Décryptage ou comment j'ai participé  pour la première fois  au jeu du photo-langage

Janique Laudouar

 

Séminaire Innovations

 "Travailler avec les élèves"

9 octobre au collège Charlemagne

Dans le fond les enseignants sont comme les élèves: ils aiment bien participer. Il est toujours passionnant d'écouter un maître de conférences en sciences de l'éducation parler de l'évolution du métier, mais infiniment plus ludique - et sans doute  efficace - de participer au jeu du photo-langage mis en place par Frédéric Teillard d'Evry et François Muller lors du premier séminaire Innovations de l'année 2002 2003, "Travailler avec les élèves".

Très vite, les participants sont invités à se lever - ce qui est déjà réjouissant quand on vient assister à un séminaire de trois heures - et à aller choisir une photo, une seule, parmi les clichés disposés sur une grande table adjacente. Masque, funambule, portrait d'un homme qui pense, une gare déserte de Pennsylvanie, collage d'images numériques, comédiens, couloir d'hôpital, un étrange mélange qui nous laisse perplexes, le temps d'un tour autour de la table, car ces photos semblent éloignées du sujet de l'éducation. Pourtant elles nous parlent, et surtout vont nous faire parler au moment de motiver notre choix: c'est la phase du décryptage.

Le premier témoignage vient de deux enseignantes qui ont choisi la même photo: celle du funambule. L'une évoque: "un enfant qui se lance, a la fois rassuré, mais ayant besoin d'entre guidé. C'est ce qu'on fait avec les élèves, on les accompagne, on est là, mais on essaie de ne pas être trop là. La position du funambule sur une corde raide, c'est ce sentiment de liberté dans l'effort et dans le fait d'oser".  L'autre enseignante y voit aussi "l'idée de liberté, d'aller vers l'autonomie". L'idée de "prise de risque" est évoqué.

Pour ce jeune professeur des écoles qui a choisi "la lune, parce je l'aime", et qu'elle évoque: "travailler avec les élèves, c'est les aider à prendre leur place dans le monde. L'image de la lune, c'est l'univers: un élève parmi 6 milliards d’êtres humains, ça n'est pas infiniment petit, c'est infiniment grand". 

Sur une image d'échafaudage: "l'éducation repose sur la réalité du sol. Ici, les piliers sont dans la terre. Le but: intégrer les savoirs à la vie. Pouvoir construire, échafauder, charpenter.

Le choix du masque par une enseignante de collège: "quand on travaille avec les élèves, on joue. C'est le jeu qui permet d'arriver à l'apprentissage."

Sur la photo ancienne d'un orchestre: "J'ai choisi cette photo même si l'orchestre a l'air un peu compassé. Il faut dépasser les clichés, les apparences.  Ils vont arriver à jouer ensemble. Parfois, dans une classe, il y a des cuivres un peu dissonants….mais l'important c'est que l'ensemble produise quelque chose d'harmonieux"

Sur la photo d'un couloir d'hôpital: "C'est le couloir des urgences, il y a plein de maux différents, il faut réussir à les soigner tous". 

Sur la photo d'un homme seul: "Travailler avec les élèves, c'est travailler tout seul, dans la phase où je me demande comment je vais faire. Prévoir le travail avant. C'est une phase qui me plait. Le gros travail, c'est en amont. "

Et encore, sur une photo de groupe d'où l'adulte est absent: " j'ai choisi cette photo même s'il y a beaucoup de filles, peu de garçons, pas de diversité, pas d'enfant noir, par exemple, pas d'adulte. On a lancé ces enfants sur un sujet et ils s'écoutent, ils dialoguent entre eux. Ces jeunes arrivent à se structurer les uns avec les autres en vue d'une vie sociale, un idéal dans ma tête…".

Sur une photo de famille, une enseignante en lycée professionnel: "Mes élèves ont une image négative de leurs parents. Cette photo de famille d'un milieu modeste leur dit qu'ils peuvent regarder leurs parents, regarder la vie de famille, se permettre d'avoir un moment de bonheur dans leur famille."

Une autre enseignante de lycée professionnel a choisi la photo d'un adulte et de deux jeunes qui construisent ensemble un abri en bois: "l'idée de co-construction, de l'excellence, aussi, car une maison, un habitat, il faut que ça tienne debout, 'on puisse y vivre. De planches à l'état brut, on peut faire des choses très sophistiqués, des sculptures de bois. Et puis la photo m'évoque l'idée de l'entreprise. Quand j'ai choisi le lycée professionnel, je croyais que j'enseignerai sur le lieu de l'entreprise…"

Sur une photo de la cuisine d'un lieu de restauration: "la photo évoque pour moi le savoir durable: j'ai appris à faire la cuisine au collège…et je sais toujours la faire. C'est aussi sur le "comment j'apprends": j'ai appris de diverses façons; en faisant, en écoutant, en regardant. On apprend de différentes sources…"

 

La synthèse de ces évocations est instructive, car avec des paroles et des sensibilités différentes surgissent des thèmes communs au groupe: la place de l'enseignant, la place de l'élève, par exemple. Ou encore: "on a des adolescents devant nous, mais sont-ils des élèves ? Est-ce qu'il ne faudrait pas d'abord apprendre à l'élève à être un élève ?"

 

Un schéma nous est ensuite proposé , document d'aide à l'analyse, avec, toujours à l'appui,  le choix de deux photos, la première représentant "ce que vous considérez comme ordinaire", la deuxième "ce que vous aimeriez mettre en œuvre" .

A la question "de quoi avez vous besoin pour que les choses changent ?" ,  une enseignante répond: "Tout!" Enseignante du lycée professionnel Charles de Gaulle se confie au groupe sur ce métier qu'elle a adoré mais… où tout est toujours à recommencer " on prépare une chose avec une classe, ça marche, avec une autre, ça  ne marche pas. On est tout le temps obligé de recommencer. On ne peut jamais s'asseoir sur quelque chose ou alors…il faut changer de métier. Quand je parle avec ma fille enseignante qui a 35 ans, j'ai l'impression qu'on ne fait pas le même métier. Par exemple, je me refuse à corriger au stylo rouge. Elle s'en étonne. Je lui ai répondu: parce que j'ai horreur des signes de pouvoir. Pour moi, corriger une copie, c'est un moment de dialogue avec le gamin."

 

Les photos agissent alors comme un catalyseur, comme un révélateur de ce qui était en chacun de nous mais pas vraiment mis en mots:  les confidences se partagent, on ose dire tout haut ce qu'on a longtemps pensé tout bas, on risque des hypothèses, on lance des propositions. On tente de formuler des idées encore émergentes comme cette d'une professeure à l'Ecole Alasacienne, qui avoue être privilégiée en terme de moyens matériels mais qui lance cette phrase étonnante: "je n'ai plus envie de classe!". Et qui ajoute: "j'ai besoin d'une équipe, qui aurait le même statut de l'équipe médicale, par exemple…

 

Autant de remarques qui sont consignées et traitées,  et feront partie d'un numéro thématique d'(in)novatio sur les séminaires d'Innovations pédagogiques.[1]