D'autres représentations : le décryptage de l'image aujourd'hui.

"Mais de quelle image s'agit-il ?" s'interroge Jacques Gonnet en ouverture du dossier pédagogique de la 13ème semaine de la Presse à l'école en 2002. "L'image est partout.  Polymorphe, elle s'adapte à des support très variés. Faire la différence entre l'image en tant que document et l'image  comme représentation mentale témoigne déjà de l'extrême complexité de cette notion."

Entretien avec

Jacques Gonnet

directeur du CLEMI

 

Propos recueillis

 par Janique Laudouar

Jacques Gonnet est l'auteur de divers essais sur les médias et l'école, notamment "Education aux médias, les controverses fécondes" (CNDP Hachette Livre 2001)

Site du CLEMI: http://www.clemi.org/

Voir également Clemi-Paris en annexes.

Dans le débat "Les jeunes, les médias et l'univers marchand" [1]de l'Université d'été de la communication à Hourtin Dans ce débat, on a parlé "d'environnement médiatique"  de l'élève. Comment se situe le CLEMI dans l'accompagnement des enseignants dans cet "environnement médiatique ?"

 JG L'idée de l'environnement médiatique est une idée fondamentale; l'aspect économique concerne en priorité es enseignant en sciences économique,  en histoire-géographie, le décryptage concerne tout le monde. Le professeur d'éducation physique (EPS) a autant d'éléments pour décrypter que dans n'importe quelle autre discipline. Le décryptage, ça se travaille, il y a une méthodologie; Ce que le Clemi tente de faire depuis vingt ans, c'est de donner des outils de décryptage.  De par le décret qui oriente le CLEMI, notre mission porte plus particulièrement sur l'information générale, une dimension précieuse pour la démocratie. Dans  les médias actuels, il est parfois difficile de dire à quel moment on est dans la fiction, à quel moment on est dans l'information.

 

Comment se traduit concrètement cette action ? Comment se traduit aujourd'hui l'intégration du commentaire de l'information dans la classe - en dehors de la Semaine de la Presse,  manifestation annuelle du CLEMI - Quel temps de classe, quelle organisation, quelle discipline pour "l'éducation aux médias, l'éducation avec les médias ?"

 JG Nous sommes sur des sujets investis très fortement affectivement et émotivement. Il faudrait passer un très long moment pour que chacun précise ce qu'on entend par "éducation aux médias". D'où le titre de mon dernier livre "Controverses fécondes". Je crois ces débats féconds. Pour certains il faut éduquer parce les médias c'est "le mal"! Pour d'autres il faut éduquer pour savoir se servir des médias, parce que les médias c'est merveilleux et ça va tout changer. Ce que que je suggère;  c'est d'avoir pour les équipes un moment de réflexion où on s'interroge: "qu'entendez-vous par éducation aux médias ?". Le CLEMI fait du "lobbying", et j'assume l'expression, auprès de l'inspection générale, auprès des commissions qui établissent les programmes de manière à ce que cette dimension soit prise en considération dans toutes les disciplines. Pas de problème à l'école primaire: le professeur des écoles a la liberté d'organiser sa classe, notre rôle est de lui donner des outils, de l'accompagner. Dans toutes les disciplines, aussi bien en physique chimie, en éducation physique ou en langues, il y a des directives très fortes qui peuvent nourrir des débats notamment sur l'image, qui correspond à la montée des  interrogations de notre société depuis plusieurs années sur l'image. Nous avons sorti un document important de toutes circulaires concernant l'éducation aux médias et à l'image dans toutes les disciplines. Je renvois les enseignants à ces circulaires parce qu'elles sont vraiment construites. Au dernier concours de professeur, à  l’IUFM de Paris comme au concours des documentalistes   de l'enseignement privé, j'ai eu la surprise que ce soit un texte que j 'ai écrit qui sorte ! Cela montre une très grande attention à ces problèmes. On a tendance a croire que "l'image" est une problématique nouvelle. Rappelons que les iconoclastes et les iconolâtres se sont entretués pour l'image de Dieu. L'idée de la représentation est une idée majeure pour l'homme.

 

Au moment de Loft Story 1, j'avais une classe passionnée par l'événement. Je n'ai pas pu faire cours avant d'avoir commenté avec eux Loft Story, qui était leur préoccupation majeure. Aujourd'hui j'ai l'impression qu'il y a des clones de Loft Story  qui vont vers des extrêmes, la télé-réalité fait de la surenchère. Quelle représentation de la société le jeune peut-il avoir, quand le but, c'est d'éliminer l'autre; ne pas avoir peur d'être cruels pour vaincre etc. Comment l'élève peut-il se forger d'autres représentations ? Comment les enseignants  peuvent-ils combattre commenter cette nouvelle tendance de la télé-réalité, comment la commenter ?

JG C'est un sujet difficile. Parce que sur le plan personnel, ça me bouleverse. Parce que c'est une tendance de l'être humain que l'on exploite. Je renvois à Sade, - où il y a des pages ahurissantes de monstruosité. On parle du sadisme sans avoir lu ces pages effroyables. Quand on joue avec cette tendance, avec des outils comme la télévision, ça fait peur; ça renforce aussi une idéologie, celle du capitalisme sauvage, conforté par ce type d'émissions. Il faut naturellement présenter d'autres propositions, aux enfants, pas qu'aux enfants d'ailleurs, aux adultes, parce qu'il y a un désarroi devant ce monde d'une cruauté inouïe. Ce monde de l'exclusion est un monde où le handicapé n'a pas sa place. Et pourtant un argument que j'ai toujours entendu chez les personnes qui s'occupent des handicapés, par exemple des autistes, c'est que ce sont ces personnes-là qui nous apprennent l'humanité. Ils nous rappellent que les messages les plus forts du sens de la vie finissent pas être oubliés par les gens dits "normaux", parce qu'ils sont dans cette course effrénée. Je pense au Général de Gaulle qui disait que sa fille autiste était sa source de lumière. On peut citer aussi Lino Ventura. Chez des personnalités qui sont des combatifs, la part de lumière vient de ceux qui nous disent par leur attitude, par leurs gestes, qu'il y a d'autres valeurs. Il est très important, à travers le tissu associatif, à travers les médias, de  présenter autre chose, non par pour se donner bonne conscience, mais pour aller sur le fond, réfléchir à l'indifférence, à la blessure de l'information, cette blessure qui nous vient de la tragédie du monde, de manière à retrouver la sérénité dans des valeurs qui nous nourissent.


[1] "Les jeunes, les médias et l'univers marchand", débat dans le cadre de la 23èmeUniversité de la Communication du 26 au 30 aout 2002 à Hourtin, Gironde.