, 1985 On pourra consulter un tableau synthétique à la page http://parcours-diversifies.scola.ac-paris.fr/PERETTI/del’apprentissage.htm
[5] extraits de l'intervention de Jean-Marc MONTEIL, professeur au CNRS, recteur de l'académie d'Aix au colloque DPATE "contexte et performances scolaires", Poitiers, janvier 2001. Des actes seront prochainement édités, reprenant les protocoles expérimentaux et les principales conclusions de ses travaux.