Du bon usage de la photographie de paysage en géographie: comment faire parler l'image.

    Gérard Hugonie[1]

Professeur des Universités

à l’IUFM de Paris

Pour présenter et étudier les territoires des sociétés, les géographes utilisent des textes, des statistiques, des graphiques, mais surtout des images, c’est-à-dire la représentation plus ou moins fidèle, plus ou moins simplifiée de la surface de la Terre aménagée par les hommes. Les innombrables cartes sont des images spécifiques de la géographie ; mais nous nous limiterons ici aux problèmes scientifiques et didactiques posés par l’utilisation des photographies et des images satellitales, qui paraissent tout aussi importantes pour les géographes, puisqu’elles sont censées représenter fidèlement la surface de la planète et qu’elles paraissent au premier abord plus « concrètes », plus immédiates, plus faciles à appréhender par les jeunes élèves que le discours du professeur, un texte, un croquis ou un schéma . Quatre grands types d’utilisation des photographies et images satellitales peuvent être repérés dans les cours de géographie, qui méritent l’un comme l’autre d’être questionnés sur le plan de la rigueur scientifique et de l’efficacité didactique.

 

1- La photographie comme illustration ou moyen de clarification d’un élément du cours

C’est par exemple une photographie d’enfants d’origines différentes pour évoquer la variété du peuplement ; une photographie d’un baobab pour montrer ce qu’est cet arbre des milieux tropicaux ; une vue de haut-fourneau pour que l’élève puisse éventuellement en repérer un en sortie, et surtout pour qu’il comprenne la fabrication de la fonte à partir du minerai de fer et du coke ; ou encore une photographie de manifestation pour « prouver » qu’il y a un problème particulier qui provoque la colère d’un groupe socio-économique , etc.

 

Ce type de photographie est utile, voire nécessaire , pour concrétiser le discours du professeur, montrer des végétaux, des équipements et éléments spatiaux inconnus, expliquer le fonctionnement d’une activité. Mais il faut bien voir que dans cette démarche, la photographie ne prend de sens que par le discours du professeur ou grâce à un texte d’accompagnement, qui indique le rapport entre les enfants et le peuplement, le baobab et son milieu, distingue les éléments du haut fourneau et explique à quoi ils servent, précise les motifs de la manifestation. La simple description de ces photographies par les élèves ne mènerait pas loin : un gros arbre avec peu de feuilles, un cylindre de métal, des manifestants ou des enfants différents. Tout au plus permettrait-elle de nommer et classer des éléments, ou de vérifier la maîtrise d’un vocabulaire descriptif. Mais elles ne peuvent pas conduire les élèves à une interrogation sur l’organisation de l’espace terrestre, sur les rapports entre les sociétés et leur territoire, c’est à dire au questionnement géographique essentiel.

 

On peut même aboutir à la photographie-prétexte, simple point de démarrage d’un cours qui se déroule ensuite sans rapport avec elle, et se passerait aisément de ce support. Par exemple, un cours sur l’élevage en France qui s’appuie sur la projection au début de l’heure d’une diapositive de belle vache normande…mais dont tout le contenu provient évidemment de données extérieures à ce document.

 

2- Le photographie-choc ou photographie moyen de sensibilisation des élèves à un problème géographique

Dans ce cas, la photographie est placée au début d’une séance de cours pour créer l’étonnement chez l’élève, l’obliger à se poser des questions, à enchaîner à partir de là des idées, des hypothèses, des essais d’explication, bref à raisonner. Par exemple une photographie d’un paysage du Sahel avec un arbre mort, un squelette d’animal mort de faim et de soif ; ou la comparaison de deux paysages très différents, ou celle du même paysage à vingt ans de distance .

 

La photographie est alors l’un des éléments constitutifs d’une situation-problème, point de départ d’une stratégie didactique qui cherche à impliquer l’élève affectivement et rationnellement à partir de la constatation d’un fait étonnant, émouvant, choquant, d’un problème qu’il va lui falloir résoudre ensuite.

 

Mais ici aussi, la photographie de départ n’est au fond qu’un prétexte, et elle ne prend de signification que par le travail qui va suivre son observation, et qui implique en général d’autres documents analysés par les élèves ou des explications apportées par le professeur : des diagrammes climatiques montrant la diminution des pluies dans le Sahel, des cartes précisant le recul de la steppe vers le sud, des textes évoquant le surpâturage et le ramassage du bois de chauffe, etc. La photographie ne témoigne par elle-même que de quelques éléments de la situation évoquée, et il vaudrait mieux ne pas trop la solliciter, et en tirer des données qu’elle ne peut pas objectivement indiquer (par exemple la chaleur parce que le ciel est d’un bleu limpide…).

 

3- La description d’une photographie aérienne oblique de paysage

C’est cet exercice qui semble le plus pertinent en géographie, puisque une telle photographie  montre une portion de la surface de la Terre aménagée par les sociétés humaines, le fragment de réel que cherchent à analyser les géographes. Pourtant, l’enseignant doit être conscient d’un certain nombre de problèmes scientifiques et pédagogiques.

 

-La photographie de paysage n’est pas une représentation fidèle, neutre et univoque du réel

Elle est prise selon un certain angle, donc selon une certaine intention ; elle ne montre pas tout. La prise de vue peut déformer la vision, en particulier si le photographe a utilisé des objectifs courbes ; en tout cas, elle grossit les premiers plans et amenuise les arrière-plans. L’auteur de la photographie a peut-être choisi une portion de paysage exceptionnelle dans la région étudiée, en cadrant de telle façon qu’on ne voit pas ce qui lui paraît banal, ou ce qui ne l’intéresse pas (par exemple des maisons et des champs pour une photographie de formation végétale). Par nature, les éléments visibles sur une photographie sont partiels et superficiels. On ne peut pas y discerner sérieusement la nature des roches, la fertilité d’un sol, le régime d’un cours d’eau, les structures agraires (une grande propriété , par exemple), les flux, les influences économiques, politiques et sociales La photographie ne présente que des indices de ces composantes de l’espace observé, que l’observateur doit interpréter ou relier à d’autres données pour leur donner du sens.

 

En fait, l’analyse d’un espace terrestre à partir d’une photographie est tout aussi discutable que la notion même de paysage sur laquelle elle repose. Pendant longtemps, les géographes ont pensé que le paysage pouvait donner une base scientifique à leur discipline, en offrant un objet évident et incontestable , qu’ils devaient analyser avec la plus grande rigueur (cf entre autres P. et G. Pinchemel, La Face de la Terre,Colin,1984, G. Rougerie et N. Beroutchachvilli, Géosystèmes et paysages, Colin, 1991).Mais ils se sont aperçus ensuite qu’un paysage n’est pas un donné objectif et neutre. C’est ce que voit un observateur, subjectivement, et à partir d’un point de vue précis. Le paysage change si l’observateur se déplace, ou d’il est remplacé par une autre personne, qui ne retiendra pas les mêmes éléments, ou ne leur donnera pas la même signification. Par ailleurs, le paysage ne montre qu’une partie des composantes des espaces géographiques , il occulte toutes celles qui ne sont pas directement visibles, et qui sont souvent les plus importantes pour rendre compte de l’organisation d’un territoire (les flux, les structures agraires, etc.).

 

- L’identification des éléments de la photographie n’est pas toujours évidente

Bien des taches de couleur sur une photographie sont difficiles à identifier, énigmatiques, contrairement au postulat de la simplicité et de l’immédiateté d’un paysage « concret ». Pas pour le professeur, qui sait d’avance ce qu’on doit repérer sur la photographie, ou qui a été chercher des indications dans la notice souvent jointe à la vue. Mais pour les élèves, un trait gris-bleu rectiligne et sans autre indication peut tout aussi légitimement être un canal qu’une autoroute, s’il n’y a pas d’autres indications. Un bâtiment carré peut aussi bien être une usine moderne (et de quoi  ?) qu’un hangar ou un supermarché… La photographie ne « parle » pas forcément par elle-même.

 

-La description de la photographie n’est qu’un point de départ de la réflexion géographique

La description d’un paysage ou d’une portion d’espace n’a guère d’intérêt en soi, si ce n’est encore une fois de définir ou de vérifier des termes de vocabulaire. « Il y a ceci, puis cela, puis cela encore… » et alors  ? A quoi cela sert ce catalogue dans la perspective d’une réflexion géographique  ?

 

Le paysage n’a d’intérêt en géographie que comme révélateur, indice, d’un milieu, d’un type d’organisation de l’espace, d’une histoire, du mode de fonctionnement d’une société dans son territoire. Ce qui compte, ce n’est pas le paysage, c’est sa signification, ce qu’il révèle de l’action d’une société dans son territoire, ou des interrelations entre les éléments d’un milieu.

La description de paysage photographié n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour comprendre comment vivent les sociétés dans leur espace, l’interrogation fondamentale de la géographie.

 

- Ce qui conduit à un problème didactique

Les professeurs insistent beaucoup pour que les élèves décrivent un paysage photographié plan par plan. Mais cette description mécanique et stéréotypée n’est souvent guère pertinente.

Certes, il faut apprendre aux élèves à analyser les paysages d’une manière ordonnée et précise, par exemple en partant de l’englobant (l’arrière-plan) pour aller vers l’englobé, le détail (le premier plan). Mais dans la multitude de détails qui composent un paysage, le géographe ne doit retenir que ceux qui sont significatifs pour l’organisation de l’espace, pour la vie des sociétés dans leur territoire, et qui ne se disposent pas nécessairement selon les différents plans, peuvent aller de l’un à l’autre, comme un fleuve qui traverse la photographie du fond au premier plan.

 

Il paraît beaucoup plus pertinent de diviser le paysage observé en sous-ensembles géographiquement significatifs, des surfaces, des lignes, des cercles ou points correspondant à des types d’utilisation du sol ou des constructions de nature différente ; puis de décrire chaque sous-ensemble ainsi individualisé, de montrer sa localisation précise et sa disposition par rapport aux autres ensembles, qui contribue à créer des structures spatiales plus ou moins nettes ; de  rechercher ensuite le rôle de chaque sous-ensemble ou structure spatiale dans l’organisation de l’espace, son rapport avec les besoins, les activités, les traditions des sociétés locales.

 

4- Les photographies aériennes verticales et les images

Elles peuvent paraître au premier abord plus « géographiques » que les photographies aériennes obliques puisqu’elles ressemblent à des cartes en proposant une représentation plane de la surface de la Terre aménagée par les hommes, sans les déformations et les occultations liées à l’angle de prise de vue. Mais elles posent des problèmes scientifiques et didactiques de même nature que les autres photographies

Comme les photographies obliques, ce sont des images « fabriquées » en fonction de procédés techniques contraignants et d’une intention particulière des auteurs. Les photographies aériennes verticales restent « analogiques » c’est à dire représentent les éléments visibles du réel par des couleurs ressemblant aux couleurs d’origine ou par des grisés dégradés, déjà beaucoup plus abstraits et difficiles à identifier. Au contraire, les images satellitales (qu’il ne fait jamais appeler « photographies » ) ne sont pas analogiques, mais font correspondre à chaque unité élémentaire de l’espace observé (un carré de quelques mètres de côté, appelé pixel) une couleur arbitraire ou conventionnelle dont l’intensité est plus ou moins forte selon la valeur locale du rayonnement réfléchi par la surface de la Terre dans différentes longueurs d’onde (valeur que l’on appelle la réflectance) . On attribue à telle longueur d’onde le bleu, à telle autre le jaune ou le mauve. La superposition de ces couleurs sur un même pixel donne une teinte rouge, ou verte, ou violette, etc. qui n’a rien à voir avec la couleur de la surface du sol. C’est pourquoi on parle d’image fausse couleur ou de composition colorée.

 

Les procédés de construction de ces photographies aériennes verticales et de ces images satellitales expliquent que se posent de sérieux problèmes d’identification de leurs éléments. Objectivement, on ne voit sur ces images que des taches, des lignes ou des points de couleur, dont les limites sont en outre « crénelées » sur les images satellitales, c’est-à-dire décomposées en petits carrés.  On peut certes faire distinguer par les élèves sur de telles images les grandes masses présentant des couleurs homogènes, les lignes structurantes, les points isolés, la disposition relative de ces sous –ensembles spatiaux. Mais pour donner du sens à cette analyse, il faut disposer nécessairement d’autres documents, qui permettent d’orienter l’image, de préciser à quoi correspondent telle ligne, telle surface, telle structure: une carte de repérage, une photographie aérienne oblique de la même portion d’espace, un plan de ville, la date de prise de vue (puisque la couverture du sol varie d’une saison à une autre); et pour une image satellitale, le code des couleurs (puisqu’il peut changer d’une image à une autre).

 

L’exercice devient surtout intéressant, et réellement géographique, quand on peut montrer ce que représente telle utilisation du sol, telle configuration spatiale constatée sur l’image pour la vie, l’action des sociétés établies dans la région.

 

Encore une fois, aucune image, aucune photographie  n’a de sens géographique en elle-même, ne « parle » par elle-même, n’exprime seule une réalité quelconque. L’image ne montre pas tout, souvent elle ne montre pas  les composantes essentielles d’un espace , qui sont invisibles à l’œil nu.  Décrire simplement une photographie, un paysage, suivant une démarche stéréotypée n’apporte pas grand chose, pas plus que la dénomination des faits par des termes  de vocabulaire approprié ou leur classification en typologies plus ou moins élaborées. Ce qui est intéressant, c’est ce que cette image, ce paysage révèlent de l’organisation de l’espace par les hommes, de l’action des sociétés sur l’espace terrestre, des modalités et conditions de cette action. L’utilisation de l’image ou du paysage ne peut être une fin en soi, c’est un moyen pour approcher les sociétés dans leur espace, un moyen limité comme tous les autres moyens, et qui suppose nécessairement d’autres documents, d’autres activités, et un guidage plus ou moins étroit  par l’enseignant, pour en tirer pleinement parti


[1] Voir les contributions passionnantes dans

Enseigner la géographie, coll. Démarches pédagogiques, CRDP de Versailles, 1997, Clé pour l’ensiegnement de la géographie - collège, Gérard Hugonie, CRDP de Versailles, 1995

Pratiquer la géographie au collège, éd. A.Collin, 1992