Préambule
Récits
de pratique/Etudes de cas
Regard croisé sur
les ateliers
Paroles d’élèves
Une principale de collège engagée dans des ateliers philo
obligatoires
Des
ateliers philo obligatoires au collège
Des ateliers
de réflexion collective
Le « Club Philo » au Lycée Professionnel Erik Satie
2007/2008
Des lycéens en filière professionnelle parlent de leur club
philo
Des
ateliers philo dans le cadre du RASED
Le sport et les ateliers philo à l’école : un même
engouement
Former aux ateliers philo : un point de vue
Un atelier philo avec des collégiens volontaires
Initiation à la philosophie au lycée professionnel Flocon
De la tradition de l’agora aux ateliers de philosophie
pratique
Des ateliers de philosophie en DSA au collège Utrillo
Des ateliers philo au lycée professionnel Jenatzy
Des
ateliers philosophiques en maternelle
Perspectives
Les pratiques à visée philosophique : un espace en
construction.
Les
7 romans philosophiques de Matthew Lipman
Les
enfants en difficulté et l’atelier philo
Dewey,
la philosophie et l’action publique
Trois questions à
Michel Tozzi
Un dialogue socratique libertaire : la discussion
philosophique entre enfants
Une formation à la philosophie pour enfants à l’Université :
l’exemple de Lille.
Prévention de la violence et philosophie pour enfants
« L’heure débat » : un espace de parole
Ressources
►
Boîte à méthodes
►
Charte des droits des élèves lors de l’atelier philo..
►
Quelques exemples de supports déjà utilisés..
►
Citations...
►
Ressources jeunesse.
►
Bibliographie....
►
Ressources Internet...
►
Organisations, associations...
Ont contribué à la
revue: personnels et équipes
Peut-on
penser à l’Ecole ? Est-il permis, mais aussi d’un autre point
de vue, est-il intéressant que des élèves puissent « faire de
la philosophie » quand ils ne sont pas (encore) ou ne seront
jamais en Terminale de lycée général ?
La
question peut sembler abrupte ou provocatrice ; mais des
équipes, dans des écoles du premier degré, mais aussi dans des
collèges, ou des lycées professionnels, à Paris, ont élaboré
des réponses positives. Des enseignants, voire d’autres
adultes encadrent des ateliers ou modules où le débat
collectif trouve une place inédite, en tout cas, pas forcément
prévue par des « programmes » ou autres types d’instructions.
Innovations. Dans ces sites plus expérimentaux, quand une
équipe doit même recomposer l’Ecole pour raccrocher les
élèves, le débat y trouve une place de choix. L’Institution
peut-elle apprendre de ces initiatives convergentes du
terrain ?
Certes,
les pratiques et les objectifs diffèrent de même que le cadre
dans lequel ils s’inscrivent : à l’intérieur du dispositif de
socialisation et d’apprentissage pour permettre à des élèves
qui ne feront peut-être jamais de philosophie de pratiquer le
débat philosophique (DSA au Collège Utrillo…), hors de
l’emploi du temps des élèves pour créer du lien et des espaces
de réflexion dans les établissements (Lycée professionnel Erik
Satie, Collège Gambetta, Collège Mozart…), dans l’emploi du
temps de manière quotidienne pour permettre à tous les élèves
de s’exprimer et de réfléchir différemment (Ecole Noguères…),
dans le cadre des ateliers du RASED pour des élèves en grande
difficulté scolaire (Ecole primaire rue de Tanger), etc. Ce
sera notre première partie de ce livret : une restitution des
pratiques émergeantes en la matière.
Partout, ces ateliers dénotent d’une volonté forte de la part
des acteurs de l’éducation de penser l’Ecole et la
transmission des savoirs. Les différents enseignants,
praticiens, chercheurs que nous avons rencontrés se rejoignent
sur ce point : il est important de créer au sein mêmes des
établissements des espaces autres qui admettent la réflexion
de chacun. L’enjeu est de taille car il s’agit de permettre à
tous les élèves – et surtout aux élèves en difficulté comme
nous avons pu le constater – d’apprendre à penser par
eux-mêmes sur des sujets réputés complexes.
Comment
peut-on expliquer l’engouement suscité par les ateliers philo?
Pourquoi cet espace autre leur apparaît-il comme essentiel ?
Dans notre enquête, il faudra interroger le sens de
« philosophie » qui est donné. Dans quelle mesure ce type
d’approche, sans être sous couvert de la discipline,
développe-t-elle le sens critique, interroge et déconstruit
les préjugés, libère de l’opinion commune, bref, invite à
penser le monde, les hommes, leurs rapports. Ce sera notre
deuxième partie, consacrée aux éclairages et expertises
sollicitées pour approfondir le sens et donner quelques
perspectives aux pratiques.
Une
troisième partie sera enfin dédiée aux ressources pédagogiques
et formatives relatives aux pratiques du débat ; qu’elles
aient été relevées auprès des équipes rencontrées, ou
proposées par la mission.
Eu
égard à ce contenu riche et varié, et aux questionnements
importants qu’il implique, nous avons choisi d’y consacrer un
numéro à part, et de missionner pour ce faire Caroline
PILLET, alors en fin de master 2 «expertise et coopération
en éducation et en formation » à l’Université René Descartes
(Paris V). Le temps d’enquête, d’analyse, d’écriture et de
traitement des données pour la publication de cet opus a été
riche pour sa formation tout autant que pour l’académie.
Cette
revue tente d’appréhender l’intérêt de ces ateliers et de
transmettre diverses expériences considérées comme réussies et
intéressantes car porteuses d’enjeux pédagogiques
fondamentaux.
François Muller
Récits de pratique/Etudes de cas
Peut-on parler de philosophie quand il s’agit de jeunes
enfants qui n’ont parfois même que six ans ? La question
revient à chaque fois que ce sujet est abordé. Est-ce du au
fait que la philosophie, en France, possède une aura
indépassable qui la place d’emblée dans les hautes sphères de
la pensée alors inaccessibles aux enfants ? Est-ce dû à
quelques réticences de personnes désireuses de conserver leur
pré carré ? Ou tout simplement, est-ce parce que ce qui se
passe dans ce type atelier n’a rien à voir avec la
philosophie ?
Pour
répondre à cette question, il faut en poser une autre:
qu’est-ce que philosopher ?
François Galichet[1]
soutient que « Le champ du philosopher (…) est coextensif avec
celui de l’expérience et de la connaissance entières ; ce qui
signifie que tout objet, toute expérience, tout vécu peuvent
être interrogés philosophiquement. »
[2]
Il
définit le rapport à la philosophie comme « idiotie » car,
« il y a dans le philosopher une volonté d’innocence, de
retour à une sorte de naïveté première par-delà ou plutôt en
deçà des ruses et roueries de la vie sociale – naïveté qui est
en même temps la condition de possibilité d’accès à la vérité
de l’humain, par-delà la diversité des hommes ». Il évoque
ainsi l’affinité entre la philosophie et l’enfance.
Michel
Tozzi[3]
estime que « philosopher c’est une rupture avec la caverne de
l’opinion empêtrée dans l’émotion psychologique et le
conformisme social de l’environnement familial des copains ou
des médias (…) c’est penser ce que l’on dit, ses présupposés
et conséquences, au lieu de se contenter de dire ce que l’on
pense, c’est-à-dire ce que l’on a dans la tête. »
Alors,
les enfants peuvent-ils avoir accès à cet esprit critique ?
Jean-Yves Chateau[4],
lors d’un colloque sur la pratique des ateliers de philosophie
avec les élèves avant la terminale[5],
estime que si ces ateliers permettent la réflexion, n’y est
pas pour autant pratiquée la philosophie. Quant à Luc Vincenti[6],
Maître de conférences en philosophie à l’Université de
Montpellier 3, il juge la philosophie radicalement
inaccessible aux enfants car ils n’ont pas la capacité
d’aborder rationnellement l’univers.
La
controverse existe donc.
Notre
enquête nous a permis d’assister à des ateliers, de rencontrer
les équipes qui les animaient mais aussi des théoriciens de
ces pratiques innovantes, de nous entretenir avec les élèves.
Nous avons également exploré la littérature existante sur
cette question. Cette démarche globale sur l’académie de Paris
a été riche d’enseignements et de découvertes.
Découvertes humaines. Avec des élèves qui accèdent toutes les
semaines à la pensée philosophique par le biais de questions
(Ecole Noguères) ou de textes littéraires, films, images dont
sont extraits des questions philosophiques (Ecole Riblette).
Avec des élèves qui viennent après leur cours assister à
leur Club Philo (Lycée professionnel Erik Satie). Avec des
enseignants qui s’occupent d’enfants en difficulté pour
lesquels l’atelier philo a été une source d’apaisement (Ecole
rue de Tanger, Ecole d’application de la Goutte d’Or). Avec
des enseignants qui tentent de trouver des alternatives pour
aider des élèves en difficulté (Collège Utrillo), etc. Les
méthodes observées sont différentes, les objectifs aussi, mais
toujours, le contenu philosophique est présent comme en
témoignent les récits de pratique.
« Pourquoi ? » n’est-elle pas la question commune des
philosophes et des enfants ?
Lors
de notre mission sur le terrain, nous avons pu assister à
différents ateliers philo. Nous avons posé quelques questions
à leur propos à des enfants de CE2-CM1. Voici leurs réponses.
Si
vous deviez expliquer à des enfants qui n’ont jamais fait de
philosophie ce que c’est, qu’est-ce que vous leur diriez ?
« Un
atelier philo, c’est, tu poses des questions et on doit
répondre et on doit dire : on n’est pas d’accord avec ci on
est d’accord avec ci »
« Je
dirais, l’atelier philo il faut que ça existe parce que c’est
bien, il demande des questions et on doit donner des réponses.
Il n’y a aucune question bonne et aucune mauvaise et tu donnes
ton avis. »
« Avec
l’atelier philosophie tu grandis, t’apprends des choses parce
qu’il y a des personnes qui disent des choses et toi tu les
écoutes et puis après ça rentre dans ta tête et tu peux
expliquer ça à des gens, mais on ne sait pas si c’est vrai ou
faux, il n’y a aucune question qui est vraie ou fausse. »
« C’est
bien l’atelier de philosophie, comme ça, ça donne des idées,
et ça pourrait en donner aux autres. »
« Par
exemple s’il y a une personne qui me dit, c’est quoi l’atelier
de philosophie, je réponds on dit des idées qu’on a dans la
tête, et on peut avancer encore plus. [Intervention de
l’instituteur : qu’est-ce que ça veut dire avancer ?]
C’est quand on dit des choses, plus on parle des choses qu’on
ne savait pas avant plus on avance encore plus. »
« L’atelier philosophie c’est, on dit des choses et en même
temps tu apprends des choses. »
« Si on
me demandait, c’est quoi ? Je dirais que c’est quelque chose
où on pose des questions et on doit répondre mais il n’y a pas
de bonne ni de mauvaise réponse, et c’est plutôt quelque chose
d’intéressant. »
« L’atelier de philosophie c’est quelque chose où on nous
demande de dire ce qu’on pense, c’est sur n’importe quelle
question mais après on réfléchit, on répond aux questions et
on a le droit de penser. Il n’y a pas de bonnes réponses. »
« L’atelier philosophie c’est : on met une question au
tableau, mais pas des questions de maths et tout ça, par
exemple des questions sur la peur et tout ça, et après les
élèves ils répondent et il n’y a pas de mauvaises ni de bonnes
questions ni réponses, et on a droit de dire je suis d’accord
et je ne suis pas d’accord avec un tel. »
« Moi,
s’il y avait quelqu’un qui me demandait c’est quoi un atelier
de philosophie je dirais, c’est quelque chose où tu apprends
des choses en écoutant les autres et en même temps exprimer ce
que tu veux dire. Personne ne se moquera de toi, si toi tu es
persuadé que c’est la bonne réponse et bien peut-être que les
autres aussi. Il y a des gens qui sont contre et il y a des
gens qui sont pour. Et tu peux aussi proposer des thèmes. Et
après tu apprends plus de choses en dehors des maths et des
choses comme ça. »
Pourquoi aimez-vous l’atelier de philosophie ou pourquoi vous
n’aimez pas?
« Moi
j’aime bien parce que comme cela on apprend des choses et
quand on sera grand et qu’on nous posera une question on
pourra y répondre. »
« C’est
bien et c’est vrai aussi qu’on apprend des choses. On apprend
les avis des gens. Les personnes donnent plein d’avis et nous,
on n’a pas les mêmes avis, alors on apprend d’autres avis. »
« Moi
j’aime bien l’atelier philosophie, on apprend des choses par
exemple sur ce thème là (« Comment sait-on que nos parents
nous aiment ? ») on peut savoir que nos mères ou nos pères ils
nous aiment. »
« J’aime bien l’atelier de philosophie car quand on pose des
questions, il y en a des fois qui ont des réponses et il y en
a qui n’en ont pas parce qu’on cherche encore des idées pour
en savoir plus sur le sujet. »
« Moi
j’aime bien l’atelier de philosophie parce que ça me fait un
petit peu avancer car quand on dit des questions ou que je dis
des questions, moi ça m’apprend à dire des questions et des
réponses et pas n’importe quoi. »
« Moi
j’aime bien l’atelier de philosophie parce que ça nous apprend
des choses pour quand on sera plus grand. »
« Moi
j’aime bien la philosophie parce que ça nous apprend des
choses sur le monde. »
« Moi
j’aime bien la philosophie parce que t’apprends des choses,
par exemple, quand t’es petit tu dis pourquoi je ne grandis
pas et quand t’es à l’école t’apprend la philosophie et on te
pose une question, par exemple pourquoi grandit-on, et il y en
a plusieurs qui parlent et là, en même temps que les autres
ils parlent, tu es en train de grandir dans ta tête. »
« Je
sais pourquoi la philosophie existe parce qu’on a besoin de
dire nos opinions aux autres et les autres aussi doivent dire
leurs opinions et comme ça on sait à quoi ils pensent et on
apprend de nouvelles choses en disant ces choses. »
L’instituteur pose à son tour une question à trois enfants qui
ne parlent jamais : Comme on ne vous entend pas, est-ce que ça
veut dire que vous n’aimez pas, est-ce que cela veut dire que
vous aimez quand même, est-ce que vous apprenez quand même
quelque chose ou c’est simplement que vous n’avez pas envie de
parler, qu’est-ce que vous en pensez, vous ?
« En
fait, moi j’aime bien l’atelier de philosophie, j’aime bien
entendre les autres dirent ce qu’ils pensent et ça me donne
des idées quelquefois. »
Un
enfant ne répond pas vraiment, il dit « j’aime bien,
mais…j’aime bien écouter ce qu’ils disent mais c’est tout. »
« Moi
j’aime bien écouter les gens parler comme cela je peux me
créer une réponse et parfois, il y a des thèmes que je n’aime
pas trop alors c’est pour cela que je ne parle pas beaucoup. »
Autre question de l’instituteur : Est-ce qu’il y en a ici qui
n’aiment pas et pourquoi ?
Un seul
élève dit oui.
« Parce
que c’est long. Parce que c’est nul. Parce que c’est
ennuyant. » Après avoir dit cela, l’instituteur lui demande
pourquoi c’est ennuyant ou nul. Il répond : « Parce qu’il y a
trop de questions. »
Quels sont les sujets que vous avez le plus aimé et pourquoi ?
« Moi
j’aime bien les sujets rêver, réfléchir et aussi sur la
famille. »
« Moi
j’ai aimé tous les thèmes qu’on a fait parce qu’ils sont très
instructifs et on apprend beaucoup de choses. Moi j’étais
l’année dernière aussi en atelier philosophie et on voit
comment ça évolue, comment on croit que ça peut être, c’est
comme une chance d’avoir l’atelier philosophie. Pour moi
évoluer, c’est que ça avance, j’apprends beaucoup de choses,
j’arrive mieux à apprendre des choses et à écouter les
autres. »
« Moi
j’aime bien le thème sur la famille parce que j’ai appris que
la famille est plus important que d’autres choses. »
« Moi
j’aime bien le thème rêver parce que par exemple, quand il y
avait un élève qui parlait, on savait que quand il rêve c’est
des pensées et moi j’aime bien savoir ce que les autres
pensent parce que ça peut nous donner des idées. »
« Moi
j’ai bien aimé le thème de la mort, parce que c’était un peu
dur et on arrivait pas à trouver des trucs, des opinions. »
« Moi
j’ai bien aimé le thème sur grandir et sur la famille parce
que sur la famille tu apprends des choses que tu ne
connaissais pas avant ; par exemple tu ne sais pas si elle
t’aime ou pas et là tu réfléchis avec ça. Et grandir c’est
parce que si t’es à l’école et que tu ne réfléchissais pas et
bien là tu ne grandirais pas et là on apprend des choses. En
même temps, on peut faire grandir la famille parce que tu
[l’instituteur retranscrit chaque atelier, chaque parole
d’enfant, mais sans mettre le nom de celui qui a parlé et
ensuite il les distribue] nous as donné des feuilles sur
l’atelier philosophie, et après on peut aller les montrer aux
parents, ou aux frères et sœurs et eux aussi ils vont grandir
avec ça. »
« J’aime bien le thème réfléchir, rêver et mentir ou la
vérité, parce qu’il y a des thèmes quand on parle et qu’on
croit qu’on veut mentir on veut dire la vérité. »
« Moi
j’ai bien aimé l’atelier philosophie sur comment sait-on que
nos parents nous aiment ?, parce que parfois je pense que mes
parents me détestent. Et je remercie D. de nous proposer
l’atelier. »
« En
fait moi, j’ai préféré sur la famille parce que t’apprends
plus de choses sur la famille et peut-être des fois, des gens,
des enfants comme nous, ils disent je ne sais pas si mes
parents ils m’aiment, et bien, plus on apprend et plus on
sait. »
« Moi
j’ai bien aimé le thème sur la famille parce que par exemple
c’est comme si ton père il vit loin et que toi tu es grand, on
te propose de te donner beaucoup d’argent au lieu d’aller voir
ton père, moi en tout cas, je préfère aller voir mes parents
qu’avoir la somme d’argent »
« Moi
j’ai préféré sur la famille parce qu’avant je ne savais pas ce
que je disais, je n’avais pas inventé ces mots et grâce à
cette question, j’ai su ce que je pouvais dire sur ma
famille. »
Entretien avec Mme Schmauch, Principale du Collège Mozart (ZEP),
Paris 19è.
Les
ateliers philo existaient au collège Mozart avant l’arrivée de
Madame Schmauch comme principale du collège. Ils étaient
obligatoires pour toutes les 5èmes. Ce qui a changé
avec son arrivée, c’est qu’un nombre accru d’heures d’ateliers
philo a été mis en place. Pendant dix séances, chaque classe
de 5ème, par demi-groupe, se retrouve donc autour
de Sandrine Chezaud, animatrice de ces ateliers philo.
Pourquoi avoir rendu obligatoires ces ateliers ? Pourquoi
encourager ce type de pratiques ?
Pourquoi avoir poursuivi ce choix de la classe de 5ème
pour mettre en place des ateliers philo obligatoires ?
Les
troisièmes sont plus difficiles à maîtriser, ils sont dans
autre chose, dans une année à objectifs. Quant aux 6èmes,
je pense que ce serait trop tôt. Il faut qu’ils prennent le
temps de se poser dans l’établissement. Les 4èmes,
quant à eux, sont en période de pleine explosion, ils sont
dans la provocation. En fait, la classe de 5ème est
un peu au milieu.
De
plus, il y a une question de moyens financiers et d’emploi du
temps. On ne peut malheureusement pas faire cela avec toutes
les classes, il a alors fallu choisir.
Pourquoi pensez-vous que ces ateliers philo sont importants au
sein d’un établissement comme le collège Mozart ou de manière
plus générale ?
Sur le
fond, je trouve que faire de la philo en collège, c’est
génial. Au fil du temps, je me suis aperçue que les élèves de
5ème sont plus paisibles. Or, cela me plait de
mettre cela sur le compte des ateliers philo. C’est un atelier
qui n’est pas comme les autres, il n’est pas animé par un
prof. C’est un espace de paroles.
Si
j’avais le budget nécessaire pour payer un professeur de philo
au collège, je serais prête à tout faire pour que ce soit mis
en place et qu’il y ait de la philo à tous les niveaux.
Lors
des ateliers philo, la relation à l’adulte n’est pas la même
parce qu’il n’y a ni évaluation finale, ni programme. C’est un
plus, humainement parlant, car c’est un espace de parole.
L’atelier philo est le lieu d’un apprentissage de l’écoute, du
respect de la parole de l’autre. Or, dans un établissement ZEP
comme le collège Mozart cela a un poids.
Est-ce que le fait que ce soit une ZEP change quelque chose ?
Un
établissement comme le collège Mozart a des besoins
spécifiques. Les enfants sont la plupart du temps en grande
difficulté scolaire. L’atelier philo peut leur permettre de
s’exprimer ; c’est un lieu où chacun a le droit de s’exprimer,
d’être entendu, écouté. Ces enfants sont souvent dans un
environnement d’échec. L’atelier philo est un espace différent
d’un cours plus traditionnel dans lequel la parole est médiée
par celle du professeur. Lors de l’atelier philo, ce sont les
élèves qui doivent parler, échanger entre eux.
Certains élèves sont incapables de rentrer dans le personnage
de collégien. Peut-être que l’atelier philo peut leur
permettre de répondre à la question « Qu’est-ce que je viens
faire ici ? Comment je peux le faire ? »
Pensez-vous que les ateliers philo, de manière générale, sont
des lieux importants dans un établissement scolaire ?
Je
pense qu’il n’existe pas vraiment d’espace de libertés au
collège. L’atelier philo peut permettre aux élèves de prendre
de la distance sur leur quotidien. Je pense que la philo,
comme la question de la religion ou de la politique doivent
être introduits dans les établissements scolaires pour que les
gens, les élèves puissent prendre de la distance sur leurs
pratiques, sur ce qui se passent dans les établissements
scolaires. Il faut décloisonner et la philo permet cela. Je
pense qu’il est nécessaire de créer des espaces de réflexion
sans être verrouillé par un programme. C’est valable en ZEP
mais aussi dans les établissements moins difficiles où les
enfants vivent d’autres types de souffrance. La question qui
me semble fondamentale est la suivante : comment le système
éducatif peut-il apporter à chacun des individus qui le
fréquentent autre chose qu’une note ? Comment peut-on, dans
nos établissements, créer un véritable espace de parole ?
Je
pense qu’il ne s’agit pas de révolutionner le fonctionnement
de nos établissements, car cela ne fonctionnerait pas, mais
d’avancer par petits pas. Et pour moi l’atelier philo est un
de ces petits pas.
Par
Sandrine Chezaud, Assistante d’éducation, Collège Mozart,
Paris, 19ème.
Au
collège Mozart, les ateliers philo sont obligatoires pour les
5èmes. Ils sont animés par une assistante
d’éducation qui a elle-même poursuivi des études de
philosophie. Comment se passent ces ateliers obligatoires ?
Les élèves n’y voient-ils pas une contrainte de plus ?
Public, objectifs et acteurs
Les
ateliers philo ont été mis en place cette année pour les 3
classes de 5ème du collège (75 élèves). Nous avons fonctionné
par demi-groupe, chaque élève bénéficiant ainsi de 10 séances
d'une heure.
Les
ateliers se déroulaient dans une salle de classe, le lieu
étant à chaque fois le même pour le groupe concerné.
Les
ateliers philosophie ont commencé au collège Mozart il y a 4
ans, durant l'année scolaire 2004-2005, mais sous une autre
forme : ils avaient lieu pendant l'heure de demi-pension et
concernaient les 4 niveaux du collège, de la 6ème à la 3ème.
Venaient ceux qui le souhaitaient, en dehors des heures de
cours. Il était donc difficile pour les élèves externes de s'y
rendre. Lors de l'année 2005-2006, nous avons mis en place ces
ateliers de manière plus cadrante chaque demi-groupe
bénéficiant d'un certain nombre d'heures. Celui-ci a augmenté
au fur et à mesure des années : en 3 ans, nous sommes passés
de 40 à 60 heures.
A
chaque fois, ces heures concernaient les élèves des classes de
5ème, mais nous avons pu l'année dernière mettre en place une
« initiation » de quelques heures pour certains élèves de 6ème
(une classe), ce qui s'est révélé satisfaisant et intéressant.
Ainsi, cette année, certains élèves de 5ème connaissaient déjà
le fonctionnement des ateliers, et l'action a donc pu se
dérouler sur la durée, donc de manière cohérente. Lors de
premières séances, j'ai pu m'appuyer sur les élèves qui
connaissaient le fonctionnement. L'explication du déroulement
et des règles passe ainsi plus par la parole des enfants.
Ceci
fut un point important, car, par ce biais, l'adulte animant
l'atelier prend moins de place dès le début et laisse plus
facilement la parole aux élèves. En effet, je me suis rendue
compte au cours de ces quatre années d'animation d'ateliers
philo, qu'il est parfois difficile pour l'adulte de ne pas
trop parler, et de laisser plus de place pour les
interventions des élèves. Je ne donne pas mon avis sur les
différents thèmes ou sujets, le but n'étant pas qu'ils
écoutent la parole d'un adulte, mais qu'ils construisent leur
pensée en trouvant leur place au sein du groupe.
L’un
des objectifs principaux présents est d’amener les élèves au
questionnement et au développement de la faculté de jugement.
Le second objectif est étroitement lié au premier, puisqu’il
s’agit d’une initiation à la philosophie, à l’attitude
philosophique. La sensibilisation à cette attitude de pensée
appelle pour cela une ouverture et une capacité d’écoute d’un
ou plusieurs tiers. Celles-ci furent les conditions
nécessaires pour le bon fonctionnement de cet atelier, mais
elles furent aussi les objectifs ; le questionnement amenant à
l’apprentissage du dialogue et au développement de l’aptitude
à l’écoute.
Viennent ensuite d’autres objectifs tels que l’utilisation des
connaissances apprises dans différentes disciplines, mais
aussi la maîtrise de la langue française et la
responsabilisation de chacun, cette dernière passant par la
considération et la valorisation de chaque individualité.
Etant
assistante d'éducation au collège depuis 4 ans, je connais les
élèves et ils me connaissent, ce qui a des avantages pour
l'animation de l'atelier, mais aussi des inconvénients.
Connaissant le public visé, j'ai pu penser et adapter plus
facilement ma manière de faire. N'étant pas inconnue à leurs
yeux, je n'avais pas le travail de cadrage nécessaire à faire
lorsqu'on les découvre. Et il est aussi intéressant qu'ils
constatent qu'un surveillant peut entretenir avec eux un autre
rapport et avoir un autre rôle au sein du collège.
D'un
autre côté, il y a des avantages à être inconnu, puisque pour
certains, il était difficile de concevoir qu'une personne
puisse endosser deux rôles différents. De plus, on ne peut
faire fi des relations entretenues entre l'adulte et chaque
élève, à l'intérieur d'un autre cadre; certaines étant parfois
conflictuelles, elles pouvaient parasiter les premières
séances. Il faut reconnaître que les ateliers philo permettent
justement pour certains de sortir de cette relation
conflictuelle, puisque les rôles changent eux aussi.
Le
déroulement de l'atelier
Au
début de chaque atelier, le groupe d'élèves installe les
tables en carré. Dans les premiers temps, je le faisais
moi-même, afin que les élèves aient un repère visuel et
spatial indiquant qu'il s'agissait bien d'un atelier philo, le
fonctionnement différant d'un cours. Mais ensuite, je me suis
rendu compte que cela pouvait faire partie de leur
« travail », ce moment d'installation marquant justement le
passage à l'atelier. Ainsi, le groupe prend lui-même en mains
la vie de l'atelier et du groupe dès le début de la séance.
Dans
certains groupes, ce moment fut parfois agité dans les
premiers temps, les élèves attendant que les autres le
fassent. N'en voyant pas le sens, il était alors plus
intéressant pour eux de se « charrier », de se chamailler.
C'est un moment où j'observais l'attitude de chacun : les
« actifs », les leaders, les « passifs », les observateurs...
; mais aussi le groupe et son ambiance générale : chacun pour
soi, interactions entre les individus, entraide... Je pouvais
ainsi « prendre la température ».
Au
début de chaque heure, les rôles sont distribués. Il y a des
rôles de base et des rôles que les élèves ont pu décider de
rajouter, chaque groupe ayant ainsi son fonctionnement qui lui
est propre. De même, les noms donnés aux rôles changeaient
selon les groupes : le distributeur de paroles était pour
d'autres le « donneur » de paroles », le donneur d'heure était
« l'horloger »... Les rôles de base sont donc : le
distributeur de paroles, le secrétaire. S'y ajoutent le
donneur d'heure et « l'appeleur » (chargé de faire l'appel).
Je
propose l'adoption de ces rôles lors de la toute première
séance, mais je leur explique par la suite qu'ils ont la
possibilité d'en enlever ou d'en changer, mais selon une règle
simple : il faut permettre la parole et le bon fonctionnement
de la séance. Ainsi, si le groupe décide d'enlever le rôle de
distributeur de parole, il doit trouver une autre solution
afin de permettre celle-ci.
Le
cadre est ainsi défini dès la première séance : la parole est
libre à partir du moment où chacun est respecté. Le respect de
chacun (de la personne mais aussi de la parole de l'autre)
ainsi que des règles établies fixe le cadre. Les règles
peuvent être questionnées et remises en question, mais en
argumentant et en ayant pour but commun de permettre la parole
et la pensée.
Nous
consacrons deux heures autour d'une question.
Lors de
la première heure, il s'agit de trouver des questions dites
d'ordre universel ou général. Pour susciter les
questionnements, je leur propose un texte (extrait de conte,
poème, article de journal), ou bien un objet, ou le groupe
part directement des questions de chacun sans support
préalable.
Dans
les premiers temps, il semble plus facile de se questionner en
partant d'un texte, mais c'est là une attitude qui n'est pas
familière aux élèves. Il s'agit donc d'un apprentissage,
puisque le rapport aux textes qui leur est habituel est celui
qu'ils ont lors des cours de français. Pour qu'ils comprennent
bien ce que veut dire « question d'ordre universel », je leur
dis que quelqu'un qui habite à l'autre bout du monde, ou bien
il y a plusieurs siècles, et qui ne connaît pas le texte, doit
pouvoir y répondre.
Une
fois le texte distribué, chacun le lit à voix basse, puis le
groupe fait une lecture collective à voix haute. C'est lui qui
décide seul, sans mon intervention, de la manière de découper
le texte. L'exigence est qu'il faut que cela soit égalitaire,
chacun devant avoir à peu près la même quantité de texte à
lire. C'est un moment où je me retire du groupe et leur dis
qu'ils me préviennent lorsqu'ils ont décidé et sont prêts à
commencer la lecture. Dans certains groupes, cela a pris
beaucoup de temps (parfois plus de 20 minutes), car ils
n'arrivaient pas à se décider, à s'entendre, ou ne parlaient
pas du tout ente eux. L'obligation de trouver un découpage
équitable oblige à la création d'interactions au sein du
groupe. J'ai pu observer quel type de liens les individus du
groupe entretenaient entre eux.
Quand
un élève énonce sa question, le groupe la valide en examinant
le critère central : est-ce qu'elle est d'ordre général? On
observe aussi si elle est directement en rapport au texte ou
non. Puis la question est notée au tableau, après que l'on ait
validé sa cohérence grammaticale ou changé la tournure de la
phrase si besoin.
A la
fin de la séance, 10 minutes sont consacrés au vote d'une
question. Lors du premier tour, chacun peut choisir le nombre
de questions qu'il souhaite. Au deuxième tour, les deux ou
trois questions ayant remporté le plus de voix sont gardées,
et chaque élève vote pour une seule question. Il m'est arrivé
de voter, parce que le groupe me l'avait demandé. De même,
lors de la lecture du texte, je ne lis que si le groupe en a
décidé ainsi.
Le
secrétaire désigné en début de séance note toutes les
questions sur une feuille, ainsi que celle qui a été choisie.
Lors de la séance suivante, le groupe répond à la question
trouvée.
Lors de
la deuxième heure, il s'agit pour le groupe de s'interroger
autour de cette question et d'essayer d'y répondre. Le rôle du
distributeur de parole est donc central puisque c'est lui qui
régule et permet la parole. Lorsque j'interviens, je demande
la parole comme les élèves, et j'interviens pour faire des
relances, poser des questions, demander de résumer ce qui a
été dit ou de résumer ce que quelqu'un a dit.
Ainsi,
il ne s'agit pas pour moi d'énoncer une ou plusieurs
« vérités ». Il m'est arrivé une fois, en fin de séance, de
donner mon avis sur la question et les problèmes soulevés,
parce que le groupe me le demandait, mais j'ai essayé de le
faire au maximum en questionnant, sans énoncer de manière trop
affirmative.
A la
fin de la séance, si le groupe y pense et en prend le temps,
quelqu'un résume ce qui a été dit et fait le point par rapport
à la question de départ.
Exemples de questions posées à partir du poème Familiale
de Prévert :
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Familiale
La mère fait du tricot
Le fils fait la guerre
Elle trouve ça tout naturel la mère
Et le père qu'est-ce qu'il fait le père?
Il fait des affaires
Sa femme fait du tricot
Son fils la guerre
Lui des affaires
Il trouve ça tout naturel le père
Et le fils et le fils
Qu'est-ce qu'il trouve le fils?
Il ne trouve absolument rien le fils
Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui
la guerre
Quand il aura fini la guerre
Il fera des affaires avec son père
La guerre continue la mère continue elle tricote
Le père continue il fait des affaires
Le fils est tué il ne continue plus
Le père et la mère vont au cimetière
Ils trouvent ça naturel le père et la mère
La vie continue la vie avec le tricot la guerre les
affaires
Les affaires la guerre le tricot la guerre
Les affaires les affaires et les affaires
La vie avec le cimetière.
poème tiré de l'ouvrage
Paroles |
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Les
questions soulignées sont celles qui ont été choisies par
certains groupes.
- Que font les mères ?
- Qu'est-ce que la guerre ?
- Est-ce que les pères, quand les enfants meurent,
trouvent cela normal ?
- Qu'est-ce que la mort ?
- Quels sont les différents dieux ?
- Pourquoi va-t-on à
l'école ?
- Pourquoi certains pères font-ils des affaires ?
- Pourquoi les mères, quand les enfants partent à
la guerre, ne s'inquiètent-elles pas ?
- Pourquoi portons-nous beaucoup de livres dans
nos sacs quand on va à l'école?
- Pourquoi certaines
femmes et certains hommes sont-ils méchants ?
- Pourquoi a-t-on une famille ?
- Pourquoi est-on vivant
?
- Pourquoi doit-on travailler dans la vie ?
- Pourquoi va-t-on au cimetière ?
- Pourquoi fait-on du tricot ?
Entendu autour de la question choisie « Pourquoi fait-on de la
philosophie ? »:
M :
demander « pourquoi », c'est demander « pour quelles raisons »
I : Ca
sert à nous faire réfléchir.
Sy :
C'est quand on de pose des questions universelles que tout le
monde peut y répondre.
Sa : Ca
sert à répondre à des questions que tout le monde se pose.
On a
besoin du dictionnaire
Sy :
Parce que c'est difficile d'y répondre.
Sa : On
sait vaguement ce que c'est.
-
après recherche dans le dictionnaire -
O :
C'est l'opposé dans le dictionnaire
[...]
S : Le
dictionnaire, ça nous embrouille.
Sy : On
ne sait vraiment pas ce que c'est, on n'a pas répondu à la
question
Mé : On
a dit ce que c'était que la philosophie. Faut qu'on trouve
c'est quoi « faire de la philosophie »...
Evolution et conclusion...
Le
moins évident pour les élèves, lors des premières séances,
c'est de se retrouver dans une situation de questionnement et
d'attitude active. Certains disent même que ce qu'ils ont à
dire n'est pas intéressant, ou que cela ne sert à rien de
poser des questions. L'autre enjeu est celui du rapport à
l'autre. Il est difficile pour beaucoup d'entre eux de
s'écouter et de prendre la parole de manière réglée. Il est
donc important de montrer à chacun, par cette expérience, que
s'il veut être entendu, il ne peut le faire que si les autres
l'écoutent, et de même, il est important qu'il écoute les
autres.
Il fut
vraiment important cette année d'avoir pu mener cette
expérience avec un suivi, pour chaque groupe, de plusieurs
mois. Au fur et à mesure des séances, j'ai constaté que le
questionnement se faisait beaucoup plus facilement, mais j'ai
aussi pu observer les relations se construire au sein du
groupe. Ma pratique a beaucoup évolué grâce aux différents
moments vécus lors de ces ateliers, mais aussi grâce à la
lecture de différents ouvrages concernant la philosophie et
les enfants, ou relatant d'autres expériences d'ateliers
philo.
Cette
expérience des ateliers philo montre à quel point la capacité
de se questionner et de penser le monde est étroitement liée
au rapport que l'on entretient aux autres. De plus, cela
permet de sortir la philosophie du seul lieu où il semblerait
qu'on puisse la rencontrer (à savoir l'enseignement en
Terminale), pour montrer qu'elle concerne chacun de nous et
qu'elle est toujours à construire.
Par
Daniel Gostain, professeur des écoles, Ecole polyvalente
Noguères, Paris, 19ème arrondissement.
Depuis huit ans, Daniel Gostain anime des ateliers de
philosophie avec ses classes. Pour lui, la priorité du métier
est d’amener tous les enfants à réfléchir. Pourquoi l’atelier
de philosophie est-il alors une évidence ?
Depuis
quelques années, je m’intéresse aux Ateliers de philosophie
initiés par Monsieur Jacques Lévine et les ai expérimentés
dans les différentes classes dont j’ai eu la responsabilité,
du CP au CM2. Ils sont intégrés dans l'emploi du temps de ma
classe, au même titre que les activités de lecture ou de
mathématiques, et se présentent de façon hebdomadaire, sur
vingt minutes, environ.
Ils se
divisent en trois types : les ateliers plus directement
philosophiques (« C'est quoi grandir ? » ; « C'est quoi le
vrai et le faux ? » ; « Pourquoi vivons-nous ? », etc.),
d'autres plus psychologiques (« Que peut-on ressentir quand
quelqu'un de proche meurt ? » ; « Que se passe-t-il quand on
sent la colère monter en nous ? », etc.) ou enfin, d'autres
plus généraux (« Comment se fait-il que tant de monde regarde
la télévision ? » ; « Pourquoi avons-nous besoin d'amis ? »,
etc.)
Dans
ces trois cas, l'objectif donné à ce moment de réflexion,
ainsi que le dispositif mis en place restent les mêmes.
Objectif de ce moment
Il s'agit là d'établir un moment d'exploration
entre pairs qui permette à chacun d'avancer dans la découverte
de soi, de l'autre, et du monde dans lequel on vit.
L'objectif est donc triple :
1)
offrir un espace de réflexion personnelle à
chaque enfant (qu'il intervienne oralement ou non dans
l'atelier), où il peut aborder des grands thèmes auxquels, en
général, on ne lui donne pas accès, soit parce qu’il est
considéré comme trop petit, soit parce qu’on trouve qu’il y a
d'autres priorités, soit parce qu’on n'a pas le temps, soit
parce que c’est considéré comme difficile à mener...
2)
modifier le regard que chacun porte sur
l'autre. Il n’y a pas là de « bon élève » étiqueté mais des
enfants qui cherchent ensemble un cheminement à l'intérieur
d'une question, qui n'a pas de réponse juste.
3)
ouvrir un espace transitionnel entre soi et le
monde. Le « pourquoi on vit » devient accessible. Cette façon
de nous mettre en relation avec le monde peut aider des
enfants à se réconcilier avec leur environnement.
Déroulement
L'atelier démarre par une question inscrite au tableau, que
les enfants découvrent, au moment où elle est inscrite. Par
exemple : « C'est quoi réfléchir ? »
Cette
question a été choisie, soit par moi-même, l'enseignant, en
fonction de ce qui m'apparaît subjectivement intéressant pour
mon groupe-classe, soit par les élèves, à qui je demande des
thèmes philosophiques qui pourraient les intéresser.
Sachant
que des règles de conduite pendant ce moment ont été indiquées
au début de l'année, l'atelier démarre très rapidement à
partir de la question, sans besoin d'autres paroles.
Précision : Ces règles sont au nombre de trois :
1)
Il n'y a pas de réponse exacte à la question
posée. Chacun d'entre nous a sa réponse qui vaut celle des
autres.
2)
Il n'y a donc absolument aucun jugement ou
moquerie à avoir concernant les mots des uns ou des autres. En
revanche, ils peuvent ne pas être d'accord entre eux, et bien
sûr, le dire et l'expliciter, dans le respect mutuel.
3)
L'enseignant n'apportera jamais une soit
disant « bonne » réponse et n'interviendra pas sur le fond de
la question. En revanche, il pourra intervenir pour
reformuler, recadrer, réguler ou alors relancer.
Une
fois la question posée, les paroles peuvent émerger. Je
circule dans la classe avec un dictaphone et collecte les
paroles des enfants souhaitant s'exprimer. La parole est
volontaire, donc on peut ne pas le faire, mais tous doivent
être à l'écoute.
Je
n'interviens pas pendant l'atelier, mais je suis très actif,
pour, d'une part, essayer de donner la parole à un maximum
d'enfants, d'autre part, vérifier qu'on respecte bien le cadre
et le sujet.
En
général, une thématique comme « réfléchir » est abordée en
trois-quatre séances hebdomadaires, avec, pour chaque séance,
une nouvelle question, que j'imagine semaine après semaine, et
qui prolonge l'exploration.
A
l'issue de ce cycle, je transfère sur papier l'ensemble des
paroles émises, en ôtant les prénoms, et je remets ce
compte-rendu aux enfants, et donc à leurs parents.
La Vérité
Compte-rendu d’un Atelier de philosophie en
CE2/CM1 mené en trois parties en octobre-novembre 2007.
Première partie : C’est quoi la vérité ?
-
La vérité, c'est quelque chose de vrai.
-
Mentir, c'est dire quelque chose qui n'est pas vrai. La
maîtresse, elle aime bien quand tu dis la vérité.
-
Mieux vaut dire la vérité, car dire la vérité, ça aide les
gens à être mieux. On ne garde pas les choses dans son cœur.
-
Mieux vaut dire la vérité, car sinon, ça peut te ramener des
histoires.
-
La vérité, c'est le contraire d'un mensonge.
-
Quand tu dis la vérité, après, tu peux assumer tes actes. Tu
ranges ta bêtise.
-
La vérité, c'est quelque chose de réel, quelque chose qui
s'est passé. Si tu ne dis pas la vérité, quelqu'un pourrait
aller en prison à ta place.
-
Si tu dis que tu es fort en français et que ce n'est pas
vrai, tu n'as pas dit la vérité.
-
La vérité, c'est quelque chose qui sauve. Quand tu dis
quelque chose à ta maman, elle sait quand tu mens, car c'est
elle qui t'a mis au monde. Quand tu dis la vérité, elle le
sait.
-
On peut mentir devant sa maman.
-
Ta mère elle finit bien par savoir si tu dis la vérité ou
non, car elle connaît bien son enfant
-
Parfois, il y a des complices pour te faire dire des
mensonges.
-
Parfois, tu peux être fort en conjugaison et pas fort en
textes à trous.
-
Peut-être que la maman ne pourra pas savoir si tu as dit un
mensonge.
-
C'est mieux de dire la vérité, car ils vont finir par le
savoir que tu as menti.
-
Un grand secret, tu ne peux pas le garder dans ta tête.
-
On ne peut pas tout connaître en français.
-
Quand tu mens, tu vas le garder dans ton cœur, et ça va te
faire mal.
Seconde partie : Est-ce que parfois on a le
droit de mentir ?
-
Parfois, on peut oui, si on a peur.
-
Non, on ne peut pas, car ce n’est pas bien de mentir. On ne
peut plus rien faire dans sa vie, car les autres ne nous
causeront plus car t’as menti.
-
On n’a pas le droit de mentir car il faut assumer nos actes.
-
Si on nous dit qu’on va nous étrangler, alors, on a le droit
de mentir.
-
Normalement, on n’a pas le droit, mais y’en a qui mentent
quand même, car des fois, ils ont peur, ou des fois, ils ont
envie.
-
Des fois, on a le droit de mentir quand c’est très grave,
quand on est rackettés par exemple, si on va nous frapper,
si on est en danger.
-
Des fois, on peut mentir pour ne pas blesser une personne
qu’on aime. Par exemple, si on lui a cassé un verre qu’elle
aime beaucoup, on ne lui dit pas qu’on l’a cassé et on lui
achète le même.
-
Des fois, c’est bien de mentir et des fois, non.
-
T’as le droit de mentir mais ce n’est pas très bien. Y’a pas
la loi qui t’interdit de mentir. Mais tu risques de ne plus
avoir d’amis.
-
Si t’accuses quelqu’un de quelque chose de faux, tu auras du
malheur, Dieu va te punir.
-
On peut mentir pour rigoler.
-
Ce n’est pas la Loi qui va nous interdire de mentir. Si on
est menacé, on est obligé de mentir. Mais c’est quand même
bien de ne pas mentir.
-
Si tu mens et qu’il y a des caméras, on saura que t’as
menti.
-
Même si quelqu’un veut te frapper, il faut quand même dire
la vérité. C’est mieux. Si tu mens une fois, tu risques de
mourir tout le temps.
-
Si tu mens pour une personne, tu risques de la rendre
triste.
-
Si une maman enceinte ment, alors son enfant qui va naître
va mentir lui aussi.
Intérêt d’une telle activité
L'activité « Ateliers de réflexion » est porteuse
d'une richesse exceptionnelle.
1)
Elle est porteuse de vrais apprentissages. Les
enfants ayant vécu ces moments disent tous apprendre beaucoup
grâce à l'atelier de philosophie (et pourtant, jamais, je ne
fais cours de philosophie). Il semble que l'interaction de
leurs mots produise une avancée dans leur réflexion. Dans la
mesure où il s'agit de paroles entre pairs, l'impact de leurs
mots devient plus fort, plus prégnant.
2)
Elle est porteuse d'un autre regard entre eux.
En effet, une réflexion collective s'installe, faite de
l'implication de chacun. On est dans une atmosphère de
coopération et non de compétition. Par ailleurs, certains
enfants acquièrent, grâce à la philosophie, un autre statut
dans la classe. Ils peuvent perdre leur profil de « mauvais »
élèves.
3)
J'ai remarqué aussi que parfois, ce moment de
réflexion sur la vie et le monde pouvait permettre à certains,
en difficulté scolaire, de se soulager d'un poids intérieur et
grâce à cela, entrer enfin dans les apprentissages.
Je peux
dire, avec l’expérience, que ce moment est véritablement
constitutif d’une alliance entre l’enseignant, représentant
aussi du monde des adultes, et l’élève, porteur de multiples
attentes, formulées ou non.
Regards sur les ateliers par certains enfants
Première question : C’est quoi la philosophie
?
-
Daniel, il nous pose une question. On ne sait pas quelle est
la réponse, mais quand même, on a chacun et chacune une
réponse.
-
C’est bien pour tout le monde mais il n’y a pas de réponse.
-
C’est pour nous apprendre des choses qu’on ne sait pas.
-
Tout ce que les gens, ils disent, ça peut rester dans la
mémoire.
-
On apprend tout ce qui se passe autour de nous. C’est
amusant, apprendre. On écoute les autres et on donne notre
opinion.
-
T’apprends plein de choses sur le monde. On apprend des
choses rigolotes.
Seconde question : Pourquoi ce n’est pas le
maître qui enseigne la philosophie ?
-
Ca nous permet de réfléchir nous-mêmes.
-
Tu veux nous faire réfléchir dans notre tête.
-
On peut dire beaucoup de choses dessus comme il n’y a pas de
réponses.
-
C’est pour voir comment on comprend les choses.
-
C’est pour nous laisser nos opinions.
Troisième question : Ca sert à quoi les
ateliers de philosophie ?
-
Si t’es pas d’accord avec quelqu’un, ça sert à ne pas
s’énerver contre quelqu’un et à s’entendre entre nous.
-
On apprend à s’écouter et à se contredire.
-
Ca sert à connaître l’opinion des autres.
-
Ca sert à réfléchir sur tout.
Et
plus largement
Il me semble utile de préciser certains impératifs
pour que cette activité prenne tout son sens.
1)
Elle ne peut être une parenthèse dans la vie de
la classe. En effet, ce moment de questionnement, de réflexion
collective et de coopération doit être en cohérence avec le
reste des moments de classe. Il s'agit donc de réfléchir à un
ensemble global, fait des valeurs indiquées ci-dessus.
2)
L'esprit de ce moment de philosophie, où on
essaie de creuser à l'intérieur d'un mot, d'un concept, d'une
valeur peut être transféré sur les disciplines plus
classiquement scolaires. Ainsi, chercher ensemble le « C'est
quoi » ou le « Comment c’est fait » d'un verbe, d'une phrase,
d'un nombre, d'une opération, d'une matière, comme si on
remontait à son origine, me semble très intéressant et fort
utile avant d'entrer dans la technique, proprement dite.
Sur
certaines objections, blocages ou questions d’enseignants
« Ca
m’intéresse, mais comment je gère ? »
Il y a
véritablement changement de posture d’enseignant à avoir. Une
fois les règles de la parole établies, l’essentiel de la
« réussite » de ce moment de réflexion repose sur les enfants.
Ce qui va advenir de leur parole ne repose que sur eux, à
condition qu’ils sentent leur parole accueillie et respectée.
C’est là qu’est notre rôle.
« Et si
des enfants émettent des contre-vérités ? »
A
chaque fois que moi, enseignant et surtout là, adulte,
j’entends quelque chose de faux, je me tais et j’attends
(généralement pas très longtemps) qu’une parole d’un pair
vienne aller contre ces inexactitudes ou contre-vérités. Cette
parole du pair aura infiniment plus de poids que la nôtre car
elle portera un autre statut, celui d’un co-réfléchissant.
«
Comment fais-je si rien ne vient ? »
Une
telle situation ne m’est jamais arrivée. Dans ce cas, je
passerai alors à l’activité suivante et réfléchirai pour la
prochaine fois à une formulation différente ou à une autre
thématique.
« Comment puis-je justifier cette activité au regard du
programme et des horaires disciplinaires ? »
Comme
je l’ai déjà dit, il s’agit d’une activité qui va plus loin,
ou au moins ailleurs, qu’un apprentissage purement
disciplinaire. Si on accepte l’idée, fondamentale à mon sens,
qu’apprendre est une question de temps, de sens et de
transversal, en permettant de donner un temps à ce regard sur
notre condition humaine, on permet à nos élèves de trouver
leur place dans notre monde et dans l’humanité et d’une
certaine façon (ce n’est pas la seule), on leur donne une
autorisation implicite à entrer dans les savoirs plus
opératoires, qui leur sont bien sûr nécessaires.

Dessin
réalisé par Françoise Pillet
?
Nous avons demandé à Daniel Gostain quelle image il associait
à l’atelier de philosophie. « Des explorateurs, chacun équipé
différemment, qui s'apprêtent à entrer dans une forêt
vierge. »
Par
Béatrice Perache, CPE, Lycée Professionnel Erik Satie, Paris,
14ème, 2007-2008.
Béatrice Perache est à l’initiative du « club philo ». D’où
vient cette envie, quels enseignements en tirent-elles et
quels ont été les impacts de ce « club philo » ?
Le
projet a été de créer un « Club Philo » à
l’image des Cafés Philo, au sein d’un lycée professionnel
spécialisé dans le Tertiaire (filières Comptabilité,
Secrétariat et Services).
Nouvellement nommée dans l’établissement, j’ai pris le temps
d’observer les choses.
J’ai
projeté de mettre en place ce club suite à des constats très
simples :
-
1er constat ou postulat : je pars
tout d’abord d’une évidence : nos lycéens, parce que ce sont
des élèves et donc des jeunes gens en formation, ont un
potentiel intellectuel qu’il convient d’essayer de développer
au maximum. De plus, il s’agit ici d’élèves en lycée
professionnel, qui n’ont pas toujours bonne presse en termes
d’image intellectuelle et qui n’ont peut-être pas non plus une
bonne image d’eux-mêmes dans ce domaine. L’histoire, ici, nous
prouvera, qu’effectivement, peu d’entre eux se sont investis
dans ce club, notamment par « flemme intellectuelle »
justement, ce qui vient donc donner du crédit à cette image
largement répandue qu’ont les publics des lycées
professionnels. Pour autant, l’histoire nous prouve surtout
qu’il y a précisément, comme dans tout public d’élèves, une
partie d’entre eux (même s’ils ne sont pas toujours très
nombreux) qui lisent, s’intéressent, veulent discuter,
argumenter, s’interrogent et ont envie d’échanger. L’important
est donc, selon moi, sans tomber dans le discours démagogique
ou la vision angélique, de sortir de ce cliché selon lequel
les élèves de filières professionnelles ne seraient pas
enclins à la réflexion et à l’exercice intellectuel d’une
part ; et de ne pas omettre, d’autre part, que l’une des
principales missions de notre service public est, à défaut d’y
parvenir totalement, d’essayer au moins de proposer aux élèves
des cadres et des structures qui leur permettent le meilleur
épanouissement possible.
-
2ème constat : la Philosophie n’est
pas enseignée en lycée professionnel. D’où la possibilité, si
le désir est là bien sûr, de faire et d’imaginer quelque
chose dans ce domaine.
-
3ème constat : nos élèves, pris dans
leur quotidien, n’avaient donc pas de lieu ni de temps dévolu
à ce type d’activité, ou n’avaient semble-t-il pas pris le
temps de trouver ce type de lieu, ni à l’extérieur ni à
l’intérieur du lycée : le Club Philo pouvait donc être ce
temps et ce lieu.
Le
club, gratuit, a été ouvert à tout lycéen qui souhaitait
écouter, réfléchir et débattre.
L’idée
n’est donc pas venue d’eux mais de moi ; mon but était d’être
pragmatique : lancer ce club, le leur proposer et voir ce que
ça allait donner.
Chaque
séance a duré 1H30, le mardi soir après les cours, de 17H à
18H30, et s’est déroulée dans l’enceinte du CDI.
Il y a
eu au total 8 séances. La 1ère a eu lieu le 19
Février, la dernière s’est tenue le 27 Mai 2008.
Seuls
trois élèves ont finalement participé à ce club. Ce qui fait
très peu au regard du nombre mais beaucoup quant à l’impact
que cela a eu sur eux.
Les
thèmes ont été choisis au fur et à mesure que se déroulaient
les séances, essentiellement sur la proposition des élèves
eux-mêmes.
Ce club
a été animé par une Professeure de Philosophie, extérieure au
lycée, qui avait déjà animé dans un autre lycée professionnel,
à la demande des élèves cette fois-là, ce type de club.
Outre
le contenu des séances qui apparemment a passionné les
participants, le contact humain établi entre cette dame et eux
a fait que ceux-ci ont demandé à ce que le club se tienne
toutes les semaines et non pas toutes les quinzaines comme
cela avait été initialement prévu.
Je
retire de cette expérience innovante dans l’établissement de
nombreux enseignements :
-
Initier ce genre d’action en milieu scolaire nécessite un
investissement permanent : je ne crois pas que l’on puisse se
contenter de lancer une action et en faire le bilan en fin
d’année ; pour ma part, j’ai systématiquement rencontré
l’animatrice du club avant chaque séance ; je l’ai rappelée le
lendemain pour qu’elle me fasse un « topo » et me donne ses
propres impressions et ai vu régulièrement les élèves pour
simplement discuter avec eux de ce qu’ils retiraient du club.
Un suivi régulier me paraissait une nécessité, au vu
essentiellement de la jeunesse du projet, projet qu’il fallait
donc suivre de près dans les prémices de son développement.
L’idée était donc d’être présente sans l’être trop… laisser
cet espace et ce temps aux élèves et leur professeure, tout en
veillant discrètement au bon déroulement des choses.
- Un
« Club Philo », parce qu’il donne la parole aux élèves et
qu’il leur permet de réfléchir sur des sujets qui les
touchent, trouve nécessairement du succès ; quelque soit le
public scolaire, ce genre d’action trouvera toujours, je
pense, un public.
-
Développer le potentiel intellectuel et humain de nos élèves
était le premier but recherché : c’est une réussite totale, si
l’on se réfère aux témoignages croisés de leur professeure et
des élèves participants. Ce club de réflexion et de discussion
a permis à nos élèves de s’élever, semble-t-il…
- Le
deuxième objectif découlait du précédent : forger un esprit
critique, citoyen, via la pratique du débat (capacité à
écouter l’autre, réflexion personnelle et de groupe, prise de
parole, capacité à convaincre, etc.…). Là aussi, c’est un
succès indiscutable.
- Le troisième but était de proposer une
activité qui crée du lien, un autre type de lien, entre les
lycéens eux-mêmes d’une part et entre les lycéens et les
personnels d’éducation d’autre part, tous corps confondus. Il
aurait fallu qu’un nombre plus élevé d’élèves participe au
club pour voir si cela modifiait les choses dans ces domaines.
Quoiqu’il en soit, cela aura au moins permis à quelques
lycéens de faire connaissance et l’expérience mérite selon moi
d’être reconduite pour voir les développements possibles.
- Un
autre but était que les élèves s’approprient un peu plus le
lycée et en fassent un espace vivant, lieu de pratique de
citoyenneté. Même constat : plus de participants aurait sans
doute permis au lycée d’être un lieu de vie moins anomique.
Certains impacts sur le fonctionnement du lycée
étaient également attendus :
-
Que le CDI, au-delà de son fonctionnement
habituel, permette aux élèves de se réunir pour réfléchir et
débattre ensemble; étoffer également le rayon « Philosophie »
de nouveaux ouvrages. Objectifs atteints.
-
Qu’une réflexion naisse au sein de la Salle des
Professeurs sur l’intérêt ou non de créer dans l’emploi du
temps de la semaine, à l’intérieur des journées et non après
les cours, un temps dévolu aux activités péri-éducatives.
Envisager donc une autre structuration du temps scolaire et ce
à l’échelle du lycée tout entier. Le « Club Philo » aurait pu
aussi servir à cela mais cela n’a pas eu lieu : trois élèves,
c’est au final un très petit effectif mais l’on sait pourquoi
si peu d’élèves se sont investis dans ce club : ce sont des
lycéens, à l’emploi du temps bien fourni, et qui ont, comme
tous les adolescents de cet âge, une vie en dehors du lycée ;
le club se tenant après les cours, il y avait de fortes
chances pour que peu d’entre eux soient motivés pour rester
après 17H; bon nombre d’élèves m’ont dit que, si cela avait eu
lieu dans le courant de la journée, sur le temps de la pause
méridienne par exemple, ils seraient volontiers venus. Il est
donc certain que si ce club avait pu se tenir sur un autre
temps, il aurait eu un tout autre aspect : le nombre de
participants aurait très certainement modifié le cours des
séances, leur contenu, leur ton… Pas systématiquement
nécessairement en bien d’ailleurs : un trop grand nombre de
participants aurait peut-être rendu la tenue des débats plus
difficile; un nombre relativement restreint de participants
est donc peut-être une bonne chose, un bon format à retenir…
on peut juste regretter que seuls 3 élèves aient, pour le
coup, su ou pu profiter de ce club. Au final, le club n’a donc
pas pris une ampleur suffisante pour que cela engendre un
début de réflexion en Salle des Professeurs sur la nécessité
de revoir l’organisation du temps scolaire.
Quelques enseignements à retirer pour finir :
-
Le fait de passer, essentiellement, par les
délégués de classe, pour informer de la création de ce club,
n’a pas été suffisant pour donner l’envie aux jeunes de s’y
intéresser ; on s’est aperçu que, d’une part, l’information
n’avait pas toujours été donnée, et que les délégués n’avaient
pas auprès de leurs camarades, d’autre part, les arguments
nécessaires pour leur donner l’envie de s’y intéresser. Rien
ne vaut donc, apparemment, notamment lorsqu’il s’agit de faire
la promotion d’une activité qui sort de l’ordinaire, la
discussion directe, le passage de l’information de personne à
personne.
-
Il ressort de tout cela qu’un effort de
communication ou une recherche de nouveaux modes de
communication reste souhaitable.
-
Il ressort également de tout ceci qu’un
soutien, soit en Salle des Professeurs et/ou du Chef
d’établissement, favorise nécessairement le développement de
ce type d’activités péri-éducatives. La simple gestion du
quotidien n’offre pas toujours, cependant, aux uns comme aux
autres, la possibilité de consacrer du temps à ce genre
d’actions, pourtant si importantes dans la respiration des
établissements.
Le
mot de Madame Poumérolie, professeur de philosophie,
animatrice du « Club Philo »
"Le
club philo pratiqué cette année au lycée E.SATIE me semble
avoir bien rempli les attentes possibles de ce type
d'activités: des élèves motivés et actifs, ayant compris qu'il
ne s'agissait pas de bavarder mais de se questionner, de
réfléchir sur une notion et cela non pas seul mais avec les
autres. La qualité de l'écoute, les moments de vrai dialogue
ont été très fructueux. Leurs préoccupations ont été tournées
vers la vie en société, l'altérité voire la vie politique. Au
cours de ses 8 séances j'ai vu la progression de leur
réflexion, de leur capacité d'analyse. Ce qui m'a permis
d'introduire des lectures. Je pense que 3 ou 4 séances nous
aurait permis de mieux mettre en œuvre la démarche
philosophique. Ces jeunes m'ont beaucoup apporté. Je suis
disposée à poursuivre cette initiation à la philosophie, à la
culture dans laquelle celle-ci s'inscrit."
Bilan de chacune des séances du « Club Philo »
1ère
séance : A l’initiative du professeur, il est demandé aux
élèves s’ils ont quelque idée de ce qu’est la philosophie,
l’activité du philosophe.
Le
questionnement, l’étonnement, l’embarras apparaissent.
Il
est évoqué le début de la Philosophie ancré dans l’Antiquité.
La difficulté du langage, l’obstacle de la fausse immédiateté
sont analysés. Les élèves semblent convaincus que philosopher
est utile pour être plus homme qu’animal. Socrate, Platon,
Descartes viennent éclairer le propos de l’enseignante.
La
séance se clôt par un exercice : dit-on ce que l’on voit ?
A
partir d’une figure, cela permet d’annoncer l’objet de la
prochaine séance : les apparences sont-elles trompeuses ?
2ème
séance : Une des élèves a lu « Le monde de Sophie ».
Pourquoi ce titre : « Sophie » ? S’ensuit la recherche de
termes dans le dictionnaire de philosophie :
philosophie-sagesse-étonnement.
Le
débat continue sur le thème des apparences trompeuses et mène
à une réflexion sur les sens et sur l’opposition
traditionnelle apparence/réalité.
Les
élèves sont très actifs et choisissent pour thème de la
prochaine séance une question posée par l’un d’entre eux :
qu’appelle-t-on la vraie liberté ?
3ème
séance : L’élève qui avait proposé ce thème de réflexion
explique son choix. Il est aisé de lui montrer comment sa
question s’inscrit dans une réflexion philosophique sur la
liberté.
Nous étudions la fable de La Fontaine : « Le loup et le
chien ». Nous confrontons ce que les élèves dégagent de cette
analyse avec les définitions de la liberté de Montesquieu et
de Rousseau. La liberté se distingue du caprice et prend un
sens moral, politique.
Une
des élèves souhaite enchaîner sur le thème de la société,
probablement du fait qu’il a été question de la relation à
autrui.
4ème
séance : Pourquoi cette notion ? Qu’est-ce qui est en
question ? Vivre en société, c’est vivre en compagnie et non
pas seul.
Cela est-il naturel ou rendu nécessaire ? Quelles relations ?
Les
échanges, le lien social sont interrogés. Les distinctions
société-communauté sont analysées. L’individualisme, la
société de consommation préoccupent les élèves, qui en
viennent à aborder le thème de la solidarité.
Le
professeur propose, pour la prochaine séance, de réfléchir sur
le thème du mensonge (vérité). Ce thème de réflexion a
également été demandé par une des élèves pour la séance
prochaine. Un petit texte leur est transmis sur le sujet.
5ème
séance : Pourquoi cette notion ? Parce que dans les
discussions, cela revient souvent – comme un mode de relation
dans la société. La séance débute donc sur la notion de vérité
(théorique) puis sur la question de dire, ou non, la vérité
(pratique). Peut-on accepter le mensonge ? Qu’est-ce que cela
implique ? Quelle relation au monde ? A soi ? Aux autres ? La
réflexion est d’ordre moral : doit-on dire la vérité ? Doit-on
lutter contre le mensonge, la contrefaçon, la flatterie ?
Platon est à ce moment précis évoqué.
Nous lisons la fable de La Fontaine : « Le corbeau et le
renard ». Beaucoup de questions suivent : se mentir à
soi-même ? Etre de mauvaise foi ? Quelques références à Sartre
sont données. D’autres termes surgissent : « hypocrisie »,
« égoïsme ».
6ème
séance : « Qu’est-ce qu’un homme ? Dialogue de Léo, chien
sagace, et de son philosophe » : une situation d’hypocrisie y
est repérée. Une discussion autour de l’idée que la politesse
est nécessaire pour vivre ensemble s’ensuit. Tout cela éclaire
le thème des relations avec autrui, celui des relations dans
la société.
La
notion d’égoïsme intéresse tout particulièrement les élèves :
discussion sur le thème de l’ego et travail à partir d’un
extrait d’un texte de Kant : « Anthropologie du point de vue
pragmatique » : travail sur les différentes notions d’égoïsme
et notions contraires : pluralisme, altruisme.
Un
des élèves veut revenir au politique, en discutant notamment
de la dictature.
7ème
séance : Réflexion sur les notions d’ordre, d’autorité, de
règles, de lois. Référence à Pascal pour distinguer des
ordres : Ordre ? Hiérarchie ? Désordre ? Justice ?
La
discussion, à l’initiative d’un élève, s’oriente vers la
notion de dictature. De par son expérience personnelle, il
évoque l’Etat, la violence. Ce même élève ayant lu « L’idiot »
de Dostoïevski, il a été question préalablement de cette idée
d’idiot.
Le
thème choisi, pour la dernière séance, est celui de la
culture.
8ème
séance : Notions de culture, d’héritage, de transmission des
traditions et des coutumes, de la production des règles. La
venue récente au lycée de jeunes Inuits permet d’échanger sur
les notions de culture et de nature, d’héritage, d’hérédité.
L’idée s’énonce que défendre un instinct naturel relève sans
doute de la culture.
L’amour occupe la seconde partie de la séance. Evocation des
clichés, des images transmises dans les contes, la
littérature, le théâtre… Amour-passion, amour-possession,
amour-jalousie, amour-fusion ? Une référence au « Banquet » de
Platon est introduite.
Bekhan et Laëtitia viennent juste de terminer leurs épreuves
de terminale BEP. Nous sommes en juin 2008. Ils sont en
filière comptabilité et font partie des trois élèves qui
participaient au club philo mis en place au lycée
professionnel Erik Satie.
Ils
ont accepté de nous rencontrer et de répondre à quelques
questions. Leur enthousiasme et leur lucidité montrent à quel
point de telles initiatives sont heureuses. Alors, pourquoi
vouloir faire de la philo en lycée professionnel ?
Si
vous deviez présenter le club philo à quelqu’un qui ne sait
pas ce que c’est, qu’est-ce que vous lui diriez ?
Laëtitia : Je dirais que c’est un atelier enrichissant. Etant
donné que nous n’avons pas de philosophie au programme, ce qui
est dommage, c’est bien qu’on puisse en faire à l’extérieur.
Cela nous apprend à réfléchir sur soi-même et le monde qui
nous entoure.
Est-ce que vous auriez aimé avoir des cours de philo cette
année ?
Laëtitia : Oui parce que c’est intéressant. Cela développe
notre faculté de réflexion. Ce n’est pas un cours théorique.
Bekhan :
Oui car cela nous permet d’avoir un point de vue et un regard
sur le monde différents. Nous n’avons pas réellement la
possibilité de débattre dans les autres cours.
Qu’est-ce qui vous intéresse dans le club philo ?
Bekhan :
Ce n’est pas un cours comme les autres. On n’est pas obligé
d’y assister. On a vraiment envie de venir et ceux qui
participent le veulent vraiment. En cours, il y a toujours
quelqu’un qui n’écoute pas, qui parle, qui ne veut pas être là
et qui laisse passer les choses.
Laëtitia : Les cours, il se trouve toujours quelqu’un qui ne
va pas aimer. La philosophie si on n’a pas envie d’apprendre,
cela ne marche pas. Cela peut-être ennuyeux pour certains car
ils ne veulent pas penser par eux-mêmes. Dans la société, les
gens sont très habitués à ce que l’on pense pour eux, à ce que
l’on réfléchisse pour eux. Il y a beaucoup de prêt à penser.
Comment étaient décidés les sujets dont vous alliez discuter ?
Laëtitia : En fin de séance, on donnait une idée pour la
séance d’après et on avait le temps d’y réfléchir pendant la
semaine, ce que l’on faisait d’ailleurs !
Quels sujets vont ont le plus intéressés ?
Bekhan :
Un sujet que j’ai proposé : l’Etat et la société. C’était pour
essayer de comprendre, cela implique pleins de questions. Par
exemple, la question de savoir si la démocratie existe
vraiment, si on peut permettre aux gens de tout exprimer.
Laëtitia : J’ai proposé un sujet qui était : l’amour est-il un
phénomène social ? Cela m’intéressait. Ce qui est intéressant
dans le club philo, c’est que ce sont les différents avis des
autres qui permettent de se forger son propre avis et de
confronter ce que l’on pense à ce que pensent les autres.
Est-ce que vous avez lu des livres philosophiques en dehors du
club philo ?
Laëtitia : J’ai lu La philosophie expliquée à ma fille
de Roger Pol-Droit. Je voudrais aussi lire pendant les
vacances d’autres livres dont il y a les références dans un
dictionnaire de philosophie que j’ai feuilleté.
Bekhan :
J’ai lu une biographie sur Karl Marx, le livre Les grandes
questions de la philosophie, Le Livre noir du
communisme et L’Idiot de Dostoïevski qui traite du
caractère de l’homme et de ses capacités à agir.
Pourquoi à votre avis, n’y a t-il pas de philosophie en lycée
professionnel ?
Laëtitia : Je pense que la majorité des élèves en lycée
professionnel cherchent une scolarité facile qui leur permette
de trouver un travail rapidement. Or, il n’y a pas beaucoup de
jobs qui demandent une capacité à philosopher. C’est dommage,
car je pense que ce serait bien d’étendre la philosophie au
lycée professionnel. Il y a des gens, comme moi, qui ne sont
pas en lycée professionnel parce qu’ils le veulent. Selon moi,
la philo est aussi importante que le français. Cela nous
permet de réfléchir dans toutes les situations.
Bekhan :
La philosophie nous permet de grandir et de devenir des
citoyens et non pas des gens qui ne sont pas autonomes et qui
vont se faire manipuler. Certains élèves du lycée disent que
la philosophie, c’est pour les vieux.
Pourquoi vous êtes-vous intéressés à la philosophie ?
Laëtitia : A l’ origine, je voulais faire de longues études
pour faire de la philosophie. Cela fait pas mal d’années que
je pense à la philosophie. Au collège, un prof de français m’a
donné envie de faire de la philo parce que cette personne nous
faisait réfléchir. C’était comme un maître spirituel pour
moi !!
Bekhan :
Moi aussi je voulais faire de la philo. Je me suis intéressée
à la philo car je m’intéresse à la société. J’aime aussi la
psychologie même si je sais qu’il y a une sorte de guerre
entre les philosophes et les psychologues. Pourtant, pour moi,
c’est lié. La philosophie étudie la vie et l’homme et la
psycho c’est à peu près pareil.
Que
pensent vos amis de votre participation au club philo ?
Laëtitia : La plupart des gens me disent « t’as de la chance
de ne pas faire de philo au lycée pro et t’en fais quand
même ! »
Bekhan :
Mes amis disaient que je perdais mon temps. Ce sont des gens
qui vivent sans savoir !
Compte-rendu de rencontre
Dans
le cadre du Réseau d’Aides Spécialisées aux Elèves en
Difficulté (RASED) mis en place à l’école rue de Tanger,
Nadira Anacléto et Josette Alcalde ont mis en place des
ateliers philo avec des élèves dénommés « ingérables » et pour
lesquels violence et insultes étaient les moyens d’expression
privilégiés. Elles co-animent ces ateliers. A tour de rôle,
l’une prend des notes tandis que l’autre gère le débat. Au
début, les élèves, de cycle 3, s’exprimaient, mais
n’échangeaient pas ensemble : comment alors l’échange a-t-il
été possible ? Comment s’est construit cet espace pour des
élèves dont la parole, bien souvent, n’est pas prise en
compte et dont les réactions habituelles sont marquées parla
violence, physique et verbale? Compte-rendu et témoignage de
deux rencontres riches d’enseignement.
La mise
en place des ateliers philo dans le cadre du RASED de l’Ecole
primaire rue de Tanger a été proposée par Nadira Anacléto,
maître E, et Josette Alcalde, maître G, pour tenter de
remédier, par une aide transversale, à la violence et les
incivilités qui régnaient dans l’Ecole. Il ne s’agissait pas
de résoudre tous les problèmes mais de permettre à certains
élèves, les plus en difficulté mais aussi, très souvent les
plus violents, de trouver un espace de parole, un espace où
ils apprenaient à s’exprimer sans violence, à réfléchir sur
des thèmes de réflexion plus relevés. Ce sont en effet souvent
des élèves dont la parole ne fait pas sens. Il est donc
nécessaire d’aménager un espace où leur parole aura un poids.
Comme
elles l’expliquent « Par le biais des ateliers philo, il
s’agissait de proposer aux élèves d’explorer leur propre
capacité à élaborer des réponses aux grandes questions morales
et métaphysiques qui préoccupent les hommes de génération en
génération. »[7]
Les fondements théoriques qui justifient la pratique des
ateliers de philosophie
Par
Nadira Anacléto et Josette Alcalde
L’expérience des ateliers de philosophie amène à repérer et
privilégier cinq apports qui fondent la spécificité de la
méthode :
1.
L’enfant y fait l’expérience particulière de lui-même en
tant que lieu du cogito. Il s’y découvre porteur de cette
dimension fondamentale de l’être qu’est la pensée dont on
est soi-même la source.
2.
Son statut social inégalitaire par rapport aux adultes s’en
trouve considérablement modifié. Confronté aux problèmes les
plus fondamentaux qui préoccupent les hommes, il est
implicitement invité à faire partie du club de ceux qui
cherchent à rendre la terre plus habitable, la vie plus
vivable.
3. La
pratique qui consiste, dans un cadre collectif, à s’entendre
émettre des hypothèses sur des problèmes majeurs, correspond
à un nouveau vécu de la vie groupale scolaire. C’est
l’expérience du groupe cogitant.
4.
L’enfant découvre que sa parole se double d’un travail
invisible de la pensée, « le langage interne » dont la
conscientisation est un important facteur.
5.
Chacun, implicitement, est mis au défi de mettre de l’ordre
dans ses pensées sur le monde. Cette sollicitation de
recherche de concepts explicatifs l’engage dans un travail
permanent de dépassement des réponses acquises et devient le
lieu de découverte – stimulante et non dépressive – de la
complexité de la pensée, de ses ouvertures er de ses
limites.
Les
élèves qui participent aux ateliers[8]
ne sont jamais plus de douze et sont installés en cercle. Au
départ, ils étaient uniquement assis sur des chaises, sans
table. Puis, des tables ont été installées car les animatrices
se sont rendues compte que s’il n’y avait pas de supports
physiques, les élèves se trouvaient dans une disposition
angoissante, leur parole était trop proche et le trou entre
les chaises leur apparaissait angoissant, un « gouffre » selon
Josette Alcalde qui ajoute « avec les tables, la parole est
plus « assise », cela crée un sentiment de protection ».
Concernant leur rôle, les animatrices expliquent qu’au départ,
suivant en cela la méthode développée par Jacques Lévine,
elles n’intervenaient pas, ne participaient pas du tout. Mais,
elles se sont rapidement rendues compte de la nécessité de
relancer. « Nous sommes comme un contenant et un soutien »
expliquent-elles, en précisant cependant qu’à aucun moment
elles ne donnent une réponse qui pourrait apparaître comme La
bonne réponse. Elles estiment que lorsqu’elles n’intervenaient
pas, cela appauvrissait le débat. « Il faut savoir prendre des
libertés avec la méthode » explique Nadira Anacléto.
Au
début, lors des débats, les élèves collaient trop à leur vécu.
Elles ont alors choisi des thèmes plus conceptuels. « Ainsi,
les élèves ont découvert que ce qui les préoccupaient étaient
à portée de leurs mots »
Le
dispositif est relativement simple. Lors de la première
séance, elles expliquent : « Il est important de dire aux
enfants, dans un langage simple, qu’on va faire de la
« philosophie », c’est-à-dire qu’on va apprendre à réfléchir
sur des questions que se posent les hommes depuis très
longtemps. Apprendre à réfléchir signifie qu’on va prendre son
temps pour penser, avant de parler, que tout le monde n’est
pas obligé de prendre la parole au cours d’une séance et qu’il
n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses aux questions sur
lesquelles on réfléchit. Voilà ce que nous leur disons :
« Nous allons faire un atelier de philosophie. Faire de la
philosophie c’est réfléchir à un sujet qui intéresse le monde
entier. Il faut oublier qu’on est élève de l’école et penser
qu’on est une personne du monde qui s’intéresse au monde. Il
n’y a pas de bonne ou de mauvaises choses à dire. Je ne vais
plus parler pendant dix minutes. Je vais donner le sujet et
vous commencerez à réfléchir pendant trois minutes, en
silence. Ensuite, vous prendrez la parole quand le bâton de
parole sera en votre possession. Vous ne pourrez pas parler si
vous ne l’avez pas. » »[9]
Elles
racontent qu’au début, les élèves étaient souvent anxieux de
ces quelques minutes de silence à réfléchir seul et que ce
temps était alors très difficile à tenir. « Certains avaientt
besoin de parler tout de suite. » Au fur et à mesure, ce
problème s’est résorbé et le temps de silence a été tenu.
La
parole, lors de cet atelier est régie par un bâton de parole
qui circule de proche en proche. Sa fonction symbolise la Loi,
l’ordre qui concerne la place de chacun parmi tous. Le bâton
est passé pendant deux ou trois tours. Vient ensuite le temps
de la synthèse. « A partir de ses notes le synthétiseur (qui
est une des deux animatrices) formalise et généralise la
pensée du groupe. Un retour informatique est fait et affiché
dans les classes. Nous leur demandons aussi:
« Certains ne parlent pas, pouvez-vous dire pourquoi ? Est-ce
que vous vous retrouvez dans ce qui vient d’être dit ? »»[10]
Au
niveau des impacts de ces ateliers, ils sont assez importants.
Un des problèmes des élèves de cette école, est, toujours
selon les animatrices, qu’ils ne font pas la différence entre
eux, les enfants, et les adultes. Au début des ateliers,
certains élèves pouvaient interrompre tout le monde pour
demander à l’une des deux animatrices « t’as un mari toi ? »,
en totale inadéquation avec ce qui se disait. Il s’agit alors
de leur faire accepter la relation dissymétrique. Ainsi, lors
des ateliers philo, les animatrices gardent leur distance,
mais créent une relation de confiance, et apparaissent ainsi
comme un soutien. Les ateliers philo permettent de leur faire
comprendre que le monde et les relations humaines sont plus
complexes que la simple relation de violence, par laquelle ils
répondent au monde. Il s’agit de faire l’apprentissage du
complexe, ce qui aboutit à la prise de conscience et à la
réflexion.
Elles
expliquent que les élèves les percevaient comme des personnes
qui leur voulaient du bien, certains – qui ne faisaient pas
partie des ateliers – leur disaient même « Mais pourquoi tu ne
me prends pas à l’atelier ? » De plus, les élèves acquéraient
« une meilleure image de soi, la capacité à dialoguer
(écouter, respecter la parole de l’autre, la transformer),
avoir amélioré ses compétences langagières, pouvoir établir un
rapport différent au savoir. »[11]
Ainsi,
l’atelier philo apparaît comme un moment à part, non scolaire,
où n’existent ni jugement positif, ni jugement négatif, ce
dont les élèves n’ont pas l’habitude. Petit à petit,
expliquent-elles, ils ont accepté de ne pas avoir la même
opinion sans que cela ne déborde dans la violence. Elles ont
également observé que la posture corporelle des élèves a
changé : d’avachis, ils se sont petit à petit redressés.
Par
moment cependant, de graves problèmes, notamment de violence
verbale – mais parfois aussi physique – ont émergé. Ce fut
par exemple le cas lorsque le thème de la croyance – thème
éminemment philosophique – fut abordé. Une jeune fille a
expliqué qu’elle était athée et trois jeunes garçons se sont
jetés sur elle pour l’étrangler. Dans ces cas là, elles
étaient obligées d’arrêter l’atelier et de recadrer. Elles
expliquent qu’il est alors important de dire aux élèves qu’il
ne s’agit plus de l’atelier philo, pour qu’aucune confusion ne
soit possible.
Par
ailleurs, Nadira Anacléto et Josette Alcalde travaillent en
étroite collaboration même si elles regrettent qu’il n’existe
quasiment aucun travail d’équipe dans l’école sur la question
des ateliers philo. Quelques enseignants estimaient que ce
n’étaient pas utile. Elles se sont tout de même aperçues que
certains autres étaient surpris, dans le bon sens, de
l’attitude d’élèves participant aux ateliers. Cela leur
permettait d’avoir une autre image d’eux. Ce qui a conduit
plusieurs enseignants à mettre en place ce type d’ateliers
dans leur classe et à attendre ce moment avec impatience.
Pendant
le temps de l’atelier, au fur et à mesure des séances, s’est
construit un véritable échange entre tous les enfants. Bien
qu’au début jugement de valeurs et moqueries avaient cours,
cela s’est fortement atténué. Les animatrices pensent que les
élèves se trompent sur ce que l’on attend d’eux à l’école. Il
est vrai qu’il existe de bonnes réponses à apporter, mais cela
n’est pas vrai dans toutes les matières. De plus, même quand
il s’agit d’apporter une bonne réponse, il y a souvent
plusieurs chemins pour y parvenir. Elles pensent qu’il y a
« un blocage dû à cette recherche de la bonne réponse, parce
que celle-ci a un côté magique. » Ainsi, se crée à l’école, un
fossé entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas et les
élèves n’ont pas de plaisir à réfléchir. Elles posent alors
cette question qui invite à réfléchir : « Qu’est-ce qu’a fait
l’école pour que les enfants n’y pensent pas, n’y aient pas
plaisir à penser ? »
Une alternative aux ateliers philo : la revue de presse
Nous
avons proposé une revue de presse à une classe de CM2 avec
laquelle nous avions travaillé l’année passée en atelier
philo. Les élèves nous paraissaient bloqués dans leur
expression et la question du support de réflexion s’est
posée.
Pendant dix séances, un groupe de six enfants est venu
travailler dans la salle d’adaptation. Nous leur
fournissions le journal quotidien gratuit du jour. Nous
avons gardé – comme lors de l’atelier philo – le temps de
réflexion personnel d’environ cinq minutes. Les élèves
devaient feuilleter le journal et choisir un article ou un
sujet qui les intéressait. Ensuite, à tour de rôle, ils
exposaient le contenu de l’article puis justifiaient leur
choix. Dans un deuxième temps, nous avons prévu un vote pour
le sujet de la discussion (durée 10 minutes).
Nous
participions à notre tour, comme membre du groupe. Comme
dans l’atelier philo, nous cherchions à faire émerger une
pensée questionnante.
Ce
dispositif nous a semblé plus sécurisant pour ce type
d’enfants en grande difficulté scolaire et comportementale.
Le fait de leur confier un journal d’adulte et le fait
d’avoir la possibilité de l’emporter a été très investie.
Nous
avons pu remarquer à l’issue des séances que les enfants
prenaient la parole plus facilement, qu’ils pouvaient parler
de choses plus personnelles, faire des liens avec leur vécu
familial et par rapport à l’actualité. Par exemple : le fait
que l’ex-amant de Laure Manadou ait mis des photos d’elle
sur Internet.
Ils
étaient très étonnés que l’on puisse parler de l’actualité,
parfois délicate, à l’école. La question du respect de
l’intimité, des relations amoureuses, rejoignaient alors de
vraies questions philosophiques. Ils en vinrent à choisir
des sujets plus profonds et abandonnèrent le foot, les
sports en général.
Ils
ont pu admettre l’idée qu’il n’y a pas de bonnes réponses et
qu’alors, le débat se justifiait. Conséquence dans la
classe : la maîtresse a pu faire des séquences à l’oral de
plus de cinq minutes et obtenir des points de vue différents
sans que cela engendre des débordements. Elle a constaté
qu’à l’écrit, ils proposaient plus d’idées.
En
conclusion, dans le cas de classes difficiles, nous pensons
que cet atelier pourrait être un préalable à l’atelier philo
car il permet de ne pas affronter d’emblée l’intime tout en
proposant un investissement personnel. La question du
support est alors très importante car elle instaure une
distance de l’objet à la pensée. L’élève se sent moins en
danger. Cet atelier prépare au collège en aidant la pratique
de la mise en mots de la pensée.
Par
Nadira Anacléto (maître E) et Josette Alcalde (maître G),
RASED[12],
Ecole rue de Tanger (Paris 18è)

Dali,
Persistance de la mémoire, 1931.
?
Pour Josette Alcalde, l’atelier philo lui évoque ce tableau
car « cela représente pour moi la subjectivité de la pensée et
la vision différente que peuvent exprimer les personnes à
partir d'une même réalité. »

Magritte, La Reproduction interdite, 1937.
?
Se regarder dans le miroir et se voir de dos… Comme aller
au-delà des apparences… N’est-ce pas un des enjeux de la
philosophie ?
Compte-rendu de rencontre
Rencontre avec les enseignantes de l’Ecole primaire Riblette,
Michèle Touzanne et Julie Michielsen, Paris, 20ème.
Comment mettre en place des ateliers philo pour plusieurs
demi-classes dans une école primaire ? Qu’est-ce qui donne
envie à une équipe de mettre en place ce type de dispositif ?
Qu’en résulte-t-il ?
A
l’école Riblette, des ateliers philo ont été mis en place
depuis quatre ans avec les quatre CM2. L’idée est venue car
quelques élèves turbulents perturbaient le cours. L’atelier
philo, espace différent au sein de la classe, est alors apparu
comme un des moyens pour régler ce problème.
Organiser un atelier philo pour plusieurs classes demande un
sérieux effort de coordination. Surtout lorsque l’on souhaite
former des groupes de huit ou dix élèves maximum.
Dans
cette école, des professeurs d’EPS de la ville de Paris
viennent toutes les semaines pour animer le cours de sport.
C’est sur ce moment que les ateliers ont lieu, pendant trois
quart d’heure. Parfois , cependant, les professeurs ne peuvent
pas venir et c’est alors toute l’organisation qui est
modifiée.
Les
ateliers philo de l’école Riblette sont animés, interactifs,
vivants. Les élèves semblent s’y sentir bien, les paroles
fusent, les désaccords s’expliquent, la pensée se construit.
Les élèves sont disposés en cercle dans leur classe
habituelle, mais parfois aussi dans la « salle des maîtres ».
La plupart du temps, le texte qui sert de support à la
discussion a été préalablement travaillé lors du cours de
français, afin que les problèmes de compréhension soient
résolus et qu’il soit ainsi possible de passer directement au
débat.
L’enseignante a une place importante dans le groupe. Elle
relance, questionne, fait préciser, prend des notes pour le
compte-rendu donné ensuite aux enfants. D’ailleurs, les
enseignantes tiennent beaucoup à cette présence.
Aucune
méthode stricte n’est appliquée. Ici, l’adaptation aux élèves
est de rigueur. Par contre, les enseignantes tiennent à la
richesse des supports : fables, contes, films, tableaux,
poésie, etc. Tout est bon pour penser !
Et les
élèves, qu’en disent-ils ? « Ils adorent l’atelier philo
autant que l’EPS, quand il n’y a pas l’atelier, c’est autant
un drame que quand il n’y a pas l’EPS ! » nous explique
Michèle Touzanne. D’ailleurs, certains qui arrivent au collège
réclament l’atelier philo. Certains enfants les plus en
difficulté s’expriment lors de l’atelier, alors qu’en classe
ils sont souvent silencieux. Et parfois, ce qu’ils disent est
étonnant et permet de les considérer sous un autre jour. « On
n’oblige personne à parler » rappellent Julie et Michèle. Mais
elles constatent cependant que même s’il y en a qui ne parlent
pas, ils prennent tout de même conscience qu’ils peuvent
penser. « C’est un des rares moments où il n’y a pas de bonne
réponse et où les élèves ne sont pas jugés. »
Ces
ateliers ne pourraient avoir lieu sans cette volonté et cet
enthousiasme commun que l’on ressent en parlant avec ces
enseignantes. Le travail de groupe, la cohésion qui règne y
sont sans aucun doute pour beaucoup.
Ainsi,
l’atelier philo est dans cette école un espace intermédiaire,
un lieu où il est possible de travailler des choses
différentes des choses scolaires tout en conservant une visée
qui est le travail oral, réflexif.
Exemple de support utilisé lors d’un atelier philo à l’Ecole
Riblette
L’éducation d’un sage
Un
vieux sage avait un fils qui ne voulait sortir de sa maison,
car il était complexé par son physique. Il craignait que
l’on se moque de lui. Son père lui expliqua alors qu’il ne
fallait jamais écouter les gens et qu’il allait lui en
donner la preuve.
-Demain, lui dit-il, tu viendras avec moi au marché !
Tôt
de bon matin, ils quittèrent la maison, le vieux sage sur le
dos de l’âne et son fils marchant à ses côtés. Quand ils
arrivèrent sur la place, des marchands ne purent s’empêcher
de murmurer :
-Regardez cet homme. Il n’a aucune pitié ! Il se repose sur
le dos de l’âne et laisse son pauvre fils à pied. Le sage
dit à son fils :
-Tu
as bien entendu ? Demain, tu viendras avec moi au marché !
Le
deuxième jour, le sage et son fils firent le contraire : le
garçon monta sur le dos de l’âne et le vieil homme marcha à
ses côtés. A l’entrée de la place, les mêmes marchands
étaient là :
-Regardez cet enfant qui n’a aucune éducation, dirent-ils.
Il est tranquille sur le dos de l’âne, alors que son pauvre
père doit se traîner dans la poussière. Si ce n’est pas
malheureux de voir pareil spectacle !
-Tu
as bien entendu ? dit le père à son fils. Demain, tu
viendras avec moi au marché !
Le
troisième jour, ils partirent à pied en tirant l’âne
derrière eux au bout d’une corde.
-Regardez ces deux imbéciles, se moquèrent les marchands.
Ils marchent à pied comme s’ils ne savaient pas que les ânes
sont faits pour être montés
-Tu
as bien entendu ? dit le sage. Demain, tu viendras avec moi
au marché !
Le
quatrième jour, lorsqu’ils quittèrent la maison, ils étaient
tous les deux juchés sur le dos de l’âne. A l’entrée de la
place, les marchands laissèrent éclater leur indignation :
-Quelle honte ! Regardez ces deux là ! Ils n’ont aucune
pitié pour cette pauvre bête.
Le
cinquième jour, ils arrivèrent au marché en portant l’âne
sur leurs épaules.
Mais
les marchands éclatèrent de rire :
-Regardez ces deux fous qui portent leur âne au lieu de le
monter.
Aussi
le sage conclut-il :
- Mon
fils, tu as bien entendu, quoi que tu fasses dans la vie,
les gens trouvent toujours à critiquer. C’est pourquoi tu ne
dois pas te soucier de leur opinion : fais ce que bon te
semble et passe ton chemin.
D’après un conte persan
Extrait des Philofables de Michel Piquemal , Philippe
Lagautrière, Albin Michel
Exemple de questions à poser pour lancer le débat
philosophique :
« Tu
ne dois pas te soucier de leurs opinions, fais ce que bon te
semble et passe ton chemin ! »
1.
Que penses-tu de ce conseil ?
2.
Qu’est-ce que « l’opinion ? »
3.
Peut-on suivre ce conseil et « appartenir au groupe ? »
Par
Dominique Pellan[13],
Formatrice ASH à l’IUFM de Paris.
Ces
deux dernières années, Dominique Pellan a mis en place des
formations aux débats à visée philosophique pour les
enseignants. Pourquoi une formation est-elle indispensable ?
Et quelle formation ?
Devant
la multiplicité des pratiques et des écrits « les nouvelles
pratiques philosophiques » connaissent un essor justifié dans
le milieu de l’éducation. Les praticiens sont en demande de
formation. Cette demande se retrouve aujourd’hui au niveau des
IUFM et des centres de formation à l’animation. Il devient
donc urgent de penser à la façon de former à la pratique
philosophique.
Praticienne depuis de nombreuses années, ma formation s’est
faite au cours de rencontres, d’écrits, de colloques, de
séminaires. Les différents courants, les apports théoriques
m’ont permis d’enrichir mon « savoir faire » et de faire des
allers et retours entre théorie et pratique.
Riche
de mon expérience, ma pratique s’est adaptée en fonction des
lieux, des situations et des publics.
Ma
profession m’a permis de rencontrer tout type de publics,
adolescents en difficulté au collège, enfants avec un handicap
mental, élèves d’école élémentaire. A chaque fois en fonction
des publics il fallait repenser le dispositif : une question
avec des non-lecteurs, un dispositif coopératif avec un
président de séance, un reformulateur pour certaines classes,
un texte avec des questions pour des collégiens, 10 minutes au
départ avec un bâton de parole juste pour attiser leur
curiosité avec des adolescents en atelier relais, etc.
Depuis
trois ans, dans mon cadre professionnel, on m’a demandé de
former des enseignants à la discussion philosophique
principalement des enseignants spécialisés ou d’intervenir par
exemple dans des stages sur le « débat ».
Ces
différentes demandes m’ont permis de me poser la question en
termes de formation :
Quelle
formation doit-on donner aux praticiens ? Quelles compétences
peut-on, veut-on développer chez l’animateur ?
Dans
quel cadre rentre cette formation ? Institutionnelle ou non ?
Que
cherche-t-on dans une discussion philosophique ?
Quel
est le postulat de départ ? Question, texte ….
Où se
place le « philosophique » dans la discussion et comment
savoir si la discussion est philosophique ?
Quelle
différence de formation entre une initiation et un
approfondissement ?
Ces
différentes interrogations m’ont amené à réfléchir à une
formation aux pratiques à visée philosophique qui pourrait se
décliner en quelques points que je vais évoquer ici
Les
différentes courants et théories
On ne
peut pas se passer de clarifier le cadre théorique dans
lequel ces pratiques s'inscrivent.
Il y a
d’abord l’historique de ces pratiques : les pionniers et puis
ensuite les différents courants et auteurs de nombreux
ouvrages de référence : Matthieu Lipman d’abord avec, à partir
des années 1970,ses romans, la cueillette des questions, le
vote, la discussion et la communauté de recherche pour
travailler le raisonnement chez l’enfant ; Jacques Lévine, qui
interroge le rapport au monde de l’enfant avec un dispositif
différent ; Michel Tozzi qui nous a éclairé sur l’oral
réflexif avec un dispositif coopératif ; Oscar Brenifier sur
le problématiser et bien d’autres encore.
Ces
différents auteurs nourrissent notre pratique et alimentent
tour à tour notre réflexion. Dans une formation, il faut
donner l’éventail et la connaissance de tous ces courants.
Chacun de ces auteurs a contribué et contribue encore à la
construction de cet édifice philosophique car c’est peut-être
une révolution que nous sommes en train de vivre aujourd’hui,
on ne peut donc pas se passer d’une interrogation sur l’essor
de nos pratiques.
Cette
interrogation sur ce développement assez rapide des pratiques
philo, me semble indispensable car il nous met en
questionnement et en doute. N’est-ce pas là le propre du
philosophe ? Pourquoi cet engouement ? Et cela ne se passe
pas seulement en France. L’étude du contexte européen et
international en devient par là même indispensable.
Ces
cadres théoriques vont de pair avec un dispositif particulier
et nous donne la possibilité d’expérimenter leur mise en
œuvre dans la pratique de l’animation
Quelle
compétences va –ton chercher à développer chez l’animateur ?
Installer entre les participants une « communauté de
recherche » où chacun s’essaye à son tour à l’animation
permettra de construire ces compétences. L’enseignant n’est
plus là dans la transmission d’un savoir. Il est dans une
posture différente, Le cadre de la discussion doit être posé
dans le respect des règles. Mais l’enseignant tout en étant
garant du cadre, doit apprendre à se mettre en retrait,
accepter les silences, reformuler, chercher à introduire le
doute, mettre en accord, mettre en désaccord, faire passer
d’une négation à une affirmation, pour que puisse émerger « le
philosopher » c'est-à-dire le conceptualiser, le
problématiser, l’argumenter dans la discussion.
Mais
cela ne suffit pas. Il faut aussi que l’animateur sache faire
passer du particulier à la généralité, de la généralité à
l’universalité car c’est là aussi que se situe la philosophie.
Elle est dans cette curiosité que les enfants ont du monde,
dans cette interrogation qu’ils partagent enfin ensemble sur
l’aventure de l’humanité et les relations humaines.
Toutes
ces compétences s’affinent au fur et à mesure de la pratique,
en faisant, en regardant faire, en analysant. On s’interroge
aussi sur les mots qui deviennent objet d’étude
Je
pense à une discussion sur « Bon à rien » et « Bon en rien ».
Ces deux petits mots « à » et « en » qui n’ont l’air de rien
mais qui mis entre « Bon » et « rien » changent tout le sens.
En effet, est-ce c’est la même chose d’être « bon en rien »
et « bon à rien » ?
La
question aussi à son importance : travaille-t-on la définition
d’un concept « qu’est-ce que l’amitié » ou cherchons nous des
réponses « pourquoi rêve-t-on » …On aura pas du tout la
même
discussion en fonction du choix de la question : pourquoi
rêve-t-on ? Qu’est-ce que le rêve ? A quoi sert le rêve ?
Il peut
aussi y avoir des questions avec des présupposés. Il faut donc
apprendre à les mettre à jour. C’est pourquoi une discussion
se prépare et on ne peut dans une formation passer à coté d’un
contenu notionnel, de donner les moyens aux participants
d’acquérir une culture philosophique permettant de repérer et
de traiter des problématiques pouvant faire l’objet d’une
approche philosophique.
Des
connaissances philosophiques, des connaissances sociales et
psychosociales (dynamique de groupe, place de l’individu dans
le groupe…) et des connaissances sur la psychologie de
l’enfant (développement du jugement, du concept, etc.) C’est
dans le croisement de ces connaissances que se placent les
compétences des animateurs. Cette transversalité permettra
aussi de préciser dans quel cadre se placent ces pratiques :
cadre scolaire, cadre pédagogique, disciplinaire, transversal,
maîtrise de l’oral, construction de la pensée, citoyenneté,
prévention de la violence …)
Cette
formation est presque pensée dans l’idéal…
Idéal
de temporalité aussi car il faut du temps pour se former, du
temps dans la pratique philo. Il faut aussi laisser du temps à
la pensée, du temps au praticien pour se construire, pour
expérimenter, du temps pour laisser les besoins émerger.
Parfois ne on travaille qu’une de ces entrées. C’est aussi en
analysant les compétences de l’animateur que l’on sent les
« besoins » de connaissances théoriques, philosophiques
émerger. Cet aller retour entre théorie et pratique me semble
important pour avoir une attitude réflexive sur sa pratique.
Toutefois on peut penser qu’une formation exigeante et
rigoureuse reprenant les aspects que je viens d’évoquer
rapidement pourrait être aussi pensé avec une éthique
philosophique. C'est-à-dire : y a-t-il une éthique à donner à
ces formations au vu de l’essor de ces pratiques
philosophiques ? C’est une question que l’on peut se poser, je
suis en recherche par rapport à cette question
En tant
que formateur, comme tout formateur dans n’importe quel
domaine, nous avons le devoir de nous poser la question de
« la transmission » et de son devenir. Mais peut-être encore
plus nous, praticiens philo, car il en va du devenir de nos
pratiques, de leur reconnaissance.
Mais
surtout pour l’avenir de nos enfants, de nos élèves, pour qu’à
l’école ou ailleurs, ils puissent trouver un lieu où est
discuté le sens et les valeurs de l’humanité, un lieu où ils
peuvent développer leur jugement, affiner leur sens critique
dans un respect mutuel et une prise en compte de la parole de
l’autre.. . Pour que nous ayons, dans l’avenir, des enfants
philosophes dans nos écoles et surtout des citoyens
responsables dans nos cités
Quelques
questions à Dominique Pellan.
D’après ce que vous dites, la mise en place d’ateliers philo
nécessite de connaître quelques notions philosophiques.
Pensez-vous qu’il faille avoir fait des études de philosophie
pour pratiquer de tels ateliers ?
Non je
ne pense pas qu’il faille avoir fait des études de philosophie
pour pratiquer. Mais par contre, pour problématiser un sujet,
la lecture d’auteurs philosophiques nous permet d’objectiver
notre questionnement en tant qu’animateur.
Je
pense que nous praticiens, nous « entrons en philosophie »
par les thèmes que nous développons et non par l’étude de tel
ou tel auteur.
Qu’entendez-vous par « atelier philo » ?
La
définition du mot atelier me semble importante : c’est un
espace où les personnes travaillent ensemble.
C’est
cet espace « hors du temps » où l’on va développer un thème
philosophique, un espace où chacun va déployer sa pensée avec
l’aide de l’autre, un espace où le choix des mots va permettre
de sculpter une idée, un espace de coopération où va
s’installer une « communauté de recherche ». Cette idée
d’atelier recouvre aussi l’idée d’un groupe qui travaille
ensemble qui pense ensemble et où l’expérience de chacun va
être au service du groupe pour généraliser, universaliser.
Que
conseillerez-vous aux enseignants qui veulent mettre en place
ces ateliers mais qui n’ont pas suivi de formation ?
Il me
semble difficile de se « lancer » dans l’atelier philo sans un
minimum de formation.
La
difficulté est au niveau de l’explicitation de cet espace …
Des questions comme : que fait-on en atelier philo, pourquoi
faire de la philo avec des élèves …quelle différence entre
l’atelier philo, le conseil d’enfant, le groupe de parole, le
débat me semble nécessiter un besoin de regroupement en
formation pour pouvoir s’interroger ensemble et être au clair
avec nos pratiques.
Aussi
je leur conseillerai des lectures, la visite des sites et
surtout d’aller voir si possible des mises en place d’ateliers
philo avec des élèves.
Pensez-vous que les « ateliers philo » sont un effet de
mode ou ont-ils de réels impacts sur les enfants qui y
participent et alors lesquels selon vous ?
J’ai
envie de répondre à cette question par des paroles d’élèves :
-
« pourquoi on ne fait pas philo aujourd’hui, ça
me manque »
-
« j’adore la philo on répond à des questions
que j’ai toujours eu dans la tête »
-
« en philo j’ai appris à mettre des mots sur
des choses et je trouve que j’ai fait des progrès »
-
« les autres, en fait, ils ont les mêmes
pensées que moi et des fois ils disent des choses auxquelles
je n’avais pas du tout pensé »
-
« dans ma vie de tous les jours j’y pense à la
philo et des fois j’ai un meilleur comportement avec les
autres »
Je suis
moi-même toujours étonnée de ce que les enfants peuvent dire
en philo. Ceci dit l’impact est difficilement mesurable sur du
court terme. A long terme, les enfants ont un discours plus
construit, plus argumenté. Les prises de paroles sont plus
longues et ils mettent en discussion de plus en plus de sujet.
Ils arrivent à mettre des mots sur leurs maux et passer de
l’émotion ressentie à de l’émotion raisonnée.
En même
temps, lorsqu’on leur dit que le sujet que l’on va discuter
aujourd’hui est un sujet qui a été discuté par les hommes dans
le passé et qui le sera encore dans l’avenir, cela les ancre
dans l’histoire de l’humanité. Ils s’engagent ainsi en tant
que sujet dans l’aventure humaine. Cette idée éveille leur
curiosité et leur intérêt.
On
se rend bien compte que de nombreuses personnes mettent en
place ce type d’ateliers. Cependant, la plupart du temps,
chacun travaille « dans son coin » malgré une envie de
dépasser cet isolement. A votre avis, comment est-il possible
de remédier à cela ?
Pour
l’instant, la pratique des ateliers philo est en marge de
l’école puisque l’étude de la philosophie n’existe pas avant
la terminale.
Mais
une marge appartient bien au cadre d’une feuille !
Ces
pratiques sont aussi bien installées ailleurs dans le monde et
font partie d’un programme de promotion de la philo par
l’UNESCO. Comme le dit Michel Tozzi, tout le monde a le droit
de philosopher en lycée professionnel, au collège, en SEGPA,
en CAP …
Je ne
pense pas que nous soyons si isolés : des sites existent, un
congrès par an …
Le
problème de l’institutionnalisation se pose. Cette question
est souvent en discussion mais je crois que cette pratique
doit rester comme peut-être la pédagogie institutionnelle : ne
s’en empare que ceux à qui cette pratique convient. L’imposer
reviendrait peut-être à la galvauder.
L’isolement se situe peut-être au niveau d’un manque de
formation, de cadrage ….
Pourquoi pensez-vous qu'il est important d'appeler ces
ateliers des ateliers de philosophie et non, par exemple des
ateliers de réflexion?
La
réflexion est la capacité de la pensée à revenir sur
elle-même ; on peut avoir de la réflexion sur des multiples
sujets et on peut réfléchir seul sans avoir besoin des autres
Dans
les ateliers philos la réflexion est présente mais elle est
sur un sujet philosophique, un sujet qui a traversé les âges
et cette réflexion se déploie, s’élabore avec les autres dans
un respect mutuel de parole.
Aussi
la réflexion est une des composantes de l’atelier philo, une
composante nécessaire certes mais qui se conjugue avec
d’autres dans cette recherche de sagesse qu’est l’atelier de
philosophie
Caroline Pillet[14],
Assistante d’éducation (2006-2007), Collège Léon Gambetta,
Paris XXème.
J’ai
animé pendant un an des ateliers philo au collège Gambetta sur
la demande de la principale et parce que j’avais une formation
en philosophie. J’y travaillais en tant qu’assistante
d’éducation. Par ailleurs, j’y animais des ateliers théâtre,
participais à l’organisation et à l’animation de l’Ecole
Ouverte et je faisais du soutien scolaire.
Est-ce
qu’un atelier de philosophie peut intéresser des collégiens,
par définition pris dans une période difficile, l’adolescence,
où doutes, remises en question, opposition et contestation
sont les caractéristiques principales. Comment les amener à
accepter l’exigence et la rigueur d’un atelier de philosophie
non obligatoire ? C’est ce que j’ai essayé de faire au collège
Léon Gambetta, avec le succès, les échecs et les doutes
inévitablement liés à ce type d’initiative et que je vais
tenter ici de vous raconter.
La mise en place
L’atelier philo : une volonté de la principale du collège
Je
cherchais un emploi d’assistante d’éducation et j’ai postulé
au collège Léon Gambetta dans le XXème arrondissement de
Paris. La principale m’a reçue et m’a fait part de son désir
de mettre en place l’année suivante, des ateliers philo au
collège pour toutes les classes, ce qui n’existait pas les
années précédentes. Elle prenait exemple sur ce qui se passait
au Collège Mozart. J’ai accepté, me rendant bien compte que,
même si j’avais un DEA de philosophie en poche et une thèse en
cours, je ne savais vraiment pas ce que je pouvais faire lors
d’un atelier philo avec des adolescents. Je pensais au début
qu’il me fallait faire des cours de philo version « light ».
Puis,
j’ai réfléchi à ce que l’on entendait par « atelier ». Un
atelier n’est pas un cours. On parle d’atelier de bricolage,
d’atelier théâtre. Je me suis alors dis que c’était un lieu où
l’on construit ensemble quelque chose, que ce soit un objet,
une pièce de théâtre… ou ici, de la pensée. Construire de la
pensée, cela ne voulait pas dire grand-chose. Il s’agissait
plus alors, selon moi, d’amener les enfants à penser par
eux-mêmes à partir de questionnements philosophiques. Mais
comment alors parler de philosophie à des ados ? Je ne savais
pas ce qu’était un ado. Je n’étais pas prof et je n’avais, à
proprement parler, jamais travaillé dans le milieu de
l’éducation.
J’ai
fait des recherches sur Internet. Et je me suis rendue compte
que la philo avant la terminale était un champ de recherche et
de pratique très vaste ! J’ai tout de suite compris qu’il
existait plusieurs courants, plusieurs méthodes et que les
ateliers philo n’étaient pas une lubie de la principale du
collège, mais un « objet » de réflexion qui existait depuis
déjà quelques années en France, mais surtout à l’étranger.
Ce qui
m’a intéressée tout de suite, c’est le rapport à l’école, en
général, que ces ateliers introduisaient. Je m’étais toujours
dit, pendant ma scolarité qu’on laissait très peu de place
pour la pensée à l’école ; que ce qui primait par-dessus tout
c’était la « bonne réponse », le « bien penser » et les notes…
J’avais aimé pour cela mes cours de philo en terminale et je
dois également dire qu’en première, comme nous avions dans mon
lycée un prof de philo sans classe, j’avais proposé de faire
des ateliers philo pour les premières. Nous étions trois… Moi
et deux copines, qui, on peut le dire, m’accompagnaient. Cela
m’a plu. Mon cerveau bouillonnait et j’avais vraiment, pour
une fois, l’impression que penser à l’école, c’était
possible ! Nous avons réitéré l’expérience en terminale, avec
un autre prof sans classe et alors même que nous avions huit
heures de philo par semaine ! Et là, nous étions deux…
Mais
cela ne m’aidait pas plus à construire mon atelier. Ce n’est
pas parce que j’avais fait de la philosophie pendant
longtemps, que je m’en sentais capable, bien au contraire !
J’avais peur de leur faire un cours, de trop parler. Et
comment les captiver par ce qui reste, malgré tout, une
matière d’enseignement quelque peu aride ?
Comment présenter l’atelier philo au sein du collège ?
Lors de
la réunion de rentrée à laquelle je prenais part en tant
qu’assistante d’éducation, quelques profs, au courant de ces
nouveaux ateliers, sont venus me voir et m’ont dit qu’ils
trouvaient cela vraiment très intéressant. La principale
m’avait d’ailleurs dit que je serai très certainement amenée à
travailler avec certains profs, notamment de français ou
d’histoire.
Cependant, mes autres collègues assistants d’éducation
n’étaient pas au courant de la mise en place de ces ateliers.
Or, il était convenu que j’anime deux ateliers philo par
semaine sur mon temps de travail le midi. Je travaillais trois
jours par semaine au collège. Or, le midi, dans un collège, ce
n’est pas de tout repos pour les surveillants et bien entendu,
personne n’était là pour me remplacer… Mais mes collègues ont
très bien pris la nouvelle et m’ont même aidé à faire passer
l’information aux collégiens.
Pour
faire circuler l’information, nous avons opté, ma conseillère
principale d’éducation – très enthousiasmée par ce projet – et
moi pour l’affichage[15]
et la voie des professeurs principaux à qui j’avais distribué
une feuille expliquant cet atelier et qu’ils devaient lire aux
élèves en classe.
J’avais
décidé d’appeler cela « atelier philo », non seulement parce
que c’est ainsi que la principale me l’avait présenté mais
également parce que je me disais que le mot « philo » me
semblait répondre aux exigences que je mettais dans cet
atelier – avant même qu’il ait commencé – en terme de
réflexion. Il fallait assumer le caractère philosophique de
l’atelier. Il ne s’agissait pas de faire de l’éducation
civique ou citoyenne, comme c’était – et c’est encore parfois
– la « tendance », mais bien de faire de la philosophie, et ce
non dans le sens d’histoire de la philosophie, mais dans celui
de construction de sa pensée dans un cadre coopératif.
Qu’est-ce que la philosophie dans ce cadre ?
Plus
que de philosophie, il fallait selon moi, parler de
« philosopher ». A partir de quoi pouvais-je les amener à
philosopher ? Je ne les connaissais pas, je ne savais pas à
qui j’aurais à faire. L’été, j’ai beaucoup lu et me suis dit
que, dans tous les cas, les questions à aborder, que ce soit
par l’entremise d’un texte, d’un mot ou d’une image, seraient
les « grandes » questions de la philosophie : l’existence, la
mort, la liberté, l’art, le langage, etc. Partant de là, et ne
connaissant pas mon public, j’ai décidé de laisser un mois
s’écouler entre la rentrée et le début des ateliers, ce qui me
laissait le temps, à la fois de les encourager à y assister et
d’apprendre à connaître un peu cette personne « étrange »
qu’est l’adolescent…
L’organisation
Après
quelques jours passés avec les collégiens, je me suis assez
vite rendue compte de la différence qu’il pouvait y avoir
entre des 6ème et des 3ème. Cela a
peut-être l’air évident, mais pour moi, à l’époque cela ne
l’était pas. En étant assistant d’éducation, on est confronté
à tous leurs ennuis, leurs joies, leurs crises et on discute
beaucoup avec eux. C’est un apprivoisement réciproque. J’ai
donc décidé qu’il y aurait deux ateliers séparés : le premier
pour les 6ème/5ème et le second pour les
4ème/3ème. Je me rendais compte que
leurs attentes en général n’étaient pas les mêmes, qu’ils
n’avaient pas le même rapport à l’école, aux copains, etc.
Chaque
atelier se ferrait sur le temps de midi, chaque semaine,
pendant un peu plus de 45 minutes et sur la base du
volontariat.
Le premier atelier
L’atelier avec les 6ème/5ème
Lors du
premier atelier, très trivialement, je peux dire que je « n’en
menais pas large ». Nous avions réussi à bien communiquer avec
les autres assistants d’éducation, ce qui a eu pour résultat
qu’une vingtaine d’enfants sont arrivés. Il y avait une
feuille sur la porte de la vie scolaire où les élèves désireux
de venir participer à l’atelier pouvaient s’inscrire. Selon
les différents textes que j’avais lu, il était préconisé de ne
pas en accepter plus de quinze. Ma feuille comportait donc la
possibilité pour quinze enfants de s’inscrire.
Cependant, quand ils sont arrivés, je n’allais certainement
pas dire aux cinq élèves supplémentaires que je ne pouvais les
accepter. Je trouvais en effet leur envie de venir à la fois
très surprenante et très encourageante. Je ne m’attendais pas,
en effet, à tant de curiosité ; au début, il s’agissait bien
de curiosité puisque la plupart ne savait rien de ce qu’on
allait faire lors des ateliers.
L’organisation
J’avais
déjà préparé la salle de classe pour que nous puissions tous
nous voir et nous entendre, donc en cercle. J’étais arrivée
avec un pense-bête de choses que je voulais leur dire.
Les
voici : je leur explique – avant même de leur parler de la
philosophie – que cet atelier n’est pas un cours, que tout le
monde peut prendre la parole sans avoir peur d’être jugé car
il n’y a ni bonne ni mauvaise réponse. Je leur explique le
cadre : pas de moquerie, chacun écoute l’autre et ne doit pas
couper la parole. Etant assistante d’éducation – mais c’est la
même chose pour un professeur – je leur dis qu’ici je ne suis
plus assistante d’éducation, ni d’ailleurs un professeur. Je
ne mettrai aucune punition, ni colle mais que par contre, les
ateliers étant sur la base du volontariat, ils devaient
respecter les quelques règles édictées plus haut, sans cela je
devrais leur demander de ne plus revenir.
Puis,
je leur demande s’ils savent ce qu’est la philosophie.
Certains s’essayent à répondre, mais je comprends rapidement
que c’est à moi de leur expliquer et ainsi de justifier leur
présence et le sacrifice qu’ils font de leur pause du midi.
La
« philosophie »
Je leur
explique brièvement ce qu’est la philosophie. A la fin de ce
premier atelier, je leur ai distribué une feuille résumant à
peu près ce que j’avais dit :
« Atelier Philo. La philosophie n’est pas uniquement une
discipline que l’on enseigne en terminale. C’est aussi une
façon de poser des questions, de s’interroger sur le monde qui
nous entoure. Or, ces questions ne sont uniquement celles des
adultes. Ce sont celles de tout le monde. A n’importe quel
âge, n’importe quel moment de notre vie, nous nous posons des
questions importantes. Par exemple, sur ce que veut dire
exister humainement par différence avec l’animal, ou encore
qu’est-ce que veut dire être heureux, ami, etc. ? Ces
questions nous perturbent parfois et c’est aussi pour cela
qu’il est intéressant d’en parler avec d’autres personnes. La
philosophie remet en cause nos certitudes, non pas pour les
détruire, mais pour les comprendre. Elle aborde de nombreuses
questions comme celle portant sur la justice, la mort, la vie,
le bonheur, la morale, l’égalité, la nature, l’histoire,
etc. La philosophie tente de saisir et comprendre le monde par
la pensée. C’est avant tout une activité critique qui met la
faculté de penser en avant. Et s’interroger sur le monde,
c’est aussi être capable de mieux comprendre notre propre vie,
notre existence individuelle et avec les autres.
Le mot
philosophie vient du grec : « Philô » en grec, signifie aimer
d’amitié et « sophia » signifie sagesse ou savoir. Aimer
d’amitié la sagesse ou le savoir voilà ce que signifie le mot
philosophie. La philosophie, c’est donc à la fois essayer de
comprendre le monde en se posant des questions et c’est aussi
essayer de se découvrir, de se connaître soi-même. »
Quand
j’ai écrit ce texte, et avec le recul, je ne pensais pas qu’il
serait trop compliqué, ni inabordable. Je ne les ai pas
obligés à le lire, mais je leur ai dit que c’était pour eux.
Leurs premières réactions
Au
début, ils me demandaient s’ils auraient des devoirs. Je leur
ai dit que non, que parfois peut-être, je leur donnerai un
texte ou des questions, mais qu’ils n’étaient pas tenus d’y
répondre ou de lire le texte. J’ai essayé de leur faire
comprendre que c’était un espace pour eux, qu’ils pouvaient
eux-mêmes apporter des thèmes, des questions, des textes sur
lesquels ils avaient envie de travailler, ce qu’ils ont
d’ailleurs fait.
Le
support du premier atelier
Après
leur avoir expliqué ce que l’on allait faire pendant
l’atelier, je leur ai distribué quelques planches extraites
d’un des Mafalda, du dessinateur Quino. Mafalda est une
petite fille qui se pose pleins de questions sur le monde.
Elle pouvait leur ressembler. Je voulais aussi qu’ils se
rendent compte de la proximité que la pensée philosophique
pouvait avoir avec la vie de tous les jours et que les
questions dites philosophiques ne se trouvaient pas uniquement
dans les livres sérieux. Je leur ai dit que l’on pouvait
réfléchir philosophiquement sur différents sujets, supports.
J’avoue aussi que je cherchais à les intéresser et que je me
suis dit que Mafalda leur parlerait. C’est ce qui s’est passé.
Ils ont
d’ailleurs tout de suite compris, sans même que j’aie eu à
recadrer les débats, ce que pouvait signifier philosopher.
Dans
une des histoires, Mafalda se pose la question « pourquoi
sommes-nous sur terre ? » Je leur propose (pour ceux qui le
veulent) de réfléchir à cette question pour la semaine
suivante.
La
semaine suivante, quasiment tous sont là (sauf celles qui
étaient venues avec les copines mais qui n’étaient pas
foncièrement intéressées) et il y en a même de nouveaux qui
viennent. Un groupe solide d’environ dix-sept enfants viendra
ainsi tout au long de l’année.
Le
premier atelier avec les 4ème/3ème
Après
m’être rendue compte de l’envie des 6ème de venir à
l’atelier, de leur facilité à parler et à respecter les
quelques règles édictées, je me disais que ce serait la même
chose avec les 4ème/3ème. Cependant, sur
la feuille d’inscription, il n’y avait que trois noms…
L’organisation, étant donné le peu d’élèves, fut dès le départ
différente. Ils se mirent d’emblée en face de moi, comme s’ils
assistaient à un cours.
Le
public et le premier thème de discussion
Le
premier élève, en 4ème, qui arriva à l’atelier pour
ne plus jamais en partir, était le premier à qui j’avais mis
deux heures de colle. Les deux premières heures de colle que
je donnais dans toute mon existence ! Et il est quand même
venu ! La deuxième élève arriva quelques minutes plus tard,
elle était en 3ème.
Nous
commençons à parler et je leur explique la même chose qu’aux 6ème
sur la philosophie et leur distribue la même feuille. De fil
en aiguille, à partir également de planches de Mafalda (ils
accrochent beaucoup moins que l’autre groupe), nous commençons
à parler de la et des lois, de ce qui est ou non juste. Un
thème surprenant, car a priori un peu ingrat, mais c’est un
thème qui les intéresse beaucoup. Puis quatre autres élèves,
tous amis, arrivent. C’est le « groupe des intellos » comme
les autres les appellent, ils sont en 3ème. Ils ne
parlent presque pas et ce sera comme cela jusqu’à ce qu’ils ne
reviennent plus, deux ou trois mois après.
La
première jeune fille revient, sans que je ne m’y attende, sur
ce qu’est la philosophie et me dit « Si j’ai bien compris, la
philosophie ne répond jamais de façon exacte aux questions. »
Je lui réponds qu’effectivement, la philosophie est avant tout
un positionnement critique, une manière de poser les questions
différemment. Je lui donne l’exemple suivant par rapport au
thème de la justice : la philosophie ne va pas chercher à
rendre justice (comme le fait un tribunal) mais à comprendre
ce que peut être la notion ou le concept de justice, de juste.
Mes
premières impressions sont que la parole est moins spontanée
qu’avec les 6ème, ce qui rend d’ailleurs l’atelier
plus calme mais ce qui m’oblige aussi à parler beaucoup plus.
Ils semblent également s’intéresser à des sujets plus
« difficiles ». Une des jeunes filles du « groupe des
intellos » me demandent, après que je leur ai dit qu’ils
pouvaient me proposer des thèmes de discussion, si on pouvait
parler la fois prochaine, de la vie après la mort. Mais
l’autre jeune fille ne veut pas parler de la mort. Nous
convenons pour la séance suivante de parler du bonheur.
Je sens
bien chez cette jeune fille qui a proposé le thème de la vie
après la mort, tout le poids de la religion car elle me dit
dès le départ qu’elle est très croyante. Je me rends alors
compte qu’il nous faudra aborder le thème de la croyance,
parce qu’elle semble être en pleine période de doute, mais que
cela ne pourra se faire qu’avec tout le recul philosophique
possible car c’est un sujet délicat.
Les
thèmes abordés
Brièvement, voici quelques thèmes abordés avec les deux
groupes. La plupart des thèmes que nous avons traités avec les
6ème ont été choisis par eux, après propositions de
chacun et vote.
Groupe
des 6ème/5ème : Pourquoi sommes-nous sur
terre ? , le bonheur, la liberté, guerre et paix, pourquoi
a-t-on besoin de croire ?, l’amitié…
Groupe
des 4ème/3ème : le bonheur, la justice
et le juste, la loi, l’existence et la mort, l’amitié.
Les
quelques 4ème/3ème étaient désireux de
mieux connaître l’histoire de la philosophie et les auteurs.
J’ai donc trouvé quelques textes que j’estimais abordables
pour leur âge : pour exemple, un texte d’Epicure extrait de
La Lettre à Ménécée sur la question de savoir s’il est
possible d’ignorer la mort, et mis en miroir, un texte de
Montaigne extrait des Essais (livre Ier, chapitre XX)
également sur la mort[16].
Les
changements
Plusieurs changements ont eu lieu au cours de l’année. De plus
en plus de 6ème voulaient venir à l’atelier (grâce
au bouche à oreille) et je ne pouvais plus tous les accepter
dans l’horaire qui était prévu pour eux. Encore une fois, je
ne pouvais leur refuser l’accès à l’atelier philo, cela ne me
semblait pas juste. Les 3ème ne revenaient plus, il
ne restait que deux élèves dans le groupe des plus âgés, dont
une qui ne venait qu’une fois par mois environ à cause de son
emploi du temps d’une part et des copains de l’autre. J’ai
donc demandé au jeune garçon qui venait toutes les semaines,
si cela ne le dérangeait pas que quelques 6ème se
joignent à nous. Au contraire, il trouvait cela mieux. Il faut
dire que cela nous est souvent arrivé de nous retrouver
uniquement tous les deux, ce qui ne favorisait pas toujours le
dialogue. J’ai donc eu deux groupes : l’un où ils étaient
toujours environ dix sept et l’autre une dizaine.
Je
faisais face à quelques problèmes dans le premier groupe des 6ème ;
notamment des problèmes d’écoute. Il y avait trois garçons
légèrement perturbateurs mais qui, si je les menaçais de ne
plus les accepter, venaient me supplier de les garder. En même
temps, ils participaient, écoutaient quand même et faisaient
désormais partie de notre cercle. Je les ai « bannis » une
fois pour un seul atelier et l’ambiance s’en est ressentie ;
certes c’était plus calme, mais beaucoup moins vif. Nous
avions, je l’espérais, réussi réellement à créer cette fameuse
« communauté de recherche » dont parle Lipman.
Pour
éviter les perturbations, j’ai décidé d’instaurer un « donneur
de parole ». A tour de rôle (il se battait pour l’être) un
élève gérait la parole, alors qu’auparavant c’est moi qui la
donnais. Ils prenaient leur rôle très au sérieux et si
j’oubliais à qui c’était le tour, les enfants eux le savaient
parfaitement bien. Ce système a bien fonctionné.
J’ai
introduit, au bout de quelques mois, un micro, pour
enregistrer les ateliers. Il était posé au centre de la table.
Au début, cela a un peu perturbé les plus perturbateurs qui y
voyaient là un objet de convoitise pour faire des bêtises,
mais il a fini par être presqu’oublié.
Extrait d’un atelier avec des 6èmes.
Question de départ : Est-ce que j’ai un corps ou est-ce que
je suis un corps ?
Dialogues entre plusieurs élèves :
A :
Quand on dit « je », on parle de tout notre corps. « Je »,
ce n’est pas juste ma tête ou juste mes bras.
B :
Quand on dit « je », on parle de nous tout entier,
c’est-à-dire de notre corps et de notre esprit.
A :
Est-ce que mon corps est à moi ?
C :
Oui car je le contrôle. Par exemple, je dis frappe la table
et il frappe la table.
D :
« Je suis un corps », on ne peut pas vraiment être une
jambe, un cerveau, un bras… Alors que « j’ai un corps »
c’est mon esprit plus mon corps. Mon corps obéit à mon
esprit.
E :
Quand on dit j’ai un corps, c’est comme si je pouvais avoir
le corps d’un autre. Alors que quand on dit je suis un
corps, c’est comme si j’étais quelque chose de normal.
B :
Le cerveau stocke l’esprit. Le cerveau obéit à l’esprit.
L’esprit et le corps c’est un tout, mais c’est différent.
Eléments d’analyse
Ma
méthode
Je n’ai
pas à proprement parlé suivi de méthode. Je tâtonnais il est
vrai, mais l’enjeu était de construire avec eux un espace qui
leur corresponde et dans lequel je pouvais avoir une place. Je
pense qu’ils l’ont très rapidement compris. J’ai donc lu,
pendant l’été, différents textes de théoriciens et j’ai acheté
quelques livres avec des exemples de débats. Je me suis
inspirée de cours de terminale pour leur écrire, de manière
simplifiée, une petite note sur le sujet sur lequel on
discutait, note que je leur remettais systématiquement en fin
d’atelier.
Les
aspects positifs
Il est
toujours difficile de mesurer les impacts de tels ateliers,
d’autant que je n’avais pas les élèves en cours. Un professeur
d’histoire-géo m’a cependant dit que lorsqu’il a abordé la
Grèce avec ses élèves de 6ème, c’était « comme du
petit lait ». Pourtant, nous n’avions parlé qu’une seule fois
des philosophes grecs suite à leurs questions.
Ce qui
est sûr, c’est qu’ils adoraient ce moment de l’atelier.
Certains arrivaient avant l’heure pour m’aider à préparer la
salle ou finissaient de manger leur dessert pendant le début
de l’atelier de peur de ne pas être à l’heure. Parfois, quand
je ne pouvais assurer l’atelier pour cause d’obligation de
surveillance et autre petits tracas de la vie scolaire, les
enfants venaient me « harceler » pour qu’on le fasse à la
récré, mais avec dix minutes de récré ce n’était pas possible…
Qu’est-ce que cela peut signifier ? Comment est-il possible
d’analyser cet engouement ? Je pense que les élèves ont trouvé
dans cet atelier un espace où ils existaient différemment tout
en étant à l’intérieur de l’école. L’atelier philo fait appel
à leur raisonnement, à leur capacité à penser sur des sujets
qui les intéressent. J’ai moi-même été adolescente. J’ai vécu
mes années de collège relativement difficilement car c’est une
période où l’on se construit seul, mais où l’on est aussi aux
prises avec les groupes. Si on ne fait pas partie du groupe,
de la majorité qui dicte les conduites alors on se retrouve
bien souvent seul.
L’atelier philo était à la fois un groupe, une communauté et
en même temps, la majorité n’y avait pas cours. On pouvait
être seul à penser quelque chose sans que cela n’implique que
l’on soit exclu, mis à l’écart. D’ailleurs, je pense que ce
qui intéressait les élèves, c’était justement qu’on n’était
jamais seul. Ils découvraient que d’autres pensaient comme eux
et que même si ce n’était pas le cas, l’échange était
possible, sans confrontation autre qu’intellectuelle.
Au bout
de trois mois d’atelier, je leur ai distribué un petit
questionnaire pour savoir ce qu’ils pensaient de l’atelier.
Encore une fois, ils n’étaient pas obligés d’y répondre. Je
souligne ce point car à mon avis, cela participait à
l’engouement suscité par les ateliers. Je souhaitais leur
faire comprendre qu’ici, on ne pensait pas pour avoir de
bonnes notes, pour faire plaisir au professeur ou pour toute
autre raison, mais pour se faire plaisir. Certains
m’ont rendu le questionnaire le lendemain dans la cour de
récréation. Je pense qu’ils prenaient plaisir à ce qu’on leur
demande leur avis sur ce qu’ils vivaient. Il est rare que l’on
sollicite les élèves, pourtant acteurs principaux du système
scolaire. A-t-on peur de leurs réclamations ? Je pense que
bien souvent, on estime que ce qu’ils vont dire sera de
l’ordre de la remise en cause du cadre, des punitions, des
devoirs, qu’ils voudront en faire moins. A mon avis, on se
trompe. Il faut leur faire confiance et ne pas avoir peur de
ce qu’ils ont à dire.
Je
prendrais ici l’exemple d’un élève de 3ème qui ne
participait pas aux ateliers philo mais avec qui, néanmoins,
j’étais en contact régulier. Cet exemple peut permettre de
comprendre l’engouement suscité par les ateliers philo. Cet
élève se faisait « sortir » de cours quasi quotidiennement,
pour indiscipline, port intempestif de la casquette,
« arrogance »… Il est arrivé dans notre bureau de la vie
scolaire énervé et agressif en répétant, « de toute façon, on
ne peut pas parler avec les profs ! ». En tant qu’assistant
d’éducation, nous avons un rôle de médiateur. La plupart du
temps, les élèves nous aiment bien, nous respectent – même
s’il existe parfois des débordements. Alors, ils parlent avec
nous. Nous voulions donner à cet élève des exercices à faire,
comme c’est le cas quand ils sont « sortis » de cours. Il ne
voulait pas. Quoi faire ? L’envoyer chez la principale,
c’est-à-dire vers l’autorité supérieure ? Il se serait braqué
de plus belle. Je lui ai simplement posé la question : que
veux-tu faire ? Lui stipulant que ne rien faire était exclu.
Il m’a
dit, « est-ce que tu peux m’interviewer ? » La réponse m’a
surprise. Mais j’ai accepté le rôle qu’il me demandait de
jouer. On a parlé de sa vie, de son rapport à l’école, des
chanteurs qu’il aimait (il m’a tout de même dit adorer Charles
Aznavour, mais que dans sa cité, impossible de l’avouer !).
Pourquoi est-ce que ce moment a été possible ? Parce que je
lui faisais confiance, je ne jouais pas à lui faire confiance
et à le lui répéter « je te fais confiance mais ne me déçois
pas ! », non, je ne disais pas cela. Je ne lui ai rien dis.
Nous avons construit ensemble un espace commun où nous
pouvions échanger.
Je ne
prétends pas que c’est facile. Ce même élève avait été
auparavant relativement pénible avec moi. Devais-je lui en
tenir rigueur et refuser sa proposition pour autant ? Bien
sûr, je n’étais pas professeur, je n’avais pas de programme à
respecter, ni d’évaluation… C’est pour cette raison que des
espaces comme l’atelier philo (mais d’autres espaces peuvent
être inventés) sont nécessaires. Ils sont comme des bouffées
d’air frais pour des élèves trop souvent catalogués et qui
n’arrivent pas à sortir de cette position imposée. Combien de
fois n’ai-je pas entendu « de toute façon, le prof il ne veut
pas croire que je me suis mis au travail parce qu’il m’avait
l’année dernière et que je ne bossais pas ! ». Je ne cherche à
juger personne, je constate et essaie de comprendre pourquoi
les ateliers philo étaient un lieu que les élèves
appréciaient. Les ateliers philo sont des espaces à part et
doivent le rester. Ils permettent à certains élèves, en dehors
des cours, de la structure familiale, amicale, etc. d’être
autrement, de se découvrir aussi différemment, de prendre ce
temps nécessaire à la pensée.
Voici
quelques unes des questions que j’ai posées aux élèves dans le
questionnaire et quelques réponses:
-
Après ces trois mois, peux-tu me dire
ce qu’est pour toi, un atelier philo réussi ?
« C’est
que tout le monde puisse parler, qu’on respecte la parole des
autres et que les thèmes soient intéressants. », « parler des
choses qu’on aime et qu’on n’aime pas », « un atelier philo
réussi est pour moi : ne pas s’ennuyer même si on n’aime pas
le thème »
-
Qu’est-ce que t’apportent les
ateliers ?
« Ça
m’apporte des réponses à mes questions », « je pense que ça me
fait réfléchir car « sous » des mots on trouve d’autres
significations. », « Je peux partager mon avis et savoir ce
que les autres pensent », « « le fait de ne pas avoir honte »,
« parler ensemble », « de la joie et du bonheur »
-
Penses-tu que les ateliers philo sont
nécessaires ?
«oui
parce que ça nous aide à réussir dans la vie », « oui parce
qu’on peut dire ce qu’on pense », « je pense que c’est bien
parce qu’on se détend et qu’on peut s’exprimer », « oui pour
parler du monde, des choses », « oui car on ne parle pas de
ça souvent », « oui car on a besoin de parler, de se lâcher »,
« oui car maintenant j’ai un plus grand point de vue sur la
vie », « parce que j’apprends peut-être mieux qu’en classe… »
Je ne
peux dire si les élèves qui assistaient à l’atelier philo
savaient mieux s’exprimer ou pas grâce aux ateliers, étant
juge et partie je ne pouvais le mesurer. Je peux cependant
donner deux exemples qui sont pour moi des réussites :
-Le
premier est celui d’un jeune garçon, que j’appellerai Yassine.
Son envie de faire de la philo était incommensurable. Il
allait jusqu’à pleurer ou crier si l’atelier était annulé.
J’ai bien conscience que ce n’est pas une attitude tout à fait
« normale ». Il avait des problèmes de dyslexie et avait donc
parfois beaucoup de mal à faire une phrase. Au début, il ne
parlait presque pas et le connaissant et connaissant aussi
deux, trois enfants un peu moqueurs qui participaient aux
ateliers, je redoutais quelque peu sa prise de parole. Le jour
où il a commencé à parler, j’étais légèrement angoissée pour
lui. Mais aucun enfant n’a ri, ou ne s’est moqué, personne ne
lui a coupé la parole, même pas mes trois « agités ». Ils
l’ont laissé finir sa phrase, laborieuse au demeurant. Par la
suite, certains l’aidaient même à finir ses mots, mais
gentiment et lui, disait « oui c’est ça. »
Comment
peut-on expliquer cela ? Je pense que les élèves ne se sont
pas moqués parce qu’ils avaient intégrés les règles, le cadre
de l’atelier, qui, bien que peu contraignant, supposait
toutefois que la moquerie et les sarcasmes étaient exclus.
C’est le premier point.
La
seconde raison est à mon sens que l’on avait réussi à créer un
climat de confiance et, pour employer un grand mot, de paix.
La paix, cela ne signifie pas le consensus mou. Elle peut
supposer la confrontation des idées, le désaccord, etc. Mais
elle suppose aussi que tout le monde ait une place
équivalente, que personne ne soit supérieur et ne détienne la
vérité.
-
L’autre exemple est celui d’un élève de 6ème que
j’appellerai ici Maxime. En récré, c’était une petite terreur.
« Mauvais en classe » selon les professeurs, perturbateur,
toujours le premier à faire les mauvais coups. Au bout de
trois mois d’ateliers, il a voulu venir voir ce que c’était.
Par principe, je n’allais pas lui refuser cela. Devais-je en
effet ne pas lui faire confiance parce que je savais quelle
attitude il pouvait avoir par ailleurs ? Je l’ai donc autorisé
à venir tout en lui indiquant le cadre, les règles à
respecter. Il a accepté. Je n’ai jamais eu à m’en plaindre. Il
était très intéressé, posait des questions, prenait la parole
en levant la main et demandait – s’il y en avait un qui
chahutait – d’être silencieux. Il lui disait « mais tais-toi,
écoute ce qu’il dit ! » Bien sûr, il profitait du pass cantine
que les enfants avaient pour manger les premiers quand ils
avaient atelier philo. Il essayait de passer tous les jours en
premier ! Mais à l’atelier tout se passait bien. Et quand je
lui ai dit que s’il continuait avec son pass à faire n’importe
quoi, il ne viendrait plus à l’atelier, il a tout de suite
arrêté.
Pourquoi cet élève était-il si différent dans et hors de
l’atelier ? Je ne peux émettre que des hypothèses qui
recoupent ce que j’ai dit auparavant. Je pense qu’il y
trouvait un lieu où on lui faisait confiance. Au début,
certains élèves ont dit « oh non… » quand ils ont vu que
j’acceptais Maxime. Ils disaient cela parce qu’ils avaient
peur qu’il perturbe l’atelier, qu’il déconstruise ce que nous
avions collectivement construit. Mais cela n’a pas été le cas
et les autres ont totalement accepté Maxime.
Je
pense que ce jeune garçon vit la plupart du temps dans
l’immédiateté, l’action/réaction. Il ne prend pas le temps.
Mais est-ce de sa faute ? Il a onze ans, c’est très jeune,
trop jeune peut-être pour lui dire : tu es responsable de ton
comportement un point c’est tout. Il ne s’agit pas de
l’excuser mais de se rendre compte qu’on en demande beaucoup à
un si jeune garçon. Pendant toute cette année, j’ai été
confrontée à des élèves fragiles, sensibles, que leur tout
nouveau rôle d’adolescent effrayait quelque peu. Même ceux qui
sont armés, qui sont soutenus peuvent se sentir seuls. Alors,
que dire de ceux pour qui l’existence est compliquée, faite de
souffrances, de solitude ?
Maxime,
au fond, était un tout petit garçon qui jouait les durs parce
qu’il n’avait pas le choix s’il voulait s’en sortir ; il
créait ainsi des stratégies de défense. Pour avoir longtemps
parlé avec de jeunes gens qui lui ressemblaient, j’ai constaté
chez la plupart d’entre eux, une grande solitude.
Or,
l’atelier philo est contenant. Il n’est pas là pour protéger,
ni parler des problèmes de tous les jours, encore moins pour
guérir qui que ce soit. Mais, il permet tout simplement de
s’exprimer, de prendre le temps d’échanger avec d’autres sur
des sujets qui perturbent, déstabilisent mais sont
essentiels : la mort, l’existence, les lois, la liberté… Des
sujets qui nous fondent en tant qu’être humain car nous seuls
avons cette capacité à penser les phénomènes que nous vivons.
Nous en empêcher, c’est nous enlever un peu d’humanité.
Une
chose encore : à aucun moment ou très rarement les enfants ne
faisaient allusion à leur vie personnelle, à leurs problèmes.
Ils avaient bien compris que ce n’était pas le lieu. Ils ont
très vite réussi à rentrer dans l’abstraction, sans que cela
ne leur pose aucun problème particulier.
Les
difficultés
Elles
sont de plusieurs ordres.
►Avec
les élèves
Certains, comme je l’ai déjà dit, étaient turbulents et il me
fallait les canaliser. Ce problème a parfois pesé sur
l’atelier. Cependant, ils étaient des éléments importants du
groupe, de cette petite communauté dans cet espace
interstitiel qu’était l’atelier philo.
L’autre
problème fut celui des plus grands, qui parlaient beaucoup
moins. Et puis, pesaient sur eux aussi la « contrainte
sociale ». Aller à l’atelier philo apparaissait pour certains
comme un aveu de faiblesse, parfois une honte aux yeux des
copains, c’est en tout cas, ce que j’ai pu entendre dans la
cour de récréation.
Pourquoi une honte ? A mon avis, justement, parce que la
contrainte sociale, « groupale » pèse très fortement sur la
vie quotidienne des adolescents. Pour s’en rendre compte, il
suffit d’aller surfer sur certains de leurs blogs dont ils ne
manquaient pas de nous donner les adresses. Ces blogs sont des
communautés sans objet autre qu’être ensemble, qu’être
pareil ensemble, c’est-à-dire que je ne me reconnais qu’en
tant que je suis comme toi, que j’aime les mêmes choses, ai
les mêmes idées, les mêmes amis.
On se
reconnaît parce que l’autre nous ressemble et non pas parce
que nous cherchons à savoir qui l’on est ou parce que l’autre
m’apporte un regard différent, enrichissant. Je pense qu’à cet
âge, on a besoin d’un miroir, qui est alors le support de
notre existence, notre fondement. On refuse bien souvent la
différence quand ce n’est pas une tendance.
L’atelier philo apparaît peut-être pour certains comme un
support trop déplaisant car ils pressentent, peut-être, que
cela va remettre en cause leur appartenance au groupe, donc
quelque part leur raison d’être, le sens qu’ils donnent à leur
vie présente. Par ailleurs, pour être tout à fait honnête, je
pense que certains estiment que c’est un cours de plus, une
contrainte supplémentaire et que cela les ennuie parce qu’ils
n’ont pas de plaisir à connaître, apprendre, découvrir, en
tout cas, pas dans le cadre scolaire tel qu’il leur est la
plupart du temps proposé.
►
Avec l’équipe enseignante
Mis à
part ce professeur d’histoire-géo qui est venu me voir pour me
parler des ateliers philo, je n’ai jamais vu aucun autre
professeur et pourtant j’avais fait circuler un papier dans
tous les casiers expliquant ce que je faisais. Comme j’étais
novice en la matière, je pense qu’un échange avec d’autres
personnes m’aurait intéressé et apporté.
Je
pense que ma position première d’assistante d’éducation m’a
desservi. Les assistants d’éducation, bien qu’animant de
nombreux ateliers dans ce collège (atelier chinois, soutien
scolaire, atelier philo, etc.) n’ont jamais été considérés. Je
pense que cette question mérite réflexion. Le travail que nous
effectuons est loin d’être de la simple surveillance, mais
l’objet n’est pas ici de parler de ce problème.
►
Avec l’organisation de l’atelier
Le
temps imparti pour les ateliers de philo était à la fois trop
court et mal placé, car mangé par les deux bouts : d’un côté
la cantine et de l’autre la sonnerie de la reprise des cours
de l’après-midi. La fin des ateliers se faisait toujours dans
un certain stress de manquer à l’appel pour les enfants, comme
pour moi ! Il est donc essentiel de réfléchir au cadre de
l’activité.
Penser
demande du temps. Je souhaitais que l’atelier philo soit une
pause, dans le sens à la fois d’une pause dans la journée d’un
collégien, d’une pause dans la forme traditionnelle de la
transmission des savoirs et une pause temporelle, c’est-à-dire
un moment qui permettre de se poser et de réfléchir en prenant
le temps. Or, le moment de l’atelier était quelque peu
stressant. J’aurais sans doute du raccourcir le temps imparti
à une demi-heure. Il est toujours nécessaire de penser cet
aspect matériel contraignant : le cadre de l’atelier, si l’on
veut qu’il soit contenant, doit être relativement bien
construit et solide.
Conclusion
Avec le
recul, je me rends compte de tous les problèmes de mon
tâtonnement, de mes questions peut-être parfois trop brutes
adressées aux enfants. Je n’ai suivi ni formation, ni n’ai
rencontré régulièrement d’autres personnes animant de tels
ateliers pour pouvoir en parler. Mais ce qui m’importait et ce
qui me faisait dire que cela fonctionnait, c’était leur
enthousiasme, leur présence et leurs questions.
La
leçon que j’en tire est que si je devais animer à nouveau, mon
cadre serait certainement mieux construit, tout en laissant
cette part d’incertitude et de souplesse qui permet
l’interaction. Quand je dis que mon cadre serait mieux
construit, cela signifie que l’atelier aurait duré un peu
moins longtemps afin de ne pas risquer de mettre les élèves en
retard pour leur premier cours de l’après-midi. Mon cadre
serait mieux construit dans le sens où l’expérience que j’ai
vécu cette année ne peut être remplacée par aucune lecture.
Au
niveau pédagogique, je pense que ces ateliers sont
nécessaires, indispensables mêmes au sein des établissements
scolaires. Si les enfants ne construisent pas réellement
leur propre pensée – et est-on sûr qu’un adulte possède
sa propre pensée ? – ils apprennent cependant à penser, à
complexifier le monde qui leur est parfois présenté comme déjà
pensé, prêt-à-penser, parce que le moralisme y a bonne place.
Il
s’agit d’ailleurs de se départir de toute dérive
moralisatrice. Je n’étais pas là, en tant qu’animatrice, pour
leur dit « ça c’est bien », « ça ce n’est pas bien ». Mon rôle
était celui d’une impulsion. Dans un mot s’ouvrait un monde
complexe, qui pouvait être effrayant et déstabilisant.
L’atelier philo n’a pour moi rien à voir avec une quelconque
éducation à la citoyenneté. Il doit rester un lieu indépendant
de toute velléité programmatique ou normative.
Je me
suis rendue compte que si certaines personnes étaient
réfractaires à de tels ateliers, c’est parce qu’elles pensent
que la philosophie est « mise au service de ». Mise au service
d’enfant en difficulté, d’enfants en crise, etc. Or, je pense
qu’il ne s’agit pas de cela. Bien sûr que dans ces cas, les
ateliers de philosophie ont pour but à la fois de faire penser
et d’apaiser quelque part ce qui demeure des souffrances
individuelles. Mais finalement, est-ce mettre la philo au
« service de » ou est-ce donner la chance à des élèves d’avoir
un lieu différent au sein de l’école qui leur permettent de se
découvrir différemment et tout simplement de penser ?
Enfin,
la question des débats à visée philosophique invite à
réfléchir sur les finalités des enseignements dispensés le
temps de la scolarité obligatoire. Et ceci pour une raison
principale. La pratique philosophique à l’école s’effectue
généralement lors d’ateliers informels, où parfois même le
professeur est absent (un « animateur » le remplace) et où
n’existe ni évaluation, ni contenus prescrits. Ça ne sert,
a priori, au sens strictement utilitaire à « rien ». La
note sert à la moyenne qui elle-même sert à évaluer l’élève,
l’orienter. Au final, on cherche à construire un individu
autonome (dans le meilleur des cas) mais bien plus souvent un
élève normalisé.
La
notion d’élève normalisé renvoie à l’idée que l’institution
scolaire a défini un « plan unique » à partir duquel tous les
élèves vont pouvoir être ramenés et répartis sur une échelle
commune de valeur, ce qui est à la base de la normalisation du
système scolaire, distribuant les individus en « bons »,
« mauvais », et toutes les nuances entre les deux.
D’autre
part, les contenus d’enseignement se perdent bien souvent dans
cette finalité toute existentielle (aussi bien d’ailleurs chez
les professeurs que chez les élèves) « passer », c’est-à-dire
intégrer le niveau supérieur et non penser. On a trop souvent
l’impression que la construction d’un individu à la fois qui
sait et sait pourquoi et comment il sait, se perd dans ces
jeux de moyenne.
Bien
sûr, les enseignements reçus à l’école sont indispensables.
Cependant, il est aujourd’hui fondamental de modifier la
manière dont la transmission des savoirs s’effectue à l’école.
Il est nécessaire d’ouvrir, au sein de l’institution scolaire,
des espaces qui s’imposent d’autres finalités que la notation
des individus, faisant prévaloir, par exemple, les liens entre
considérations théoriques et décisions pratiques comme le
permet, pensons-nous les débats à visée philosophique.
Sans
enjeu purement scolaire (au sens français du terme), les
ateliers de philosophie se trouvent dans un espace
intermédiaire. C’est cette notion d’espace intermédiaire qu’il
s’agit à la fois de comprendre, de créer et de pérenniser.

?
Inscription sur le tableau d’une salle de cours, collège
Gambetta.
Annexe
ATELIER PHILO




Initiation à la philosophie en lycée professionnel Flocon

Compte-rendu d’expérience
Par
Philippe Exelmans, Lycée professionnel Flocon, Paris, 18ème.
Philippe Exelmans, anciennement professeur au lycée
Professionnel Flocon, y a mis en place des ateliers
d’initiation à la philosophie. Le texte initial, ici
légèrement remis en forme, faisait partie de la base de
données « innovation » de la mission académique. Il nous
semblait important de faire part de cette expérience car c’est
un exemple intéressant de ce qu’il est possible de mettre en
place dans un lycée professionnel. Ces ateliers tentaient de
répondre à la question : comment valoriser la réflexion des
élèves ?
Contexte
L’action s’est déroulée dans un lycée d’Enseignement
Professionnel Tertiaire (secrétariat et comptabilité) situé
dans un arrondissement « difficile » de Paris, avec une
population essentiellement d’origine étrangère et des élèves
orientés par défaut. Ils présentaient en règle générale de
grosses difficultés dans la maîtrise de la langue française et
donc dans la construction formalisée de l’analyse. Il
s’agissait, grâce aux ateliers de philosophie, de permettre à
des élèves de lycée professionnel de s’initier à la réflexion
philosophique, à travers la lecture d’un corpus de textes
hétérogènes (genre, tonalité, époque, thème…).
Mise en œuvre de l’action.
L’initiation à la philosophie s’est faite une heure par
semaine, à l’initiative d’un professeur, sans concertation et
d’une manière arbitraire
1999/2000 : une classe de 1ère Bac Pro Comptable
(en classe entière)
2000/2001 : une classe de 1ère et une classe de
Terminale Bac Pro Comptable (en classe entière)
2001/2002 : une classe de 1ère et une classe de
Terminale Bac Pro Comptable (en ½ groupe)
une classe de Terminale Bac Pro
Secrétariat (en classe entière)
Principe de fonctionnement de la séquence :
1.
Lecture linéaire texte paragraphe par paragraphe.
2.
Explication, explicitation, commentaires des élèves et du
professeur (parfois digressions importantes).
3.
Reformulation de l’idée à chaque paragraphe, puis rédaction du
résumé du texte.
4.
Discussions et argumentation des élèves sur le thème, le
concept, la notion.
5.
Évaluation.
Structure thématique : le cours se construit sur l’idée que « l’homme
est un être au monde
avec ».
On
étudie d’abord « l’être » : ce que je suis ; puis ce qui est,
mais qui n’est pas moi : « l’autre » et « le monde » ; et
enfin la relation entre ces trois polarité : « moi »,
« l’autre », « le monde » : (mon monde, le monde de l’autre,
un monde commun ?…)
Textes
de : Aristote, Castoriadis, Cioran, Descartes, de Beauvoir,
Maalouf, Molière, Morin, Pascal, Pyrrhon, Rousseau, Sartre,
Voltaire…
Cette
« activité philosophique » a été envisagée comme un outil
pédagogique pour différents objectifs qui relèvent des savoir,
savoir-faire, savoir-être.
Problèmes « traités » et résultats
Constats
Ces
élèves fonctionnaient bien souvent sur des préjugés. Ils
avaient une appréhension simpliste de la réalité, étaient
parfois allophones et étaient souvent confrontés à une double
lecture culturelle du monde, ce qui leur posaient des
problèmes d’identité tant culturelle que sociale.
Ils
présentaient par ailleurs des difficultés de compréhension des
textes et avaient parfois le sentiment que les problématiques
rencontrées étaient trop complexes. Ils adoptaient alors des
stratégies d’évitement renforçant leur manque de confiance
Solutions
« Je
suis capable de faire de la philosophie »
La
lecture linéaire, commentée, expliquée, explicitée et discutée
de textes complexes dans le cadre d’un « cours de philo »,
permet tout d’abord de valoriser ces élèves et de leur donner
confiance en leurs capacités de compréhension et d’analyse.
« Rien
n’est simple, tout est simplifié »
L’abord
de notions et concepts complexes, permet de complexifier leur
appréhension du réel et de remettre en cause le fonctionnement
simpliste du préjugé. La structure des raisonnements présentés
dans les textes (maïeutique, dialectique, argumentative,
poétique…) permet de comprendre et éprouver qu’une réalité
(événement, fait, idée) peut être travaillée sous différents
angles : peu sont faux, tous sont partiels et partiaux.
« Je
dois appréhender mon existence »
Les
thématiques des textes sont choisies en fonction de
problématiques proches des élèves : identité et altérité,
égocentrisme, croyance et rationalisme, société…
Valorisation
L’effet
de valorisation fut quasi immédiat car les élèves se sont
sentis « favorisés » par l’ajout de cette matière (absente en
lycée professionnel) que n’avaient pas les autres élèves du
lycée.
« On
fera de la philo, comme les élèves normaux ? » demande un
élève à la première séance. Même ceux qui rechignaient ont dit
par la suite à leurs camarades qu’ils allaient « en cours de
philo, un truc de ouf ! ».
Ils se
sont sentis « respectés » car les textes étaient complexes,
les notions difficiles et cela leur donnait le sentiment que
le professeur ne baissait pas ses exigences et faisait
confiance à leurs capacités.
Ils se
rendaient compte que ce qui, à la première lecture, était
incompréhensible, devenait clair une fois que le texte
travaillé et les idées reformulées. Bien sûr, ils avaient
l’impression, et souvent avec raison, qu’ils ne pourraient
comprendre sans le professeur ; mais ils se rendaient
néanmoins compte que rien n’est incompréhensible en soi. Ils
avaient donc davantage confiance en eux, en leur professeur et
en une possible « lisibilité » du monde.
Les effets des ateliers philo
Connaissances
Outre
l’apport de connaissances proprement philosophiques telles que
le concept d’altérité, d’égocentrisme, la notion de croyance,
de culture… le « cours » de philosophie permet de revisiter
plus en profondeur des notions rencontrées en français et
histoire géographie : « l’argumentation comme arme unique dans
la relation de pouvoir en démocratie », « l’égocentrisme
fondamental et structurel chez Molière », « la culture et / ou
les cultures dans un monde de migration »… et inversement, de
réinvestir ces ouvertures « philosophiques » dans la vie et
les autres cours.
« Il
fait l’imbécile. C’est sartrien, madame. Il n’existe pas si on
ne le regarde pas » disait un élève en cours de mathématique.
« Ma culture elle est pas meilleure, elle est différente ;
c’est en cela qu’elle paraît nulle ou meilleure » exprimait
une autre élève en arts plastiques.
Compétences
Cette
approche de textes complexes montre aux élèves que,
contrairement à ce qu’ils croient, ce sont les choses les plus
complexifiées qui sont généralement plus proche de la
« réalité ». Le simplisme est souvent un raccourci pratique,
idéologique et trompeur. C’est une manière de discréditer les
« préjugés » sur lesquels ils fondent souvent leur vision du
monde. En cela c’est la constitution de compétences réflexives
importantes.
Cela
leur montre aussi combien est nécessaire l’étude de l’objet
qui ne s’offre pas au premier abord, l’accord sur le
vocabulaire et le champ sur lequel on se place, et qu’il
convient à chaque fois de déterminer d’où l’on parle, de
vérifier les sources, de légitimer les idées, de définir les
objectifs… autant de compétences réflexives qui engagent des
compétences du discours qui pourront être réinvesties dans les
autres cours.
Ces
compétences sont indispensables à tout citoyen dans sa
participation à la construction sociale de la démocratie, mais
aussi dans la construction personnelle de son identité et de
sa vie personnelle et professionnelle : il s’agit d’être apte
à appréhender la complexité du « réel » et d’être capable de
s’adapter à cette « réalité ».
Evolution et perspective
Il
serait intéressant d’envisager l’enseignement « souple » d’une
activité philosophique qui devrait être obligatoire dans tous
les lycées professionnels.
L’enseignement philosophique doit toujours partir d’un
problème concret rencontré par un élève (concepts et notions
toujours contextualisés). Par exemple, quand un élève dit :
« Je suis amoureuse ». On peut alors poser les questions
suivantes : qui est amoureux ? Qu’est ce que l’amour ? Quels
types d’amour ? Qu’est ce qu’une relation ? Qu’est-ce que je
suis pour l’autre ? Qu’est-ce que la réciprocité ?…
Autre
exemple. Quand un élève dit : « Mon patron m’a mis à la
porte ». On peut poser enclencher le débat à partir de
questions telles : qui est mis à la porte ? Moi ou ma
compétence professionnelle ? Combien ai-je de moi ? Qu’est ce
que le pouvoir (économique, politique, militaire, partagé ou
arbitraire) ? Qu’est-ce que cette porte ?
L’intérêt est de croiser cette ouverture apportée par les
ateliers de philosophie avec les autres matières (aussi bien
littérature que mathématique ou vie sociale et
professionnelle).
Enfin,
il est essentiel de penser des évaluations qui pourraient
sanctionner des évolutions de la réflexion plus que du
discours et d’imaginer des modalités d’exercice de l’activité
philosophique dans toutes les matières. Il s’agirait alors de
répondre à la question : sur quels présupposés philosophiques
se fonde ma discipline ?
Compte-rendu de rencontre
Bruno
Magret, intervenant à la Mission Générale d’Insertion de
l’Education Nationale
Bruno
Magret est un travailleur indépendant, dans tous les sens du
terme. Son parcours atypique l’a conduit très tôt à
s’intéresser à la pensée, notamment par le biais de l’école
buissonnière, en tant qu’autodidacte des Arts Martiaux, de la
philosophie extrême orientale[17]…
Lors de notre rencontre, Bruno Magret a souligné l’importance
pour lui de la tradition socratique dans sa pratique. Son
travail répond à la question : Comment permettre à des élèves
en difficulté, d’accéder à cette exigence de pensée ?
Dans le
cadre de son travail à la Mission Générale d’Insertion de
l’Education Nationale, les élèves ont entre 16 et 21 ans. Ce
sont des élèves qui ont quitté le système scolaire sans
diplôme et que l’on tente ainsi de réinsérer en recréant des
classes. Bruno Magret voit ces élèves toutes les semaines
pendant deux heures, lors de ce qu’il a nommé l’atelier de
philosophie pratique qui est un cours à part entière mais qui
se déroule sous la forme de débats.
Il
s’agit de les amener à réfléchir, à apprendre à raisonner
(problématiser, questionner, analyser, conceptualiser et
argumenter) à développer une conscience de soi car « plus ils
se comprennent, plus ils peuvent se projeter dans l’avenir. La
socialisation par le dialogue, l’ouverture d’esprit, le
travail sur le comportement (savoir être), l’accession à la
citoyenneté est l’autre volet de cette philosophie qui se veut
pratique. Je leur apprends à accéder au « nous » ». Bruno
Magret tente ainsi de renouer avec la philosophie antique qui
était avant tout un mode de vie et une volonté de se sculpter
soi-même en tant qu’être humain et citoyen.
En fin
d’année, il emmène ses élèves en sortie afin de renouer
également avec la tradition de l‘Agora. Socrate déambulait en
effet pieds nus sur la place publique.
Les
cafés furent et sont toujours, par le biais des Cafés Philos,
les héritiers de cette tradition. Nombre d’intellectuels, de
poètes, d’artistes et de philosophes ont fait la renommée des
cafés parisiens tels que la Closerie des Lilas, La Coupole, le
Flore… Il va par exemple avec ses élèves dans le premier café
parisien (le Procope) où les philosophes des Lumières et les
révolutionnaires de la Révolution Française se sont réunis.
Bruno
Magret anime également, dans les lycées qui font appel à lui,
des Cafés Philos entre professeurs et élèves et constate
d’ailleurs que les professeurs sont bien moins nombreux que
les élèves à y venir. Il estime que cela permet aux élèves
comme aux professeurs de se décentrer par rapport à leur
fonction. Ils se rencontrent ainsi sur un territoire où « le
savoir est mis en abyme ».
Bruno
Magret pense d’ailleurs que sur certaines questions – par
exemple « qu’est-ce que le bonheur ? » – les professeurs et
les élèves en sont au même point.
On fait
aussi appel à lui dans le cas de tensions entre élèves et
professeurs, principalement en lycée. Il travaille alors sur
la question de la scolarité, de l’éducation, du respect… avec
les élèves. Ce sont souvent des élèves très durs pour qui la
réflexion globale n’est pas évidente, habitués qu’ils sont à
se situer dans l’immédiateté de la réponse, souvent violente –
tout au moins verbalement. Le simple fait d’arriver à ce
qu’ils parlent chacun à leur tour est tout un travail. Mais
Bruno Magret explique que ce sont des élèves intelligents et
que si le débat est bien mené, alors la réflexion naît.
Sa
méthode se situe dans la tradition socratique de la maïeutique
et de l’agora : faire accoucher des idées, les questionner,
les remettre en cause, les argumenter… Tout son travail
s’effectue sous forme orale, à travers la pratique du débat.
Pour Bruno Magret, la discussion est fondamentale dans
l‘apprentissage de tout ce qui touche à la réflexion, la
communauté de recherche aussi, car comme il le dit « on
apprend à penser en commun.
On ne
peut pas être intelligent tout seul. Il s’agit d’être capable
de faire émerger collectivement la réflexion ». Lors des
débats, il interroge les élèves, il les renvoie à ce qu’ils
expriment en rentrant à l’intérieur de ce qu’ils disent, en
leur pointant les incohérences, les contradictions…
Bruno
Magret pense que les élèves ont peu, dans le cadre de
l’institution scolaire, l’occasion de prendre la parole. Or,
ils sont en demande de ces échanges. Pour lui, l’école est
parfois trop coercitive. Il opère clairement une distinction
entre le maître spirituel et le philosophe et se situe
fondamentalement dans la tradition socratique, laïque et
humaniste de la philosophie.
Il
s’agit pour lui de répondre à la question : comment leur
donner des repères sans les leur donner tout fait et tout en
les invitant à répondre à leur propres questions ? Bruno
Magret explique que la plupart des élèves avec lesquels il
travaille sont « paumés », ne parlent plus vraiment avec leurs
parents et encore moins avec les autres adultes. Ils se
positionnent dans un rapport de force avec le monde extérieur
et même souvent avec leurs copains. Ils sont seuls.
Il les
aide alors à avoir une conscience plus universelle, plus
globale du monde et à apprendre la discussion avec les autres.
Il dit être le plus impartial possible lors des débats.
Concernant l’âge pour commencer les ateliers de philosophie
pratique. L’âge de l’adolescence est pour lui idéal, car c’est
l’âge des modifications, des transformations, du corps et de
l’esprit. « Les adolescents commencent à développer un début
de raisonnement et si personne autour d’eux ne répond à cela,
alors, ils s’enferment. »
Pour
Bruno Magret la philosophie est le socle spirituel des valeurs
modernes telles que la démocratie, la République la laïcité,
les Droits de l‘homme… « Et on voudrait la supprimer ! Je
voudrais qu’elle se propage partout, car, si dans une société,
on ne pense pas, c’est le chaos ! »
@
http://brunomagret.viabloga.com/news/sans-titre-2
Mme
Marion Gaborit, professeur d’histoire-géographie, Collège
Utrillo, Paris, 18ème.
Depuis quelques années dans l’académie, des « dispositifs de
socialisation et d’apprentissages» ont été construits au sein
de collèges, afin de répondre aux besoins d’une prise en
charge temporaire plus différenciée d’élèves en grande
difficulté.
Au
collège Utrillo, les élèves sont retirés de leur classe
pendant cinq semaines. Ils la réintègrent ensuite. Ils
participent alors à différents ateliers tels que des ateliers
de civilisations anglo-saxonnes, de percussion, de
mathématique, de littérature, de théâtre, de sport, de cinéma
et, particularité de ce collège, des ateliers philo.
L’enseignement dispensé pendant ce temps de « retrait » est en
rapport avec les programmes du niveau concerné mais les
notions sont abordées d’une façon différente afin de remotiver
les élèves.
Ce
dispositif, au collège Utrillo, s’adresse lors de chaque
session à environ six élèves de 5ème ; quand c’est
possible, le groupe est composé de trois garçons et de trois
filles. Il s’agit, comme l’indique la brochure destinée aux
parents, de donner à l’élève « une chance de réussite au sein
de l’établissement, de lui donner confiance en lui, de le
motiver et d’essayer, si cela est possible, de résoudre des
problèmes qui le gênent dans sa scolarité. »
L’atelier de philosophie est animé par Marion Gaborit,
professeur d’histoire-géographie depuis trois ans. Chaque
atelier dure deux heures.
Comment l’idée de mettre en place un atelier philo dans le
cadre du DSA vous est-elle venue ?
L'idée
d'un atelier philo est née du constat suivant : les élèves
n'ont et n'auront probablement pas l'occasion de discuter de
thèmes qui pourtant les intéressent. Religion, racisme,
égalité fille-garçons, le savoir, l'école et sa nécessité, la
violence ... Les argumentations philosophiques sont réservées
aux classes de terminales que n'atteindront pas ces élèves. Or
ils ont droit à la discussion et aux débats !! Quand un groupe
d'élèves discute, cela ne va rarement plus loin que des
affirmations sans argumentation aucune et débouche souvent par
des insultes et des coups. Ces élèves n'ont pas l'occasion de
"discuter" sur des thèmes qui les intéressent.
Je
voulais en fait donner la possibilité à ces élèves d'avoir un
lieu de débat, de discussion qui leur fait cruellement défaut
au collège et souvent à la maison. La plupart n'auront
l'occasion de débattre que cette année là, dans cet atelier.
Je voulais aussi qu'ils apprennent à écouter, à entendre leur
interlocuteur, à respecter son avis, à le laisser parler, sans
le jeter d'un mot. Bref, qu'ils apprennent à avoir une
discussion.
Comment les autres membres de l’équipe ont-ils perçu cet
atelier ?
L'atelier a été très bien perçu par les membres de l'équipe.
Mais personne ne veut reprendre le flambeau après mon départ
du DSA en juin. Alors que tous en seraient capables. Donc ...
Quant à la principale, Mme Chevalet, elle tient beaucoup à cet
atelier qu'elle considère comme un lieu de parole et
d'apprentissage de la parole indispensable.
Comment les élèves réagissent-ils à l’atelier philo ?
Au
départ, ils sont assez curieux. Lors de la séance de
présentation, je leur explique ce que l’on va faire et le but
de cet atelier : comment prend-on la parole ? A quoi cela
sert ?
L’atelier philo est décrit ainsi : « Durant cet atelier, il
s’agit de choisir un thème de discussion et de laisser chacun
donner son avis. Cet avis doit être argumenté, chacun peut le
contredire ou l’appuyer. Durant cinq semaines, il faut
apprendre à donner son avis, savoir expliquer son choix,
respecter la parole de l’autre, savoir prendre la parole en
groupe. Les thèmes sont choisis par l’enseignante ou proposés
par les élèves. » Le plus souvent, les élèves aiment les
ateliers philo même si parfois certains ne parlent pas.
Comment cela se passe-t-il lors des ateliers ?
Je
propose une question ou un texte puis nous tentons d’en
débattre. Par exemple : qu’est-ce que l’autorité, Dieu
existe-t-il ?, A quoi servent les règles ?, Qu’est-ce que le
racisme ?, etc. Lors d’un atelier, j’ai proposé un texte de
Pascal extrait du Second discours sur la condition des
Grands, cela a très bien marché et leur a beaucoup plu, à
ma grande surprise. Il faut savoir que les séances durent deux
heures, mais que l’atelier ne dure jamais autant, c’est bien
trop long. Au départ, je voulais que l’atelier dure une heure
et cela deux fois par semaine, mais pour des questions
d’emploi du temps cela n’a pas été possible.
En
outre, six élèves c’est trop restreint pour un débat.
J’interviens beaucoup parce qu’ils ont tendance à s’insulter
et à dériver sur des propos « limites ». Je relance alors en
donnant des exemples, en posant des questions. Si l’on
travaille sur un texte, j’essaie de replonger dans ce texte de
leur demander ce qu’ils en pensent.
Ce sont
des enfants qui sont souvent perdus, mais qui ne sont pas
bêtes, loin de là et qui connaissant énormément de choses.
Certains s’intéressent à des choses inattendues. Au départ,
l’atelier est vraiment un lieu conçu pour parler, argumenter,
admettre l’opinion de l’autre, dialoguer. Cela marche plus ou
moins bien selon les thèmes.
Est-ce qu’il y a des thèmes qui sont plus difficiles à
aborder que d’autres?
Le
thème de la religion est un thème délicat. Certains pensent
que l’on n’a pas à discuter de Dieu, qu’il existe un point
c’est tout. Il y en a quand même un, de temps en temps, qui
veut bien essayer d’en discuter, mais c’est rare.
Le
thème du rapport garçon/fille est aussi un thème difficile. Ça
tourne toujours autour de l’idée, avancée par les garçons, que
les filles sont trop violentes, qu’elles tapent trop les
garçons ! Ça dérive aussi sur les rapports amoureux. En même
temps, ce sont des choses que, bien souvent, ils n’avouent
jamais à leurs parents.
Le
débat sur le racisme intervient à chaque session, (c'est quoi
le racisme ?, pourquoi est-on raciste ? et choisit-on d'être
noir ? lié à c'est quoi se sentir noir?) Ce sont des débats
extrêmement tendus, les notions abordées les concernent
directement et ils se sentent très impliqués.
A ce
propos, nous faisons régulièrement des panneaux avec des idées
qui ont été développées lors de l’atelier philo. Ils sont très
contents de cela, mais ne veulent surtout pas que leurs
parents les voient.
Avez-vous suivi une méthode particulière pour animer ces
ateliers ?
J’ai lu
quelques textes de Michel Tozzi. Mais c’est une méthode très
cadrée, très précise. Le descriptif de sa méthode est quasi
magique ! Cela fait rêver ! Mais à six, ce n’est pas faisable,
d’autant que ce sont des élèves très difficiles. Parfois,
pendant l’atelier, il y en a deux qui parlent de tout à fait
autre chose. Je les mets alors dans un coin. C’est très
difficile à gérer parce qu’ils sont dans des situations
compliquées face à l’école. De toute façon, je ne force jamais
personne à parler. Ma méthode évolue, s’adapte à chaque groupe
différent.
Je
remarque tout de même qu’au niveau des méthodes, il n’existe
pas grand chose à destination des adolescents réellement
difficiles.
Diriez-vous que l’atelier philo a un impact sur les élèves ?
Nous
avons très peu, dans tout le DSA, de retour sur expérience.
C’est très difficile de relever des effets. Ce qui est sûr,
c’est que lors de l’atelier philo, ils apprennent à faire des
phrases, à argumenter entre eux, à s’écouter parler. Il y a
des ateliers philo qui fonctionnent très bien et d’autres qui
sont catastrophiques. Et puis, la plupart aiment cela malgré
tout.
Pensez-vous que les ateliers philo, de manière générale, sont
des lieux importants dans un établissement scolaire ?
Ce sont
des espaces nécessaires. Cela permet à certains élèves de
faire ce qu’ils ne font quasiment jamais, ni au collège, ni
chez eux : réfléchir. Il est nécessaire de développer de tels
ateliers avec les autres élèves, pas uniquement ceux qui sont
en DSA. Enfin les ateliers philo leur permettent surtout
d'avancer un avis dans le calme, sans passion. (Ils discutent
chez eux sans doute dans le calme mais pas de tous les sujets
et entre eux mais c'est trop souvent dans le cri pour imposer
son avis à l'autre quelques fois en recourant au coup final).

Dessin
réalisé par Françoise Pillet
?
Pour Marion Gaborit, « Le travail fait lors des ateliers philo
pourrait notamment s'apparenter à celui du jardinier qui a
semé des grains précieux et qui en attend beaucoup,
c'est-à-dire une pousse et une récolte fructueuse. »
Frédéric Martin, professeur documentaliste[18],
lycée professionnel Jenatzy, Paris, 18ème.
Frédéric Marin est à l’origine de la création d’ateliers philo
dans le lycée. Au-delà de leur contenu, l’originalité de ces
ateliers réside dans la mise en place, conjointement avec un
autre professeur, d’un système d’évaluation bonus pour les
élèves participant à l’atelier philo. Alors, les élèves y
participent-ils dans le but d’avoir de meilleures notes ?
Pourriez-vous vous présenter et expliquer ce qui vous amené à
vous intéresser à la philosophie en lycée professionnel ?
D’une
part la philosophie n’est pas enseignée en LP, ce qui me
paraît être une injustice faite aux élèves de Baccalauréat
Professionnel. D’autre part les questions philosophiques sont,
évidemment, l’occasion de poser des interrogations riches de
sens.
Dans
le cadre de vos précédents cours en tant que professeur de
lettres-histoire en lycée professionnel, vous avez animé des
séquences d'argumentation liée à l'utilisation de questions
philosophiques, pouvez-vous nous expliquer en quoi cela
consistait ?
En
premier lieu, les élèves étaient avertis qu’il ne s’agissait
en aucun cas de faire de la philosophie, mais
d’utiliser les questions de dissertation pour construire une
argumentation et l’exposer à l’oral. La séquence, pour vous la
présenter sommairement, comportait les étapes suivantes :
-Une
introduction : la philosophie en Lycée général,
l’argumentation en français fondée sur des questions
philosophiques
-L’étude préalable d’une question philosophique, la structure
et la construction d’une argumentation. La question choisie
était en lien avec le programme d’histoire pour trouver plus
facilement des arguments.
-le
choix par les élèves d’une question philosophie (j’ai aussi
tenté la désignation par le tirage au sort, son aspect ludique
étant intéressant)
-la
construction des argumentations à l’écrit, partie la plus
fastidieuse pour nos élèves, mais cruciale pour la réussite
des exposés oral : ce qui n’a pas été bien écrit ne
pourra être bien restitué à l’oral.
-les
exposés oraux et le jeu des questions réponses suivant
l’exposé
C’est
une séquence qui, toujours, a bien fonctionné avec les élèves.
Ils la gardaient en souvenir, ce qui n’était pas, loin de là,
le cas pour les autres séquences …
Quel
était le public auquel vous donniez ces cours ?
Des
élèves de Terminale Bac Pro, j’ai aussi tenté l’expérience
avec des Terminales BEP et même en Terminale CAP, en adaptant
le niveau d’exigence.
Vous
êtes actuellement professeur documentaliste, pouvez-vous nous
expliquer comment vous organisez et animez vos ateliers philo
et quel est le public concerné ?
J’ai dû
apprendre à présenter le projet aux collègues pour l’adapter,
car le professeur documentaliste ne peut pas travailler de
manière isolée. J’ai travaillé avec une collègue
d’enseignement professionnel, très dynamique. L’atelier avait
lieu sur une heure libre d’une classe de bac pro Logistique,
avec les élèves volontaires.
En
soignant la présentation du projet et grâce à un astucieux
système d’évaluation par bonus imaginé par ma collègue, nous
avons réussi à motiver la majorité du groupe. Le but de
l’atelier était de construire un exposé oral argumenté à
partir de questions philosophiques choisies par les élèves en
passant par une phase d’écriture. Un débat argumenté a suivi.
Il est aussi important de travailler avec un groupe
relativement restreint (une dizaine d’élèves)
Avez-vous suivi une formation spécifique et avez-vous une
méthode d’animation particulière pour ces ateliers ?
Non,
j’ai réinvesti mon expérience de professeur de français. Je
reconduirai l’expérience en tirant davantage profit du
positionnement différent du professeur documentaliste que je
ne l’ai fait cette année. Je souhaite tenter l’expérience avec
les élèves en difficulté et accorder plus de place à la
recherche documentaire. J’enrichis le fonds du CDI dans cette
optique. Je crois cependant toujours aussi cruciale la
pratique de l’oral pour nos élèves.
A
votre avis, qu’en retirent les élèves qui y participent ?
D’abord
une pratique de l’oral, très utile pour les épreuves orales du
Bac Pro et les autres aussi d’ailleurs. Ensuite, une
initiation à la réponse nuancée et argumentée à des questions
riches d’interrogations et donc de sens. La tendance naturelle
de nos élèves étant souvent la réponse impulsive, non
réfléchie, tranchée. Or, les choses ne sont jamais simples …
Une valorisation, aussi, au regard de leurs camarades de lycée
général.
Par
ailleurs, le professeur d’enseignement professionnel a eu la
judicieuse idée d’instaurer une évaluation par bonus :
je proposais une évaluation lettrée aux élèves à la fin de
l’atelier (A-B-C-D-E-, peut-être une réminiscence de
l’évaluation que j’ai moi-même connue à l’école élémentaire
…). Seules les évaluations A et B étaient retenues et ces
évaluations étaient converties par le professeur en points à
rajouter à des devoirs où les élèves n’avaient pas eu de
bonnes notes.
Cela a
remarquablement fonctionné, car les élèves avaient tout à
gagner à tenter l’expérience : s’ils réussissaient leur
exposé, ils pouvaient voir convertir leur lettre en points
supplémentaires, s’ils rataient leur exposé, rien ne se
passait … le bénéfice ne pouvait donc qu’être total. J’ai
trouvé cette formule très utile pour motiver les élèves.
Est-ce que votre pratique a évolué ?
Oui, de
fait, à cause de mon changement de statut mais pas encore
assez je crois. La construction d’une séquence est plus
difficile. Mais j’ai aussi de nouveaux atouts, à commencer par
l’espace pédagogique très important que représente un CDI dans
un établissement, à moi de savoir les utiliser.
Avez-vous rencontré des difficultés de quelque nature quelles
soient par rapport à vos ateliers ?
Oui,
l’organisation temporelle : le calendrier malmené par les
stages, les mouvements sociaux. Mon repositionnement
professionnel également. Cependant mon chef d’établissement
était très favorable au projet, de même que les équipes
pédagogiques. J’ai donc été toujours soutenu et profité de
l’état d’esprit positif et ouvert de l’établissement.
J’apprécie cette caractéristique, car elle facilite les
expérimentations pédagogiques, l’on dispose d’une très grande
liberté pédagogique, et d’un soutien, c’est important. Des
liens ont été établis avec des collègues, aspect important
pour les années à venir, le professeur documentaliste ayant à
travailler en réseau.
Quels sont selon vous, les aspects positifs et négatifs de
tels ateliers ?
Ils
sont une occasion pour les élèves de réfléchir à des questions
importantes, riches de sens, de pratiquer l’oral argumentatif.
Ce peut être aussi valorisant pour eux. La difficulté est bien
de leur faire prendre conscience qu’on ne « fait pas de
philo ». Nous ne pouvons, en aucun cas, palier l’absence de
professeur de philosophie, ce que nous ne sommes pas et ne
serons jamais (à moins de passer le concours !).
Mais
nous sommes des citoyens, libres de se demander, pour prendre
quelques exemples, quel est le « sens de la vie » ou si la
connaissance du passé est nécessaire pour « construire son
avenir » …
Comment cela s’est-il passé au sein de votre établissement
pour mettre en place ces ateliers ? Travaillez-vous en
équipe ?
Assez
facilement, comme je l’ai dit, l’accueil a été très favorable.
J’aimerais pouvoir travailler avec un professeur de français.
J’envisage aussi, l’année prochaine, un travail avec des
élèves de Terminale CAP, en collaboration avec leur professeur
d’enseignement professionnel. Les élèves en grande difficulté
ont droit, eux aussi, à tenter de répondre à des questions
essentielles.
Faites-vous partie d’un réseau de personnes (théoriciens et
praticiens) qui travaillent sur ces questions ?
Non.
Quels conseils donneriez-vous pour mettre en place ce type
d’ateliers en lycée professionnel ?
Des
« conseils », le mot est peut être prétentieux. Je dirais
surtout de jouer carte sur table, de bien expliquer qu’on
travaille sur l’argumentation, la recherche documentaire,
l’oral, mais qu’on ne fait pas le travail des classes
terminales en lycée général.
C’est
une question importante, une question d’honnêteté, même si les
élèves peuvent voir dans l’atelier de la « sous philosophie ».
Ce n’est pas le cas d’ailleurs, puisqu’on ne travaille pas sur
les systèmes philosophiques et les exercices bien spécifiques
de la dissertation et du commentaire de texte. Dire aussi que
les questions de philosophie sont un patrimoine, dont chacun
doit pouvoir bénéficier de la libre disposition, ou, à tout le
moins, d’un libre accès.
Je
crois aussi, et c’est un aspect positif du positionnement du
professeur documentaliste, qu’il faut travailler en équipe, au
moins en binôme, cela enrichit forcément et considérablement
l’expérience.
Enfin
l’accueil, souvent positif, réservé par les élèves à ces
expériences, le sérieux et la bonne volonté qu’ils mettent à
réfléchir à ces questions sont de belles récompenses. Et la
piste de l’évaluation par bonus, qui ne sanctionne jamais
l’échec mais gratifie toujours la réussite est, je crois, très
intéressante.
Par
Anne Sade-Bayol, enseignante à l’école d’application de la
Goutte d’Or (Paris) -
asade-bayol@club-internet.fr
et
Isabelle Millon, animatrice de débats philosophiques et
directrice de l’Institut de Pratiques Philosophiques –
i.millon@club-internet.fr
Isabelle Millon a démarré des ateliers philosophiques dans
plusieurs classes de l’école de la Goutte d’Or en octobre
2006. Une trentaine de séances ont eu lieu au cours de l’année
scolaire. Elle s’est rendue, entre autres, dans la classe de
grande section d’Anne Bayol. Peu à peu, un travail de
collaboration s’est installé avec une animation alternée entre
les deux auteurs du présent article. Les ateliers ont repris à
la rentrée suivante avec des élèves qui avaient bénéficié des
ateliers philosophiques alors qu’ils étaient en moyenne
section. Cet article est le fruit de cette collaboration. La
méthode utilisée est inspirée d’Oscar Brenifier, Docteur en
Philosophie et auteur de nombreux ouvrages sur la pratique
philosophique, méthode basée sur la maïeutique socratique.
Comment mettre en place des ateliers philo avec des élèves en
très grande difficulté ?
Pour
les enfants, apprendre à penser ensemble est très important
car cela s’adresse directement au rapport que l’être humain
entretient avec le monde qui l’entoure et avec lui-même. C’est
voir « l’autre » comme un possible interlocuteur et non comme
une menace. À l’école de la Goutte d’Or, 99% des enfants sont
issus de l’immigration, en particulier du continent africain.
Pour
ces enfants, partagés entre deux cultures, deux langues
(langue parentale et langue française), le principal est
d’abord l’apprentissage du langage, essentiel à l’école
maternelle, puisqu’il va les aider à dialoguer avec les
autres, enfants et enseignants. Or, les ateliers
philosophiques sont au cœur de la problématique du langage,
par les compétences et les attitudes qu’ils visent.
La
pensée permet d’être avec les autres :
la
parole permet de prendre sa place dans un débat.
La
parole n’est pas simplement un outil pour communiquer avec les
autres, elle est là pour engager un dialogue avec autrui.
Par un
travail sur les attitudes, l’enfant est capable de trouver et
prendre sa place dans le débat et le travail collectif :
- se
mettre en position d’écoute.
- Oser
demander et prendre la parole
- Lever
le doigt afin de ne pas couper la parole des autres, pour ne
pas empêcher l’autre de parler.
- ne
pas lever le doigt quand quelqu’un parle : si quelqu’un lève
le doigt quand quelqu’un parle, lui demander pourquoi il lève
le doigt à ce moment-là.
Les
élèves, même les plus jeunes, doivent comprendre l’intérêt de
ces règles exigeantes. Ce n’est pas seulement « je lève le
doigt pour ne pas gêner » mais « je lève le doigt parce que
j’ai grandi » « Si je veux que l’on m’écoute, je dois être
capable d’écouter l’autre ». Écouter l’autre permet
d’apprendre sur l’autre, exprime un intérêt pour sa parole,
montre qu’on le respecte. L’élève apprend à s’oublier lui-même
pour aller vers l’autre, pour accueillir sa parole, il apprend
à penser avec les autres.
La
capacité d’écouter l’autre est une attitude essentielle en
maternelle. Cela permet à l’enfant de se décentrer, de
s’intéresser à ce que disent ses camarades.
Deuxième attitude, comprendre que la parole a du sens « Je
prends la parole pour dire quelque chose » La parole
c’est dire ce que l’on ressent, donner une idée, exprimer un
avis, argumenter (dire pourquoi)… Bref, c’est penser
par soi-même, c’est le « je » qui parle.
C’est
accepter l’autre comme un autre que moi… Il peut penser comme
moi ou différemment de moi, il peut éprouver des sentiments,
des émotions, qui peuvent être différents des miens. Il est un
miroir, il est à la fois comme moi et différent de moi.
La
pensée se construit collectivement :
la
parole permet d’apprendre avec les autres.
Un
enfant, dès qu’il peut parler, est capable de s’approprier
l’objet de sa recherche, d’apprendre et de comprendre avec les
autres. Il est également capable d’analyser les propos qu’il
entend :
-
identifier la question posée par l’animateur.
-
Répéter, reformuler la question et expliquer ce que l’on
cherche, sur quoi on réfléchit. Dans un premier temps, cela
montre que l’enfant est là, présent avec les autres. Dans un
second temps, cela montre qu’il a compris ce qu’on lui
demande.
-
Répondre à la question posée.
-
Donner une idée. Repérer une idée. Dire une idée différente.
Une question importante à poser : « est-ce que c’est pareil ou
pas pareil que ce que vient de dire ton (ta) camarade ? »
-
Écouter l’autre, être capable de répéter ce qu’il dit. Pouvoir
dire ce que l’on a compris du propos.
- Dire
si l’on est d’accord ou pas d’accord en donnant un argument.
-
Pouvoir dire « je ne sais pas ». Prendre conscience de ses
incompréhensions, de ce que l’on ne peut pas dire, de son
impossibilité ou de ses difficultés à formuler sa pensée. Peu
à peu, le « je ne sais pas » n’est plus une attitude
d’évitement, il prend un véritable sens.
-
Demander de l’aide, car c’est prendre conscience que je ne
sais plus, que je n’ai pas compris. C’est travailler sur
l’erreur et les difficultés. C’est aussi sortir de soi pour
aller vers l’autre.
La
pensée se construit individuellement :
Prendre
conscience que sa parole a du sens. « Elle me permet de
penser, d’apprendre. Elle me donne du pouvoir pour comprendre
le monde qui m’entoure et agir sur lui. »
« Ce
que je dis est important, ce n’est pas l’autre qui sait pour
moi. » La parole s’engage, elle exprime du sens, elle permet
de prendre conscience de son propre contenu, conscience qui
est le concept-clé du travail philosophique pour Platon.
Être
capable de dire « je »…, s’approprier le « je ». Le « je » me
permets de devenir un sujet singulier et pensant, le « je »
m’engage. Ce n’est pas le « je » qui exprime l’anecdotique «
j’ai des nouvelles chaussures » mais celui qui permet
d’exprimer une pensée, une idée, un avis…
Le « Je
» est utilisé aussi bien dans le travail de forme (par
exemple : l’écoute) que dans celui de fond (les idées).
Je suis
d’accord/ Je ne suis pas d’accord- Je sais /je ne sais pas. Je
pense que.
Exemple de discussion autour de « Je suis d’accord/Je ne suis
pas d’accord » :
Papamamadou : Dieu a menti.
Isabelle : Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Papamamadou : d’habitude, c’est lui qui veille sur les gens
qui mentent, et là c’est lui qui ment.
Isabelle : Qui n’est pas d’accord avec Papamamadou ?
Chaoutar : Je suis pas d’accord. Ce n’est pas vrai que Dieu
ment, car c’est juste une histoire.
Isabelle : Qui a une autre idée ?
Shiraz :
le personnage s’est peut-être trompé.
Melvyn :
Moi, je suis d’accord avec Papamamadou. C’est Dieu qui ment
dans l’histoire.
À
partir de la grande section, l’appropriation du je, le passage
du collectif à l’être singulier est important. Dans une
famille de 4-5 enfants, voire plus (ce qu’on retrouve beaucoup
chez les enfants de cette école), dire « je » montre que
j’existe de plein droit, que je suis un être singulier.
L’enjeu
est de prendre conscience que ma parole a du sens, pas
uniquement pour moi mais aussi pour les autres. Car les autres
peuvent s’exprimer à mon sujet, ils peuvent avoir un avis sur
mon propos.
Pour ce
faire, il s’agit de :
-
Demander la parole à bon escient en respectant le thème du
débat, en respectant les règles de prise de parole.
-
Pouvoir répéter les paroles d’un camarade avant d’émettre une
nouvelle idée.
-
Comprendre le propos d’autrui et porter un avis argumenté.
Être d’accord/ Pas d’accord, pas par rapport à soi mais par
rapport à l’autre.
- Se
rendre compte de sa difficulté à exprimer une idée et oser
demander de l’aide.
Cette
construction s’est élaborée tout au long des ateliers. Le « je
» est venu presque de lui-même, avec la prise de parole
singulière, avec le « je » qui engage : ce que JE dis est
important, ma parole est prise en compte, elle n’est plus là
pour ne dire que des mots, mais pour exprimer quelque chose,
pour produire du sens.
Dans
les premières séances, le travail sur la forme prend beaucoup
de temps ; au début, on apprend aussi à positionner son corps
afin de pouvoir penser. Par exemple poser ses mains à plat sur
ses cuisses pour ne pas jouer avec divers objets, se tenir
bien droit pour se mettre en position d’écoute. Peu à peu, les
choses s’installent d’elles-mêmes.
Les
supports pédagogiques
On a
travaillé à partir de différents supports.
Progression de la petite section à la grande section : au
début, il s’agit d’apprendre à construire la pensée à partir
d’objets qu’on peut toucher et voir.
- «
Pareil/Pas pareil» : apprendre à distinguer ce qui est
semblable et différent.
Par
exemple, en petite section/moyenne section, prendre deux
objets (deux peluches différentes), demander de les nommer,
puis demander de les comparer : qu’est-ce qui est pareil ?
qu’est-ce qui n’est pas pareil ?
En
grande section, quelques exercices formels permettent aux
élèves d’exprimer des idées différentes, en travaillant le
« Pareil/pas pareil » et le « d’accord/pas d’accord »
Exemple d’exercices :
-
En quoi est-ce pareil et différent ? Un
policier et un pompier, Un marchand et un voleur, Jouer et
travailler, Nager et marcher, Un enfant blanc et un enfant
noir… (À nous le français CE1, Sedrap, exercices créés
par Oscar Brenifier).
- Des
histoires courtes abordant des concepts moraux : le
mensonge/la vérité, l’amour/la haine, obéir/désobéir… tirées
entre autres des histoires de Nasreddin Hodja et de
M’Bolo, le lièvre d’Afrique (collection « Sagesses et
malices », éditions Albin Michel). Ces histoires sont
travaillées en deux temps : en premier, on travaille la
compréhension : « De quoi parle l’histoire ? », le jugement :
« Quel personnage avez-vous préféré ? », l’argumentation :
Pourquoi ? , la conceptualisation : Il est comment ? Que
fait-il ? ». En un second temps, on peut poser des questions
plus ouvertes où l’on interroge davantage certaines
problématiques : « Faut-il toujours être gentil avec ses
copains ? Dois-tu toujours obéir ? Dieu peut-il mentir ?» Les
élèves doivent articuler leurs choix, les argumenter et les
comparer avec ceux de leurs camarades.
-
Des questions générales : Grandir, c’est quoi ?
C’est quoi être méchant ? Pourquoi on mange ? D’où
viens-tu ?... Ce travail nous a semblé plus difficile, aussi
bien d’ailleurs pour les élèves que pour nous : les questions
étaient trop abstraites pour eux, ça ne leur parlait pas
vraiment, ils n’arrivaient pas à donner des idées, à
argumenter leurs idées.
Par
exemple on a travaillé sur le concept de peur en moyenne
section. Ils ont une représentation de ce que c’est, mais ils
restent sur leurs émotions, repliés sur eux-mêmes. Le but de
l’atelier est alors de mettre des mots sur ces émotions, de
prendre de la distance par rapport au ressenti. Il est aussi
utile et nécessaire d’utiliser des histoires ou de la musique.
De
manière générale, il faut rester simple, faire réfléchir en
utilisant des questions simples. Il faut aussi savoir choisir
les histoires utilisées. L’album de Yacouba, sur le courage,
utilisé en fin de premier trimestre avec les grandes
sections s’est avéré trop compliqué pour les enfants, il y a
trop d’éléments divers dans cette histoire, alors que les
histoires de Nasreddine, plutôt courtes et simplement
structurées sont plus facilement utilisables.
Pour
conclure…
Au
début, ce qui est difficile pour l’enseignant, c’est de passer
de sa position traditionnelle de « savant » à celui
d’animateur. Le maître est en général très attaché à la
connaissance, à la maîtrise de la langue (l’un des objectifs
en Grande Section), il est très soucieux de l’erreur. Par
exemple, en littérature ou en mathématiques, l’enseignant a
une attente précise, il veut des réponses justes.
Or,
dans l’atelier-philo, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises
réponses a priori, il y a DES réponses, même si parfois elles
peuvent initialement sembler absurdes, que la classe sera
invitée à examiner de manière critique. Cela offre une liberté
à l’enfant, qui osera, à un moment donné, prendre la parole,
en particulier parce que l’enseignant aura posé un autre
regard sur lui, plus attentif et plus généreux. C’est pour
cela qu’il trouvera sa place dans le débat.
Finalement, les différences majeures entre l’atelier-philo et
l’enseignement classique, « scolaire », sont les suivantes. Il
est demandé à l’enfant de porter un jugement sur ses propres
paroles et sur celles de ses camarades. Ceci implique qu’il
est capable de reformuler le discours de l’autre, ainsi que
son propre discours.
Pour
cela, le « pareil/pas pareil » est un outil incontournable car
il permet de comparer les deux discours, celui des camarades
et le sien. Dès lors, l’élève se met à l’épreuve de sa propre
pensée et de celle des autres. Il envisage, un instant, les
enjeux et les conséquences de son propre discours. Il apprend
à reconnaître un problème, à le voir comme quelque chose
d’objectif, voire de positif. Il prend conscience du vrai et
du faux, car dans cet exercice il n’est pas déterminé de façon
arbitraire, mais de façon indépendante et autonome.
Il
prend conscience de son identité d’être pensant : « Je peux
penser que je peux penser. » Nous avons là une mise à
l’épreuve de l’être singulier, nous sommes dans la
construction philosophique, nous assistons à l’émergence du
philosopher.

Dessin
réalisé par Caroline Pillet
?
Un peu d’humour…. !
Comment passe-t-on de la philosophie, discipline
traditionnellement réservée à ceux dont la maturité ne semble
pas à démontrer, à la philosophie pour enfants ? Comment
est-elle née ? Est-ce une nouvelle discipline, avec programmes
et objectif précis ou bien est-ce une pratique ouverte et en
construction ?
Avant
d’être une discipline scolaire, la philosophie est une
activité de l’esprit et une pratique de vie. Qui a goûté et a
apprécié la philosophie sait bien que sa fréquentation
perturbe et modifie profondément notre façon d’être au monde,
de le percevoir. La philosophie nous déplace, nous donne
d’autres perspectives.
Pourtant, la philosophie possède une réputation d’aridité
intellectuelle, de « tord-esprit », comme il y a des
tord-boyaux. Et elle n’est donc enseignée qu’à partir de la
terminale en France, comme si la toute prochaine ou récente
maturité garantissait la pensée…
Mais
philosophe-t-on en classe de terminale ? La question ne peut
être résolue ici dans ces quelques lignes, tant elle mérite
réflexion et tant les pratiques d’enseignement de la
philosophie en classe de terminale peuvent varier…
Ce qui
est sûr, c’est que, dès l’origine occidentale de la
philosophie, la Grèce Antique, celle-ci n’est pas un
enseignement, mais avant tout une pratique de vie, comme le
rappelle Pierre Hadot dans son ouvrage
Qu’est-ce que la philosophie antique ?
[19] dans lequel il
écrit : « l’option pour un mode de vie ne se situe pas à la
fin du processus de l’activité philosophique (…) mais bien au
contraire, à l’origine, dans une complexe interaction entre la
réaction critique à d’autres attitudes existentielles, la
vision globale d’une certaine manière de vivre et de voir le
monde et la décision volontaire elle-même ; et cette option
détermine ainsi jusqu’à un certain point la doctrine elle-même
et le mode d’enseignement de cette doctrine. »[20]
D’autre
part, il rompt avec l’idée d’un philosophe solitaire. Le
philosophe n’est jamais seul mais en communauté, en « école ».
Cette manière de vivre la philosophie avait pour but non
seulement la réflexion, mais également l’étude des principes
mathématiques, de l’histoire ou de la littérature. Ainsi, on
apprenait et dans le même temps, on pensait ce que l’on
apprenait.
La
philosophie ne peut ainsi, en Grèce Antique, exister qu’en
communauté, en « école ». Les notions d’échanges
intellectuels, de confrontations, de débats, de disputes – au
sens premier du terme – prennent alors tout leur sens !
Mais
avaient-ils dix-huit ans ceux qui philosophaient dans les rues
d’Athènes ? Avaient-ils fait des études générales ? Non sans
doute. Alors, y a-t-il un âge et des conditions à remplir pour
philosopher ?
Depuis
une quinzaine d’années, les ateliers de philosophie, sous
diverses formes et selon différents objectifs, se sont
multipliés dans différents pays (Canada, Belgique, Norvège,
France, etc.) ; la plupart du temps au sein des écoles,
collèges et lycées, mais également en prison, dans des centres
de jeunes apprentis, des foyers, etc. Il existe ainsi un
engouement certain pour la philosophie et ses pratiques
« buissonnières ».
Au-delà
des pratiques diverses et multiples, il est important de faire
un peu « d’histoire » de cette pratique de la philosophie à
l’école (en général) et d’en comprendre les enjeux : de sa
naissance aux Etats-Unis dans les années 80 aux injonctions de
l’UNESCO en faveur d’une culture de la paix qui passerait par
la philosophie.
Vous
trouverez ici un bref état des lieux non exhaustif dont le but
est d’apposer quelques touches de couleur permettant de se
repérer dans un tissu complexe et ramifié. Pour mieux se
situer dans sa pratique, il est important de comprendre d’où
tout cela vient, d’où l’on parle, comme disaient les
intellectuels des années 70.
Inventer, c’est d’abord faire l’inventaire et s’inscrire dans
la complexité, c’est aussi accepter la complexité de ses
sources et de ses origines. L’importance de la filiation est
fondamentale en philosophie. Chaque philosophe a lu ses
prédécesseurs, les a critiqué, remis en cause, etc. L’histoire
de la philosophie est comme un arbre dont les années
successives marquent le tronc. Nous ne pensons pas sur rien,
nous pensons à partir de, avec, pour, contre… et c’est pour
cette raison qu’il est important de comprendre d’où l’on
pense…
Naissance de la philosophie pour enfants, un précurseur
américain dans les années 60 : Matthew Lipman
[21]
Matthew
Lipman est un philosophe américain qui, avant d’être considéré
comme le précurseur de la philosophie pour enfants, était
professeur de philosophie, et plus précisément de logique à
l’Université de Colombia dans le New Jersey.
A la
fin des années soixante, il travaille avec un enseignant du
primaire afin de trouver un moyen d’aider certains de ses
élèves en difficulté. Il pratique alors des exercices de
logique avec eux. C’est à partir de ce moment là qu’il écrit
sept romans philosophiques[22]
mettant en jeu des concepts logiques (comparer, déduire,
juger, raisonner, inférer, transposer, etc.) nécessaire selon
lui à toute forme d’apprentissage. Ces romans philosophiques
sont écrits pour les enfants, chacun étant adapté à un âge
particulier. On se place donc du côté de la logique, du
raisonnement.
En
1974, Matthew Lipman fonde l’Institut de la Recherche pour
l’avancement de la philosophie avec les enfants[23]
qui a pour objectif de préparer les enseignants, en leur
fournissant formation et matériels pédagogiques, à la mise en
place d’activités à visée philosophique au sein de leurs
classes.
Ce
que Lipman pense de l’école…
Matthew
Lipman dans A l’école de la pensée[24],
l’ouvrage qu’il consacre à la philosophie pour enfants,
analyse les buts de l’école : la production d’individus bien
éduqués, instruits et aussi raisonnables que possible. Il
entend par raisonnable « une rationalité nuancée par le
jugement »[25]
Pour cela, l’école doit selon lui justifier raisonnablement
chaque aspect de l’apprentissage. La question qu’il soulève
dès le début et qui constitue le point de départ de sa
recherche est celle-ci : « Est-il possible de former des gens
plus raisonnables sans leur apprendre à penser ? »[26]
Une
vive critique de l’école est élaborée dans cet ouvrage.
L’école rendrait les élèves passifs parce qu’elle ne donne pas
de réponse adéquate à la soif de connaissance, à la curiosité
et à l’imagination enfantine. Elle aseptise au contraire ces
qualités par son caractère strict, son langage spécifique et
le peu d’espaces d’initiative qu’elle laisse aux enfants.
Constat terrible « leur désir d’apprendre baisse fatalement ».
A ceux
qui accuseraient les professeurs, Lipman répond par la
négative ou en tout cas nuance. Ce ne sont pas uniquement les
professeurs qui sont fautifs – et encore ne parle-t-il pas de
tous les professeurs, mais de la majorité d’entre eux – mais
la formation conservatrice, traditionaliste qu’ils reçoivent,
le peu de place qu’ils font à l’innovation, accueillie la
plupart du temps avec suspicion par l’institution.
Les
équipes éducatives sont alors enjointes à réfléchir à leurs
pratiques, c’est-à-dire à « clarifier les principes et les
critères ainsi que l’adéquation entre ces principes et leur
application ».[27]
Il propose une opposition argumentée entre modèle classique
(ou conservateur) – dont deux des aspects sont le
cloisonnement des cours et la transmission des savoirs de ceux
qui savent vers ceux qui ne savent pas – et modèle réflexif ou
critique qui privilégie la réflexion, le doute, les processus
de pensée et où les élèves et le professeur sont considérés
comme membres d’une communauté de recherche.
L’enfant comme chercheur
Matthew
Lipman est influencé par le philosophe pragmatiste John Dewey
et comme lui, reconnaît à l’enfant un statut
« d’expérimentateur », de « chercheur ». Pour Dewey comme pour
lui, il est important de bâtir un savoir à même les
expériences et les questionnements de l’enfant. Il appelle
cela la continuité dans l’expérience, ce que Dewey nommait
déjà le « continuum expérimental »[28].
Il s’agit donc de créer du lien entre les différentes
expériences et de penser ce lien.
Dewey
explique dans son ouvrage Expérience et éducation :
« Je prends pour accordé que le principe commun aux diverses
formes de l’éducation nouvelle réside en cette idée qu’il
existe une relation intime et nécessaire entre les processus
de l’expérience et de l’éducation. »[29]
Pensée critique, pensée créatrice et pensée vigilante
Trois
piliers de la pensée censés fonder une pensée d’excellence
sont distingués : la pensée critique (utilisation de critères,
attention au contexte, exercice d’autocritique de la pensée),
la pensée créatrice (qui crée, aide à penser de nouveaux liens
transversaux, la pensée créatrice est en lien étroit avec la
pensée critique) et la pensée vigilante ou responsable (pensée
engagée, c’est-à-dire qui se préoccupe attentivement de
l’objet qu’elle pense et du fait même de penser).
La
méthodologie se fonde ainsi : à tour de rôle, les enfants
lisent un extrait d’un chapitre du roman philosophique qui
concerne leur âge. Puis, à partir de cette lecture, chaque
enfant pose une question philosophique. Toutes les questions
sont ensuite recueillies, c’est la « cueillette des
questions », et les enfants votent pour savoir laquelle sera
traitée. Vient ensuite la discussion autour de la question
choisie.
La
communauté de recherche
Un
« concept » très important et fondateur a été mis en évidence,
celui de « communauté de recherche »[30],
repris par la suite par nombre de praticiens d’activités à
visée philosophique.
La
« communauté de recherche » possède plusieurs
caractéristiques: l’inclusion de tous, la participation, le
partage de la connaissance, les relations frontales, la quête
de sens, le sentiment de solidarité sociale, la discussion,
l’impartialité, la modélisation, le penser par soi-même, la
provocation érigée en méthode, la « raisonnabilité », la
lecture, le questionnement[31].
La
communauté de recherche vise à construire un système de
pensée, tourné vers l’excellence et reprenant en ce sens les
trois pensées que nous avons énumérées plus haut.
Ni
éducation à la paix, ni éducation morale
Sans
entrer plus avant dans le détail, on peut déjà se rendre
compte que ce programme est ambitieux ! Pour autant, il a
suscité engouement et critique tout à la fois. Certains le
considéraient comme trop proche d’un enseignement
traditionnel. Cela est sans aucun doute dû au fait qu’il a
trouvé son application principale au Canada et plus
spécifiquement au Québec dans le cadre du cours obligatoire de
morale au primaire. Pourtant, Matthew Lipman n’assigne à la
pratique de la philosophie pour enfants aucun objectif précis
en matière de contenu mais bien plus en matière de formation
de l’esprit, de formation critique du jugement.
A la
question : « L’amélioration des capacités des enfants en
lecture et en mathématiques constitue-t-elle un objectif
majeur de votre programme ? » il répond : « Non, mais c’est
une bonne chose. Certaines institutions scolaires y voient la
raison majeure pour laquelle elles implantent le programme.
Dans ce cas, peut-être pourrait-on dire qu’elles agissent dans
le bon sens, mais pas pour la bonne raison. »[32]
Le programme de philosophie pour enfants doit aller au-delà
d’une simple transmission des connaissances.
Il en
est de même quand il est question, au travers de ce programme,
d’éducation à la paix et à la non violence. Lipman se défend
de servir ce type d’objectifs. Il ne s’agit pas pour lui, au
travers de la philosophie, de dire que la paix est bonne et la
violence mauvaise. Il n’y a pas d’objectif moral à sa
pratique.
Dans
son livre A l’école de la pensée[33],
un chapitre est cependant consacré à la « Réduction de la
violence par le biais de la communauté de recherche ».
L’auteur y explique que ce n’est pas en parlant de la paix ou
de la violence, ni en ayant de grands discours moralisateurs
que l’on réduira la violence. Il peut être surprenant de voir
traiter ces questions. Il faut savoir que A l’école de la
pensée a été édité deux fois : la première fois en 1995 et
la deuxième fois en 2006. Or, son programme de philosophie
pour enfants a été utilisé dans le cadre d’actions de
prévention de la violence entre ces deux dates. Lipman
trouvait sans doute bon de préciser sa pensée sur ce point.
« Sermons et conférences dénonçant la violence et exaltant à
la paix ne sont beaucoup trop souvent que des exercices d’une
pensée stéréotypée. »[34]
Il convient bien plutôt dans un premier temps de faire
pratiquer les valeurs associées à la paix au sein de la
communauté de recherche. Dans cette communauté le
questionnement, le caractère faillible de la pensée, la place
égale de chacun, la rigueur intellectuelle, l’organisation
sociale qu’elle suppose introduisent un esprit coopératif qui,
à lui seul, « offre aux élèves des solutions de remplacement
à la violence. Elle leur permet de constater qu’une société
pacifique ne peut rester passive puisque le dialogue ne prend
pas fin avec l’établissement de la paix. »[35]
Quelques impacts de la philosophie pour enfants
Ann
Margaret Sharp, qui travaille depuis longtemps avec Matthew
Lipman, a dégagé quelques comportements cognitifs observés
chez les enfants qui font de la philosophie : fournir de
bonnes raisons, faire des distinctions, tracer des inférences
valides, généraliser, donner des contre-exemples, découvrir
des présupposés, utiliser et reconnaître des critères, poser
de bonnes questions, tirer des conséquences, reconnaître des
sophismes, définir des concepts, percevoir les relations, être
sensible au contexte, apporter des alternatives[36]…
Là
encore, il n’est pas question de contenu, mais bien plutôt de
développement d’un sens critique, d’une formation de l’esprit.
Changer le rapport au savoir
Matthew
Lipman est donc devenu en quelques années, le « père » de la
philosophie pour enfants, même s’il ne revendique aucunement
cette paternité a posteriori. Sa méthode et son engagement
tentent de revaloriser les interrogations et les
questionnements au sein même de la classe, c’est-à-dire en
lien direct avec les autres enseignements.
Il
s’agit donc de changer le rapport au savoir, à l’école. Comme
le dit Marie-France Daniel, autre praticienne et théoricienne
de ces pratiques philosophiques au Canada : « Dans notre
culture, il semble que nous ayons trop tendance à considérer
comme intelligente la personne qui donne la bonne réponse, en
négligeant celle qui pose des questions pertinentes. »[37]
Sa
méthode a donc comme principal objectif de replacer le
questionnement au cœur de l’éducation, ce qui consiste à
« redonner » à l’enfant une pensée. « Notre programme cherche
à libérer l’enfant de cette prison, du secret où est tenue
l’enfance. »[38]
Pendant trop longtemps, les enfants ont été considérés comme
ne pensant pas. Sa démarche, innovatrice et engagée, a ouvert
sur bien d’autres pratiques dont il va s’agir ici de dresser
un bref panorama non exhaustif.
Le Canada : le vivier des années 80
Penser ensemble : une éducation de qualité
Comme
nous l’avons brièvement évoqué, le Canada a été l’un des
foyers actif de la mise en place d’activités à visée
philosophique. A l’université de Laval, au Québec, existe
même, dans le cadre de la faculté de philosophie, une
formation intitulée « Philosophie pour enfants »[39]
depuis 1987. Michel Sasseville, qui a travaillé avec Matthew
Lipman et Ann Margaret Sharp dans les années quatre-vingt, en
est le fondateur.
Son
programme de philosophie pour enfants est conçu dans la lignée
de la méthodologie de Lipman. L’enjeu, pour Michel Sasseville
et ses collaborateurs est expliqué ainsi :
« Le
but n'est pas de transmettre aux enfants ce que des adultes,
avec leur langage, auraient déjà pensé pour eux. Il est plutôt
d'encourager les enfants à penser philosophiquement,
c'est-à-dire à penser de façon rigoureuse, avec impartialité,
objectivité et respect des raisons avancées par les pairs,
tout comme le font les philosophes, mais avec un langage et
des centres d'intérêts qui conviennent aux enfants. Si on veut
conduire les enfants à mieux penser (pas seulement plus, mais
mieux), si on accepte l'idée que l'objectif de l'éducation est
de rendre les enfants capables de penser par et pour
eux-mêmes, alors il importe qu'ils s'engagent personnellement
dans l'acte de penser et construisent ainsi, avec le temps et
la répétition, la puissance de produire eux-mêmes les
résultats. Comme on apprend à marcher en marchant, on apprend
à penser en pensant. Dans les deux cas, ce qui est central,
c'est le mouvement. »[40]
Une
fois encore, il ne s’agit pas ici d’enseigner un contenu, un
savoir préétabli, mais de penser ensemble, comme la notion de
mouvement le laisse entendre. L’objectif affiché de l’équipe
qui travaille à l’Université de Laval est la qualité de
l’éducation. Or, l’on sait que cette notion de qualité,
difficilement définissable, est au cœur des réflexions
pédagogiques actuelles.
Michel
Sasseville explique ainsi ce qui est, pour lui, le cœur de la
pratique de la philosophie avec les enfants :
« Penser par soi-même suppose que l’on soit capable de penser
de façon critique. Penser de façon critique exige que l’on
soit capable de former des critères, autrement dit qu’on soit
capable de répondre à des questions : « mais sur quoi tu te
bases pour penser telle chose ? » Cela suppose aussi que l’on
devienne de plus en plus auto-critique, c’est-à-dire que l’on
soit capable de revenir sur sa propre pensée pour en modifier
le cours tant sous l’angle du résultat que sous l’angle de la
manière dont on s’y est pris pour produire ce résultat. »
[41]
« Prévention de la violence et philosophie pour enfants »
Dans le
même temps, a été créé en 2005 à Montréal par Michel
Sasseville, Pierre Laurendeau et Catherine Audrain le
programme « Prévention de la violence et philosophie pour
enfants » dans le cadre de l’organisme à but non lucratif La
Traversée[42].
La Traversée (1984) offrait à l’origine des services d'aide
psychologique aux femmes et aux jeunes filles de plus de 14
ans, victimes d'agressions sexuelles. A partir de 2003, elle
proposait également un service d’aide psychologique aux
enfants de moins de 14 ans victimes d’agressions sexuelles,
ainsi qu’un soutien à leur famille.
C’est
depuis 2005 que ces projets sont devenus le programme
« Prévention de la violence et philosophie pour enfants ».
«Les
responsables de ce Centre ont acquis la conviction que, pour
contrer la violence, il fallait prémunir les enfants contre
elle. Et l'approche de la Philosophie pour enfants
leur est apparue des plus pertinentes car elle favorise, chez
l'enfant, le développement d'une pensée autonome, critique et
créatrice. »[43]
A
travers la pratique philosophique, il s’agit à la fois de
tenter de comprendre ce qu’est ou peut être la violence et de
maîtriser ses effets potentiellement néfastes. En effet, trop
souvent la violence est vécue comme une punition pour les
enfants et quelquefois comme quelque chose dont ils sont
responsables. Parfois même, l’enfant peut ne pas avoir
conscience du caractère violent de ce qu’il a vécu ou de ce
qu’il a fait vivre.
Rendre
les enfants conscients de la violence, les aider à la
problématiser, c’est pour ce programme une façon de la mettre
à distance mais aussi d’autonomiser l’enfant, de lui donner
des outils pour combattre cette violence. Le programme est mis
en place dans les établissements scolaires volontaires.
Ses
instigateurs expliquent : « Conscients que les programmes de
prévention ciblent généralement une problématique spécifique
(alcool, violence familiale et sexuelle, criminalité, drogue,
etc.), nous voulions apporter notre contribution en offrant
une approche qui tisse des liens entre les différentes
facettes de la violence. » Il s’agit donc, en classe, de
travailler sur différentes notions comme le respect, le
secret, la haine, le pouvoir, etc. Ce programme s’est, en
outre, doté d’une section évaluation pour tenter de mesurer
les effets des activités.
Une
première étude a été effectuée sur plusieurs écoles pilotes en
2002-2003 qui a conclu, entre autre, à une augmentation
significative de l’estime de soi chez les élèves qui ont
participé au programme.
[44]
Du
philosophique au psychologique
On
assiste, au travers du programme « Prévention de la violence
et philosophie pour enfants », à un glissement du
philosophique vers le psychologique. D’inspiration lipmanienne,
les méthodes utilisées dans ce programme, s’en écartent
pourtant puisque Lipman se refuse à mettre la philosophie pour
les enfants au service d’objectifs moraux ou psychologiques.
C’est
peut-être là tout l’enjeu: que la philosophie à l’école ne
soit pas uniquement implantée pour résoudre des problèmes,
mais puisse bien être un espace intermédiaire au sein de
l’école où réflexion rime avec plaisir.
Des activités à visée philosophique contemporaines innovantes,
multiples et internationales
Un
bouillonnement international
En
1985, à la suite des premières expérimentations en philosophie
pour enfants au Canada est née l’ICPIC[45],
une association internationale qui réunit plus d’une
cinquantaine de centres dans le monde entier qui travaillent
sur ces innovations. L’ICPIC estime que les activités à visée
philosophique contribuent à une culture de la paix et à une
meilleure compréhension interculturelle. La liste et l’origine
des membres de cette association est impressionnante :
Belgique, Arménie, Brésil, Kenya, Mexique, Népal, Canada, etc.
Elle montre l’ampleur de l’intérêt porté à ces nouvelles
pratiques.
L’UNESCO elle-même s’y est intéressée de près et ce dès 1998.
Cette année là, la Division de la philosophie et de l’éthique
de l’UNESCO organisait une réunion d’experts sur la pratique
de la philosophie avec les enfants.
Dans le
rapport final qui a suivi, il est indiqué : « au-delà de toute
participation médiatique à une nouvelle vogue, l'intérêt de la
philosophie pour les enfants rentre dans les préoccupations
fondamentales de l'UNESCO. En vue de la promotion d'une
Culture de la Paix, de la lutte contre la violence, d'une
éducation visant l'éradication de la pauvreté et le
développement durable, le fait que les enfants acquièrent très
jeunes l'esprit critique, l'autonomie à la réflexion et le
jugement par eux-mêmes, les assure contre la manipulation de
tous ordres et les prépare à prendre en main leur destin »[46].
Plus
récemment, L’UNESCO a publié un rapport sur « l’enseignement
de la philosophie et l’apprentissage du philosopher aux
niveaux préscolaires et primaire », rapport intitulé « La
philosophie, une école de la liberté »[47].
Dès les
premières lignes du rapport sont rappelés les mots de la
Convention Internationale sur le Droits de l’Enfant adoptée en
1989 qui stipule que l’enfant a « le droit d’exprimer
librement son opinion (article 12), droit à la liberté
d’expression (article 13) et la liberté de penser (article
14) ». Ces premières lignes du rapport nous placent d’emblée
dans un contexte actuel de prise en compte de plus en plus
importante des droits de l’enfant, mais aussi du respect et de
la qualité de ces droits.
Mais,
bien au-delà, l’UNESCO a également pour objectif la culture de
la paix, pensée ainsi au travers de la philosophie et surtout
sur le long terme. Comme l’explique Michel Tozzi dans le
chapitre I du rapport de l’UNESCO, « L’impact de la
philosophie sur les enfants pourrait ne pas être immédiatement
apprécié, mais son impact sur les adultes de demain pourrait
être tellement considérable qu’il nous amènerait certainement
à nous étonner d’avoir refusé ou marginalisé la philosophie
aux enfants jusqu’à ce jour. »[48]
Michel Tozzi : problématiser, conceptualiser, argumenter
Michel
Tozzi[49],
l’auteur du chapitre I de ce rapport, a été l’un des
principaux précurseurs français de la philosophie pour enfants
qui s’est implantée tardivement en France[50].
Professeur de philosophie en lycée, il se spécialise par la
suite dans la didactique de la philosophie, thème sur lequel
il travaille pour sa thèse de sciences de l’éducation qu’il
obtient en 1992.[51]
Il est aujourd’hui professeur à l’Université de Montpellier 3
et directeur du Cerfee[52].
Selon
lui, l’apprentissage du philosopher peut et doit se faire bien
plus tôt que la terminale et même d’ailleurs en dehors de
l’école. Il définit ainsi sa méthode : elle « combine un
dispositif démocratique répartissant des fonctions entre
élèves avec des exigences intellectuelles de problématisation,
conceptualisation et argumentation et accompagne les
innovations par de la formation et la recherche ; elle
s’oriente d’une part sur l’articulation du débat
d’interprétation d’un texte en français avec un débat à visée
philosophique, d’autre part sur l’utilisation de mythes,
notamment platoniciens »[53].
Pour
Michel Tozzi, l’apprentissage du philosopher comprend trois
capacités de base : problématiser, conceptualiser, argumenter.
C’est une démarche réflexive qui possède de fortes exigences
intellectuelles. La méthode et les objectifs de Michel Tozzi
sont donc avant tout la mise au premier plan du processus de
pensée, de développement d’un esprit critique. Il met donc au
centre de sa pratique la formation de l’aptitude à débattre.
Jacques Lévine et l’AGSAS : la construction identitaire de
l’enfant
C’est
d’ailleurs cela que reproche à Michel Tozzi Jacques Lévine, un
autre praticien qui a créé son courant et une association l’AGSAS,
l’Association des Groupes de Soutien au Soutien, dont une des
activités sont les ateliers de philosophie. Jacques Lévine est
psychologue généticien, psychanalyste et a été l’assistant
d’Henri Wallon[54].
Le
dispositif mis en place lors des ateliers de philosophie de l’AGSAS
est le suivant : énoncé d’un thème, annonce que la séance
durera dix minutes (pour les enfants à l’école primaire),
annonce que l’enseignant n’interviendra pas.
Pour
Lévine, « L’une des justifications les plus fondées de la mise
en place d’ateliers de philosophie vient du déficit alarmant
de l’école en matière de dialogue sur les grands problèmes de
la vie. » Il ajoute plus loin : « L’enfant a d’abord besoin de
faire l’expérience de sa propre pensée, et cela autrement que
sur un mode scolaire. (…) Nous pensons que le point de départ
des ateliers de philosophie doit être la parole de l’enfant,
avec le minimum d’addition en provenance des adultes. »[55]
Sa
méthode est centrée sur la construction identitaire de
l’enfant et ce par étapes. Pour Lévine, à travers les ateliers
de philosophie, l’enfant se découvre en tant que lieu du
cogito, sa position sociale s’en trouve modifiée et il
expérimente ainsi un nouveau vécu de la vie de groupe à
l’école.
La
finalité de sa pratique à visée philosophique est d’aider
l’enfant à élaborer une nouvelle image de soi (même chose pour
l’enseignant). Lévine se place donc du côté de la construction
de l’individu, construction qui va permettre la vie en groupe
et donc en société et la réflexion sur les « grands problèmes
de la vie »[56].
De
l’infinie variété des objectifs et des méthodes
Donner
des repères sans être exhaustifs conduit à ne pouvoir tout
dire. Aussi, hormis les méthodes évoquées, d’autres
développements des pratiques philosophiques sont portées en
France par des personnes telles Oscar Brénifier[57],
Jean-François Chazerans[58],
Anne Lalanne[59]
ou encore Alain Delsol[60].
Dans son mémoire de DEA de Sciences de l’éducation « La
discussion philosophique comme institution des pédagogies
coopératives »[61],
Sylvain Connac les recense et les explique plus longuement.
Les
activités à visée philosophique, au Canada, en France ou dans
les préconisations de l’UNESCO sont multiples et ne visent pas
toutes les mêmes objectifs : construction d’un esprit critique
et autonome chez Lipman, prévention de la violence (dans le
cadre canadien de l’association La Traversée), culture de la
paix (pour l’UNESCO), construction de la personnalité (courant
Lévine), introduction à l’interculturel, maîtrise de la
langue, etc. Ce tour d’horizon ne se veut pas exhaustif mais
permet de se rendre compte que la pratique des débats à visée
philosophique n’est pas uniforme, mais complexe et parfois
problématique. N’est-ce pas après tout le but de la
philosophie que de rendre complexe, strié, un monde qui nous
est souvent présenté comme lisse ?
Dans le cadre ou hors du cadre ?
Notre enquête de terrain nous a permis de nous rendre
compte, qu’en primaire, certaines équipes étaient inquiètes
du maintien de leurs ateliers philo en raison des nouveaux
programmes. La question que se pose souvent les équipes est
en effet : est-on dans ou hors du cadre ?
Michel Tozzi a lu avec attention ces nouveaux programmes et
en a extrait quelques recommandations qui cadrent
parfaitement avec la tenue d’ateliers de philosophie.
Dès
le préambule – nous ne retiendrons ici que celui-ci – il est
recommandé « que tous les élèves soient invités à réfléchir
sur des textes et des documents, à interpréter, à construire
une argumentation, non seulement en français mais dans
toutes les disciplines : qu’ils soient entraînés à mobiliser
leurs connaissances et compétences dans des situations
progressivement complexes pour questionner, rechercher et
raisonner par eux-mêmes. Ils doivent pouvoir partager le
sens des mots, s’exprimer à l’oral comme par écrit pour
communiquer dans un cercle élargi. »
Il
semble donc bien que dans le cadre des nouveaux programmes
du primaire, les ateliers de philosophie ont toute leur
place.
Par
ailleurs, en ce qui concerne le collège, Jean Pierre
Vincent, président de l’OCCE[62]
est intervenu sur cette question[63]en
rappelant que les piliers 6 et 7 du socle commun de
connaissances et de compétences, « les compétences sociales
et civiques » et « l’autonomie et l’initiative »
[64], permettent
la mise en place du « débat réglé », débat qui peut prendre
la forme d’un atelier de philosophie.
En ce
qui concerne le débat philosophique, il apparaît cependant
fortement déconseillé de l’évaluer. Il rentre dans le cadre,
dans le sens où il peut être considéré comme une phase
importante du développement des compétences transversales
qui seront, par ailleurs et au moment où il le faudra,
évaluées. Evaluer l’atelier de philosophie tendrait à lui
faire perdre son caractère d’espace interstitiel.
Entretien avec Serge Boimare[65],
psychopédagogue[66],
CMPP Claude Bernard, Paris.
Comment
trouver des moyens alternatifs aux exercices scolaires pour
aider les enfants en difficulté d’apprentissage ? Pourquoi les
ateliers philo apparaissent-ils comme une voie possible ?
Pourquoi permettent-ils aux enfants de s’appuyer sur leur
monde interne et ainsi de restaurer leur capacité à penser ?
Cet entretien apporte un éclairage pour toutes les équipes qui
travaillent avec des élèves en difficulté.
Quel
lien faites-vous entre votre travail en tant que
psychopédagogue et le travail que vous effectuez avec les
enseignants qui mettent en place des ateliers philo ?
Les
ateliers philo sont une des meilleures réponses à l’échec
scolaire que connaissent certains enfants. Cet échec est
essentiellement dû à l’empêchement de penser. Or, les moyens
pédagogiques habituels, qui consistent à faire répéter les
mêmes exercices aux enfants, ne permettent pas de lutter
contre cet empêchement de penser. Il s’agit d’aider ces
enfants à restaurer leur capacité à réfléchir, à penser et les
ateliers philo sont un bon moyen pour y parvenir. Ce sont des
points d’appui importants pour lutter contre l’échec scolaire.
En
effet, les statistiques montrent que quinze pour cent de
jeunes gens quittent chaque année le système scolaire sans
maîtriser correctement les savoirs fondamentaux. Or, l’école
n’apporte pas de réponse nouvelle à ces enfants.
Vous
pensez que les ateliers philo sont un premier pas pour
réintroduire les enfants en difficulté dans les apprentissages
traditionnels ?
Les
ateliers philo sont un premier pas pour essayer de donner aux
enfants la possibilité de s’appuyer sur leur pensée,
c’est-à-dire sur leur monde interne, sur leurs représentations
et ce afin qu’ils puissent apprendre. Si ce travail n’est pas
mené, ils vont demeurer des irréductibles pendant toute leur
scolarité. C’est pour cette raison que les ateliers philo sont
importants. Ce travail de restauration de la capacité à penser
peut prendre des formes différentes mais il est essentiel.
Les
ateliers philo permettent aux enfants de s’exprimer oralement
à l’intérieur de l’école. Un rapport de l’inspection générale
de l’éducation nationale montre que dans une classe ordinaire,
le temps quotidien de parole d’un enfant ne dépasse pas quatre
minutes. Or, organiser dans la journée de classe des temps
pendant lesquels les enfants vont pouvoir échanger entre eux
est extrêmement important.
Ce qui
caractérise les adolescents en difficulté scolaire, en dehors
du fait qu’ils ne maîtrisent pas les savoirs fondamentaux,
c’est qu’ils sont incapables d’accéder au langage argumentaire
qui consiste simplement à écouter les autres quand ils
parlent, à enrichir ses arguments à partir de la parole des
autres. C’est une observation que l’on peut faire en
travaillant avec ces adolescents qui n’arrivent pas à obtenir
le brevet des collèges. Ils butent sur cette frontière.
Si
l’école ne leur apprend pas cela, ils ne l’apprendront jamais.
Or, l’école ne prend pas le temps de le faire ou alors elle
considère que c’est une activité qui n’est pas assez
importante ou qui est trop difficile à évaluer. Lors des
ateliers philo, il est possible de mettre en place un cadre
qui permet aux enfants, même à ceux qui parlent peu, d’écouter
les autres et d’entrer dans cette capacité à s’appuyer sur son
monde intérieur, pour réfléchir, pour penser à ce que disent
les autres, pour remettre en cause ce que l’on pensait,
l’enrichir, etc.
Certains pensent que la philosophie est inaccessible aux
jeunes enfants, considérés comme incapables de rentrer dans
l’abstraction. Qu’en pensez-vous ?
Quand
on s’adresse aux enfants qui sont en difficulté
d’apprentissage, avant même de les faire débattre, il faut les
nourrir. C’est essentiel. Parfois, j’observe des personnes qui
animent des ateliers philo en lançant les enfants directement
sur des discussions à partir d’un thème. Avant ce travail de
débat, il est très important de nourrir ceux qui n’ont pas
accès à cette dimension intérieure. Ce travail de nourrissage,
par les textes, les mythes, les récits cosmogoniques par
exemple, doit parfois avoir lieu pendant plusieurs mois pour
porter ses fruits.
Ce
travail permet également de mettre une distance avec les
préoccupations trop personnelles des élèves, préoccupations
qui peuvent gêner les enseignants. Les enfants parleront de
leurs problèmes personnels, mais à travers un exemple. Si cet
exemple est amené par l’enseignant, il devient un point
d’appui à partir duquel il est possible de parler et sur
lequel les enseignants peuvent s’appuyer.
Cette médiation du texte ne risque-t-elle pas de gêner ou de
bloquer des enfants qui ont un problème avec le texte, avec
l’écrit et ce même si c’est l’enseignant qui lit le texte ?
Un
non-lecteur, c’est justement celui à qui on doit le plus lire.
J’ai beaucoup travaillé avec de grands non-lecteurs qui
adoraient écouter des histoires. Cependant, il ne faut pas
brûler les étapes, passer à l’écrit c’est autre chose. Le
premier point essentiel consiste à permettre aux enfants qui
ne l’ont jamais fait et qui ne le feront sans doute jamais
autrement, de s’appuyer sur cette dimension intérieure dont on
a besoin pour réfléchir.
Certains enfants sont en échec pour insuffisance de
compétences et pour eux l’école propose des solutions.
D’autres d’enfants sont en échec parce qu’ils sont empêchés de
penser. Ils organisent toute leur construction psychique pour
éviter la pensée et l’école ne sait pas travailler avec eux.
C’est
terrible car ce sont ces quinze pour cent qui vont rester sur
le bord de la route. Les ateliers philo sont enfin une
proposition qui leur est faite pour pouvoir restructurer et
même construire cette dimension dont ils ont besoin pour
penser.
Je
pense que ce temps de débat, de discussion entre les enfants,
devrait exister dans toutes les classes jusqu’à la fin des
années collège. C’est la seule façon de sortir certains de
cette difficulté devant l’apprentissage.
La
temporalité des ateliers philo change par rapport à la
temporalité des apprentissages plus classiques. Cela permet
peut-être aux enfants de se mettre à distance de cette bonne
réponse immédiate que demande l’école…
Bien
sûr. Ce qui fait débat, ce qui le permet, c’est justement
qu’il n’y ait pas de bonne réponse. Il peut y en avoir
plusieurs qu’on affine. C’est cela qui fait la différence
entre la classe où il y a habituellement une seule bonne
réponse et plusieurs mauvaises.
Est-ce que vous pensez que le fait que ces ateliers philo
soient « gratuits », dans le sens où il n’y a ni évaluation ni
programme, permet aux enfants de s’y retrouver ? Et alors,
comment cela peut-il s’insérer dans un enseignement plus
classique où l’on a besoin d’évaluer. On n’est pas du tout
habitué à cette « gratuité » à l’école…
Ce
travail de débat est un moyen d’amener les enfants à mieux
penser et il ouvre ainsi des possibilités pour apprendre
mieux. Dans ce cas, l’évaluation est possible. Reprenons
l’exemple des enfants non-lecteurs. Quand ils entrent dans
l’apprentissage de la lecture, on constate des progrès qui
sont de plusieurs ordres : aptitude accrue à parler, capacité
à s’appuyer sur des images, des représentations lors de
discussions collectives. C’est essentiel pour l’apprentissage.
L’école
ne pense pas à cela et c’est dommage. Elle voit des lacunes
dans les apprentissages et propose des exercices pour combler
ces lacunes. Or, lorsque l’on met ces enfants devant les mêmes
exercices, leurs stratégies anti-apprentissage augmentent, de
même que leur opposition. Cela entraîne des problèmes
difficilement gérables dans certains collèges.
Pour
vous, il faudrait donc commencer les ateliers philo très tôt ?
Oui,
dès l’école maternelle il est nécessaire d’entraîner les
enfants à débattre. C’est ce qui est fait dans certaines
écoles. Je me rends régulièrement dans des écoles maternelles
et j’y observe des enfants sollicités pour donner leur avis.
Cela ne s’appelle pas obligatoirement ateliers philo. Les
enseignants font discuter les enfants à partir de la lecture
d’un album jeunesse par exemple. Ces exercices doivent être
quotidiens.
Ce
que l’on peut remarquer, c’est que dans certains ateliers
philo qui sont sur la base du volontariat, des enfants en
grande difficulté viennent d’eux-mêmes et s’investissent
beaucoup.
Les
ateliers philo sont enfin une proposition qui va aider les
enfants qui ne peuvent pas s’appuyer sur leur pensée pour
apprendre. Même les meilleurs, cela les rend encore
meilleurs ! Car lorsque l’on fait réfléchir des enfants qui
sont vifs d’esprit, c’est une stimulation supplémentaire.
D’autant que parfois les bons élèves ont des réponses très
stéréotypées…
Oui,
c’est une ouverture que l’on donne. Parfois des critiques sont
émises sur le fait que la philosophie devrait être réservée à
ceux qui ont déjà la capacité à symboliser, à abstraire. Les
enfants, surtout ceux qui sont en difficulté, n’ont pas
toujours ces capacités. Cependant, si on veut y arriver, un
travail préparatoire doit être fait.
Souvent les ateliers philo sont mis en place dans des écoles
où existent de nombreux enfants en difficulté ; certaines
personnes disent alors que c’est mettre la philosophie « au
service » des enfants en difficulté alors que la philosophie
doit être une fin en soi et pas un moyen. Qu’en pensez-vous ?
La
philosophie est une réponse parmi d’autres pour les enfants en
difficulté. Par ailleurs, ces ateliers doivent être proposés à
une classe et pas seulement aux enfants en difficulté.
Cependant, il est vrai que lorsque les enseignants constatent
que certains enfants sont en difficulté, ils pensent aux
ateliers philo. Je ne pense pas que ce soit mettre la
philosophie au service des enfants en difficulté, car les
autres enfants peuvent également en tirer un bénéfice.
Derrière ce mot de philosophie, je perçois surtout cet
entraînement au débat, à s’appuyer sur ses représentations, à
modifier son point de vue par la confrontation avec d’autres.
C’est essentiel pour apprendre à lire, pour apprendre les
mathématiques. Pour rentrer dans les apprentissages
fondamentaux et apprendre, les enfants ont besoin de s’appuyer
sur leur réflexion.
Parleriez-vous alors plutôt d’atelier de réflexion ?
Non, il
faut laisser l’appellation ateliers de philosophie. Pour ceux
qui sont extérieurs à ces ateliers, cela signifie que c’est un
moment fort.
Parfois, le cadre de l’atelier philo est lourd. Les enfants ne
doivent pas être plus de quinze. Il est également important
qu’ils soient installés en carré pour se voir, car il n’est
pas possible de les faire parler dans la disposition d’une
classe ordinaire. Parler à quelqu’un quand on ne voit que son
dos, cela ne va pas. La position du maître se trouve également
modifiée. Il n’est plus celui qui fait face à tout le monde ;
ainsi la parole circule autrement. C’est souvent difficile à
organiser car cela demande une grande organisation et que le
responsable de l’école soutienne le projet. Ce sont des
contraintes matérielles auxquelles il faut penser.
Pensez-vous que les enseignants devraient être formés à ce
type de débats ?
Je
pense en effet qu’il faut songer à des formations. La
meilleure des formations que l’on puisse proposer aux
enseignants c’est que quelqu’un vienne travailler et réfléchir
avec eux dans l’école sur les ateliers qu’ils sont en train de
mettre en place. C’est le travail que je fais. Nous
travaillons à partir d’une question qu’ils se sont posés, de
problèmes d’organisation, des réflexions des enfants, des
enseignants. Des réflexions très riches émergent de nos
rencontrent. Il s’agit d’observer la pratique et d’y
réfléchir. Par ailleurs, le fait qu’une personne vienne de
l’extérieur permet souvent d’apaiser les tensions personnelles
et les positions excessives, qui existent fréquemment. La
personne extérieure a un rôle de régulateur.
Parfois, ce que disent certains enfants lors des ateliers
philo peut être difficile à entendre, à prendre en charge pour
des enseignants, quand, par exemple, la parole est teintée de
souffrance…
Oui,
c’est sûr. L’enseignant occupe alors un statut différent. Il
va être davantage préoccupé par le côté humain de l’enfant.
Sur le plan relationnel, c’est un changement. Il faut faire
confiance aux enseignants. Ils sont capables de cette
rencontre humaine avec leurs élèves. S’ils ont toujours besoin
d’être dans la rigidité, dans un cadre qui les protège, s’ils
ne peuvent pas aller à la rencontre de l’enfant qui est
derrière cet élève, c’est dommage. Celui qui ne peut pas faire
cela va se dire que les ateliers philo ne sont pas pour lui.
Et effectivement, il vaut mieux qu’il n’en anime pas.
Pensez-vous que l’interaction entre ces enfants en difficulté
est importante ?
Bien
sûr. Je travaille avec des groupes d’adolescents en
difficulté. L’interaction entre eux est essentielle. Prendre
conscience que l’autre pense différemment est fondamental. On
le constate aussi quand certains font des contre sens ou
disent des choses trop personnelles : le groupe joue son rôle
régulateur. Il y a deux choses qui permettent de réguler la
parole des enfants qui seraient trop en souffrance ou qui
diraient des choses trop personnelles : c’est à la fois le
groupe et le fait de s’appuyer sur un texte. Cela crée un
filet de sécurité pour les enseignants car ils peuvent revenir
au texte et ainsi se replacer dans un cadre pédagogique.
Qu’est-ce qui est important pour mettre en place des ateliers
philo selon vous ?
Pour
que cela fonctionne dans une école, il est nécessaire que le
projet repose sur une ou deux personnes motivées, qui tentent
des choses dans leur classe. Le cadre n’est pas toujours idéal
quand on a vingt-cinq élèves. Mais malgré tout, c’est mieux
que rien. Il faut toujours se dire cela en pédagogie. Si on
attend d’avoir des conditions optima, d’être formés, d’avoir
quelqu’un qui vient soutenir de l’extérieur, d’être uniquement
en demi-classe, on ne fait jamais rien. C’est terrible. Il
faut militer pour avoir ces conditions optima mais en même
temps il faut faire.
Il faut
être honnête, c’est une des excuses qu’utilisent ceux qui ne
veulent rien faire.
Donc,
une, deux personnes – trois ou quatre c’est encore mieux –
qui font des tentatives dans leurs classes, la mobilisation
des responsables, tout cela crée ce cadre qui va permettre
d’être dans un véritable atelier philosophique.
Par
Alain Pierrot,
professeur émérite en Sciences de l’éducation, Université René
Descartes, Paris.
John
Dewey, philosophe et pédagogue pragmatiste américain, a
profondément influencé Matthew Lipman, considéré comme le
fondateur de la philosophie pour enfants. Alain Pierrot
revient sur son parcours de vie indissociable de son parcours
intellectuel et pose les idées majeures de sa pensée
pédagogique et philosophique. Dewey n’a jamais abordé la
philosophie pour enfants au sens strict. Cependant, son
concept clé « learning by doing » (apprendre par l’action)
interroge : comment permettre aux élèves, au-delà de l’atelier
philo, à « faire » plutôt qu’à apprendre dans toutes les
activités de leur vie scolaire ?
John
Dewey est probablement, avec Jean-Jacques
Rousseau, le philosophe dont on associe le nom le plus
immédiatement à l’éducation nouvelle mais la célébrité
mondiale qu’il s’est acquise au tournant des XIX° et XX°
siècles ne tenait pas seulement à la radicalité de ses prises
de position en faveur des méthodes actives en pédagogie, mais
aussi à ses engagements sociaux et politiques.
John
Dewey a incarné pendant la première moitié du XX° siècle les
valeurs fondatrices de la démocratie américaine dans son
propre pays et dans le monde entier, là où s’exprimait sous
diverses formes, révolutionnaires ou non, un intérêt intense
pour la modernité.
Son
influence au Japon, en Turquie, en Russie, au Mexique et
surtout en Chine, où il passa plus deux années, contraste avec
le très faible écho que son œuvre a connu en France. La
condescendance avec laquelle la très grande majorité des
philosophes français jusqu’à la fin du XX° siècle, l’ont
considéré comme plus « pédagogue » que vraiment « philosophe »
illustre éloquemment le diagnostic établi par Emile Durkheim
il y a déjà cent ans d’un préjugé anti-pédagogique solidement
enraciné dans notre pays.
Si John
Dewey a pu être identifié si profondément à l’ « expérience
américaine », cela ne tenait pas seulement à la manière
originale dont il a, dans son œuvre écrite et par ses
actions publiques, assumé pleinement les valeurs de la
démocratie, du progrès et de la science, mais aussi au
caractère emblématique de sa propre histoire personnelle.
D’une
famille modeste – ses parents ont tout deux été élevés à la
ferme – il naît à Burlington (Vermont) en 1859, deux ans avant
le déclenchement de la Guerre de Sécession. Il ne meurt qu’en
1952, soit six ans après Hiroshima, à la fin de la guerre de
Corée durant laquelle la puissance américaine et ses alliés
affrontèrent le « camp communiste » et qui fut suivie par
les décennies de la « guerre froide », toile de fond de la
deuxième moitié du XXème siècle.
A la
mort de Dewey, les USA étaient en effet devenus la première
puissance mondiale alors qu’ils n’étaient encore à l’époque de
sa naissance qu’une ancienne colonie européenne, émancipée
politiquement depuis moins d’un siècle. Les Etats-Unis
s’étaient certes déjà engagés dans des transformations
rapides et impressionnantes mais ils demeuraient encore
incertains de leur « identité » et toujours largement sous
l’influence des centres intellectuels européens anglais,
allemands ou français.
Le
pragmatisme, que l’on peut condenser dans la formule de
William James : « un concept ne vaut que par son
application » peut être précisément considéré comme un
signe d’émancipation intellectuelle des philosophes américains
vis-à-vis de l’Europe et quand on regarde rétrospectivement
son influence mondiale au XX° siècle (y compris celle qu’il
exerce désormais bien tardivement en France), comme la
contribution majeure de l’Amérique à la philosophie jusqu’à
présent.
Le
pragmatisme ne commence à s’affirmer véritablement que dans
les dernières décennies du XIX° siècle, d’abord à Cambridge
(Massachusetts) et ses principaux fondateurs sont d’abord les
philosophes Charles Sanders Peirce et William James, ses aînés
de quelques années. Dewey, la troisième figure de « père
fondateur » du pragmatisme ne s’y ralliera que
progressivement.
L’enfance de Dewey, autour de l’épicerie familiale, est
partagée entre l’école, où, brillant élève, il s’ennuie,
l’église, où sa mère l’emmène adolescent et les activités
physiques et sociales de plein air : bateau, marche à pied,
coupe de bois, vente de journaux. Dewey restera profondément
marqué par la communauté villageoise de « face à face » qui
fut celle de ses premières années.
La
métaphore qu’il utilise pour caractériser la démocratie comme
« communauté auto-gouvernée » (self-governing community) est
celle de la maison qu’on construit et agrandit en fonction de
ses besoins. Elle n’évoque pas seulement l’espace librement
ouvert aux bâtisseurs, image familière de la colonisation
américaine : si on la compare à l’image de la maison dont on
« hérite », qui est plus typique de notre « Ancien Monde », on
a là une piste simple à suivre pour comprendre toute
l’importance de l’action dans la philosophie de Dewey et plus
généralement dans le « pragmatisme ».
Si on
complète l’image de la maison en y ajoutant celle des
bâtisseurs, voisins et amis, qui la construisent ensemble, on
a devant nous ce qui peut représenter au mieux la
« communauté », qui est au cœur de toutes ses préoccupations
théoriques et pratiques. Centrale dans sa théorie de la
connaissance, où le modèle de la communauté scientifique
ouverte constitue l’instance régulatrice de toute prétention à
la vérité.
Pour
les pragmatistes en effet, la « vérité est à crédit » selon
l’heureuse formule de William James, c’est-à-dire consiste en
un incessant processus de vérification à travers de nouvelles
expériences, le sens d’une théorie tenant tout entier dans la
possibilité de ces nouvelles expériences. Cette conception
pragmatiste de la vérité d’abord énoncée par Peirce et
reformulée par Dewey fut saluée par Durkheim (en 1914) dans
« Pragmatisme et sociologie » comme la seule théorie de la
vérité méritant d’être débattue : « du côté des moralistes et
des philosophes, il est certain que le professeur Dewey est
celui qui se rapproche le plus des sociologues…un de ceux que
Durkheim mettait tout à fait au-dessus des autres » déclare
Marcel Mauss quand il reçoit Dewey à la Sorbonne en 1930[67].
L’admiration manifestée par Durkheim à l’égard de Dewey est
d’autant plus intéressante qu’elle ne semble pas avoir été
réciproque. Et pourtant, Dewey qui affirmait l’ « origine
sociale et la fonction sociale de la connaissance »,
s’accordait ainsi parfaitement avec la théorie sociologique de
Durkheim mais Dewey qui ne le cite pas nommément, quand il
parle de l’« école sociologique française », c’est pour se
démarquer d’elle en soulignant le poids excessif qu’elle
accorde au « Tout » de la société par rapport à l’individu.
L’éducation française était par ailleurs considérée par Dewey
comme une variante de l’éducation européenne traditionnelle se
distinguant surtout par son centralisme et son autoritarisme.
Dewey a-t-il lu Durkheim ? Toujours est-il que la comparaison
de leurs textes respectifs révèle d’importantes préoccupations
et valeurs communes et de profondes convergences dans leurs
conceptions anthropologiques les plus générales et parmi
celles-ci, la question de la communauté, aussi centrale pour
l’un que pour l’autre sur le plan social et politique.
Dewey
constate au même titre que Durkheim qu’il n’y a pas de
communauté sans formes de vie partagées ni donc sans valeurs
ou croyances communes (que celles-ci soient implicites ou plus
ou moins solennellement manifestées). L’un et l’autre jugent
crucial pour une démocratie de savoir articuler les
« petites » communautés faites de nos diverses affinités,
affiliations et interactions quotidiennes avec la
participation civique nécessairement plus abstraite à la
« grande société », qui implique solidarité et coopération
entre les inconnus que sont entre eux les concitoyens des
Etats modernes.
La
notion de communauté joue du même coup, comme on peut s’y
attendre, un rôle tout aussi central dans la philosophie de
l’éducation de Dewey que dans sa théorie de la science ou son
analyse de la démocratie. Le sens que l’on donne à la
communauté scolaire est au cœur du problème de la démocratie
parce qu’elle est la principale expérience sociale ou
« communautaire » de l’enfant et l’institution qui doit lui
permettre de s’intégrer à la « Grande société ». Mais, si la
socialisation est la condition naturelle incontournable
de toute éducation, le but suprême de l’éducation est la
« réalisation de soi » : « Posséder tout le monde du savoir et
se perdre soi-même est un destin aussi funeste en éducation
qu’en religion » écrit Dewey en 1902 dans « The
child and the curriculum »[68].
Le
style et le contenu de cette dernière formule attestent du
lien étroit entre l’individualisme, très social par ailleurs,
que prône Dewey et la religion et l’on sait l’importance du
protestantisme et de sa religiosité diffuse dans la vie
américaine. Dewey en a été, comme les autres pragmatistes[69]
assurément très « imprégné », et d’une façon qu’il a jugé dans
son cas personnel particulièrement excessive et répressive. Il
se dit avoir été « lacéré » par sa mère qui manifestait sa
piété intransigeante en apostrophant publiquement au milieu de
leur village les camarades de Dewey par la formule : « Es-tu
en règle avec le Christ ? ».
Dewey
par la suite se détachera radicalement de la foi chrétienne en
ce qui concerne toute croyance au « surnaturel » et
s’affranchira du puritanisme au point d’être quasiment mis
« au pilori » pour avoir reçu dans l’entre-deux guerres chez
lui à New York l’écrivain soviétique Maxime Gorki et sa
compagne non mariés, mais il n’en affirmera pas moins, tout
comme Durkheim, la continuité entre la religion et les deux
« rejetons » de la matrice religieuse que sont pour l’un et
l’autre, la science et la démocratie modernes. Dewey en tirant
la conséquence que les vrais esprits religieux de notre temps
croient en la science et en la démocratie et ne peuvent
plus croire en des dogmes archaïques devenus caducs.
L’élève
Dewey, avant de rencontrer le pragmatisme de ses aînés,
apprend au collège les langues mortes, le français et les
mathématiques et, obtenant sa licence à 20 ans, devient
instituteur. Il exerce ce métier pendant trois ans puis
commence des études de philosophie et de physiologie. A cette
époque Charles Sanders Peirce, le fondateur du pragmatisme,
donne des cours à l’Université John Hopkins que fréquente
Dewey mais l’enseignement de Peirce ne lui «parle» pas plus
qu’aux autres étudiants, il est alors préoccupé par le thème
central de l’unité, qu’il comprend, sous l’influence de
l’idéalisme hégélien, comme l’unité du sujet et de l’objet, de
l’esprit et de la matière, du divin et de l’humain. Il
soutient en 1884 sa thèse sur la psychologie de Kant. On voit
à quel point la philosophie allemande domine sa formation
philosophique.
Assistant pendant 10 ans à l’Université Ann Arbor (Michigan)
de 1884 à 1894, il épouse en 1886 Alice Chipman. Tout comme
Alice, « dont la force de caractère et les idées libérales
ébranlèrent le conservatisme du jeune Dewey, à tel point qu’il
perdit la foi dans le parti Républicain associé dans l’esprit
de son père au maintien de l’Union et abandonna la religion
dans laquelle l’avait élevé sa mère »[70]
une autre femme exerce sur lui une influence décisive, il
s’agit de Jane Addams qui accueillait alors dans sa Hull
House les ouvriers immigrés accourus de l’Europe orientale
et méridionale à la fin du XIX° siècle à Chicago.
Ils y
trouvaient non seulement la protection sociale et médicale que
leur extrême misère exigeait prioritairement mais aussi la
possibilité d’entretenir la pratique de leurs langues et de
leurs propres formes d’expression culturelles. John Dewey qui
leur consacre avec sa femme une bonne partie de son temps
disponible, est frappé par la religiosité du mouvement ouvrier
et surtout s’interroge sur la trop brutale
« dénationalisation » qui leur est imposée, sur
l’« américanisation trop rapide » de leurs enfants.
La
troisième influence déterminante exercée sur Dewey dans cette
période est celle qu’auront eu sur lui ses propres enfants:
l’observation de leurs premiers apprentissages et ses
interactions avec eux ébranlent son idéalisme en lui faisant
comprendre que non seulement l’action est la condition de tout
apprentissage mais (ce qui le rallie définitivement au
pragmatisme) que l’action est, au bout du compte, ce qui donne
sens aux pensées les plus intimes et les abstraites : « le
sens d’un concept réside dans la manière dont il peut
modifier une activité intentionnelle » (Peirce).
Dewey
lit à cette époque le traité de psychologie de William James
qui sera utilisé en Europe et en Amérique comme manuel pendant
plusieurs décennies, qui insère l’étude de la conscience et du
moi dans la continuité de la vie organique et accorde à
l’habitude une place de premier plan. L’influence la plus
fondamentale étant, selon Dewey lui-même celle de Darwin, dont
il reprend la notion clé de comportement adaptif. Dewey
lui-même a par ailleurs apporté une contribution à la
psychologie expérimentale particulièrement novatrice, puisque
sa théorie des réflexes comme procédant de l’organisme entier
formulée par lui dès la fin du XIX° siècle constituait en
quelque sorte la critique anticipée du réductionnisme
behavioriste ultérieur, popularisé sous la forme du trop
fameux « stimulus-réponse » (schéma S-R).
« Learning
by doing », l’analyse critique très radicale qu’il fait d’une
école centrée sur ses propres contenus, sur la logique de ses
programmes au détriment de la dynamique du développement des
enfants, se manifeste par quelques articles remarqués sur
l’effort et l’intérêt, dans lesquels Dewey constate que,
certes tout est possible en éducation et que les enfants
s’adaptent à ce qui le ne leur est pas adapté, mais seulement
« extérieurement ».
Au
contraire, l’intérêt des élèves doit procéder des tendances et
des besoins spontanés de leur personnalité entière, comme être
vivant et social. Lorsqu’il est vraiment intéressé, « le moi
s’identifie avec son objet », on retrouve la préoccupation
unitaire que Dewey avait d’abord pensée à travers l’idéalisme
allemand mais cette fois « naturalisée», elle implique
désormais la personne dans sa totalité : biologiquement,
psychologiquement et socialement. La dimension sociale étant
tout aussi fondamentale que les aptitudes psychologiques,
c’est à travers la coopération entre élèves que les objectifs
pédagogiques fondamentaux (au sens du développement personnel
autonome et social de chacun) peuvent être poursuivis.
Les
objectifs de maîtrise du langage traditionnellement visés à
travers des exercices comme les dictées et les récitations
doivent l’être à travers les activités signifiantes
indispensables à la coopération : plans, consignes techniques,
relations d’activités ou synthèses de lecture. Dewey présente
comme « poème » le texte de synthèse où un enfant, avec ses
propres mots et ses propres images explique la genèse du globe
terrestre et l’apparition de la vie à partir des différents
composés chimiques constitutifs. « Poète »,
c’est-à-dire créateur de significations, une conception de la
poésie que Dewey oppose à l’esthétisation dans laquelle on
enferme l’enfant en l’incitant à s’évader du réel pour le
monde du « rêve».
Conformément au grand principe rousseauiste selon lequel
l’éducateur doit agir sur le milieu et non directement sur
Emile, la question pédagogique majeure est donc celle du choix
et de l’aménagement de ce milieu de vie des enfants et bien
sûr des buts poursuivis. Les intérêts des enfants doivent en
effet être guidés, certes non pas un enseignement direct mais
les éducateurs ne peuvent pas éluder leur responsabilité. En
effet les enfants sont nécessairement sous l’influence du
milieu où ils vivent, et l’illusion que les élèves pourraient
en quelque sorte développer par eux-mêmes une culture d’autant
plus libre et naturelle qu’ils seraient soustrais à tout
modèle est une inconséquence, récurrente, mais à laquelle il
n’a jamais accordé de crédit et qu’il a même dû explicitement
rejeter quand certains éducateurs ont cru pouvoir se réclamer
de lui en ce sens.
En
1894, à 35 ans, il postule pour un poste à l’université de
Chicago dans le département de philosophie parce que le profil
du poste inclut la psychologie et l’éducation. Commence alors
une nouvelle période de 10 ans qui sera décisive pour lui et
fera de lui rapidement le « penseur » de l’éducation active.
Il fonde en effet son école laboratoire en 1896 (l’année de
naissance de Piaget et de Freinet…) dans l’Université
elle-même. Sa femme dirigera l’école pendant toute la période
où Dewey enseigne à Chicago. Une bonne partie des élèves de
cette école laboratoire sont ceux de ses collègues et la
liaison avec les chercheurs de l’Université est directe,
ceux-ci participant aux activités scolaires en fonction des
objets d’enquête et de coopération dans lesquels sont engagés
les élèves.
L’école
est un « laboratoire » dans toutes les acceptions possibles du
terme, laboratoire pour les élèves qui y mènent leurs propres
expériences et bien sûr aussi pour les chercheurs qui
expérimentent un changement radical de modèle éducatif. L’
« hypothèse de travail » (« the workable hypothesis ») étant
que l’acquisition des connaissances dépend toujours de la
signification qu’elles peuvent prendre dans l’expérience
effective de chaque individu, il s’agit de se régler sur
celle-ci et donc d’organiser le milieu scolaire pour que s’y
développent véritablement des expériences, c’est-à-dire des
interactions avec le milieu physique et social.
Outre
la bibliothèque « centrale » dans le bâtiment, les autres
salles, atelier, boutique, cuisine sont conçues comme
interfaces avec le milieu familial, naturel, social,
industriel. Les activités des élèves sont de façon privilégiée
des activités manuelles : tissage, menuiserie, construction
de bâtisse ou de hutte, enquête dans des usines, activités
théâtrales, où les enfants jouent la guerre de Troie ou la
vie quotidienne des Indiens avant la conquête. A travers ces
activités, sont visés les savoirs disciplinaires
traditionnellement distingués en géométrie, calcul, écriture,
lecture, histoire etc., mais cette fois en les intégrant comme
outils nécessaires pour produire un résultat : une table, du
tissu à partir de coton plus ou moins brut, la compréhension
du système électoral etc.
Dewey,
à travers cette pédagogie alternative, prétend s’attaquer,
tout comme Marx, à l’ « aliénation du travailleur manuel »
dépossédé comme l’esclave antique (et l’élève dans la
pédagogie traditionnelle) du sens de son activité. Apprendre
l’histoire américaine à travers l’histoire du coton oblige à
relier les rapports de production aux rapports sociaux
(l’esclavage des Noirs dans les plantations), aux échanges
économiques avec l’Europe et aux raisons économiques des
guerres. Une histoire centrée sur la vie sociale et non sur
la construction des pouvoirs étatiques et de leurs rivalités
sanglantes.
Le
travail artisanal, que l’esthétisme de son époque tient encore
pour inférieur (toujours du point de vue d’une élite méprisant
les masses) a pour Dewey une valeur esthétique qui dès
l’enfance doit être pleinement reconnue et développée. La
fabrication manuelle d’un outil comme « geste humain » est au
centre de sa théorie de l’expérience esthétique au même titre
que la danse, l’architecture ou la peinture, où rythmes
(biologiques) et signification sociale fusionnent dans l’unité
perceptive singulière de l’objet unique, cuiller artisanale ou
« chef-d’œuvre » d’un artiste génial[71].
Parmi
ses nombreuses publications on doit noter en 1897 son « Credo
pédagogique », en 1899 « l’école et la société », en 1902
« l’enfant et les programmes » ; les traductions rapides dans
les années suivantes attestent d’une audience mondiale
toujours plus grande, mais les tensions avec les inspecteurs
qui contestent la gestion de l’école s’accumulent jusqu’au
point de rupture. La décision du président de l’Université de
Chicago de ramener dans le rang l’école « Dewey » provoque sa
démission. Dewey entreprend alors un long voyage en Europe
avec sa femme et ses cinq enfants (dans cette même période
1894-1904 trois autres enfants étaient nés et un petit était
mort en 1895). Ils perdent quelques mois plus tard, à Naples
un fils de 8ans, atteint de typhoïde, et adoptent aussitôt un
jeune orphelin italien du même âge.
De
retour aux USA, Dewey prend à l’Université Columbia de New
York le poste de professeur de philosophie qu’il occupera
jusqu’en 1930. Son enseignement ne se limite pas aux questions
d’éducation, la théorie de la connaissance, l’esthétique, les
questions sociales et politiques sont approfondies
parallèlement et solidairement. Pacifiste, il fait dans
German Philosophy and Politics (1915) une analyse sévère
de la responsabilité de la philosophie allemande et de
l’éthique kantienne du devoir dans la genèse de
l’autoritarisme et du bellicisme allemand et en 1916, publie
son grand livre : « Démocratie et éducation », synthèse
majeure de sa philosophie de l’éducation. Il est à l’origine
du collège de formation des maîtres dans son Université (Teachers
college) et de leur organisation syndicale.
Ses
conceptions tant pédagogiques que sociales lui valent
l’hostilité indéfectible des américains les plus conservateurs
et même d’être espionné par les services secrets ! « Libéral »
opposé au capitalisme asocial ou « sauvage », il n’est à leurs
yeux qu’un « rouge », rouge d’autant plus dangereux que Dewey
a sincèrement cru dans l’expérience révolutionnaire russe des
années 20.
Ses
échanges avec les pédagogues russes acquis à ses idées
avaient commencé dans la période précédente, à l’époque où ils
étaient en butte à la police tsariste et Dewey espère que la
révolution russe va pouvoir mener de façon systématique, à
l’échelle d’un immense pays des expériences éducatives restées
très minoritaires aux USA ou ailleurs. Les bouleversements
extrêmes qui affectent des sociétés traditionnelles semblent
propices au développement de l’«éducation nouvelle». Dewey est
appelé au lendemain de la première guerre mondiale comme son
principal représentant d’abord en Asie. Au Japon, où il
prononce en 1919 les conférences qui seront ensuite
constamment rééditées aux USA sous le titre « Reconstruction
in Philosophy » (livre qui y deviendra un véritable
manuel de formation des instituteurs).
Après
cette première étape japonaise, il séjourne plus de deux ans
en Chine (1er mai 1919-24 juillet 1921) où il
influence durablement les pédagogues de ce pays, à commencer
par son propre disciple Ou Tsuin-Chen, et beaucoup d’autres,
comme Hu Shi, mais aussi Mao Zedong lui-même, ainsi qu’en
témoigne le célèbre « De la pratique ». En 1924, c’est
Mustapha Kemal Ataturk qui l’invite à venir réformer
l’enseignement dans la Turquie qu’il vient de laïciser. Sa
femme Alice meurt en 1927.
Il se
rend en Russie en 1928, où il a inspiré de nombreuses et
profondes réformes éducatives, mais, après avoir été identifié
par les responsables soviétiques de l’éducation à l’esprit
même de la révolution, il est peu de temps après dénoncé comme
individualiste bourgeois. Dewey, de son côté, dans le contexte
américain du « New Deal », prend position dans des articles
écrits en 1929 et 1930 (rassemblés dans l’ouvrage « Individualism
Old and New ») pour un « nouvel individualisme » dont une
des caractéristiques est justement de reconnaître la
nécessaire « socialisation des moyens de production ».
Ultérieurement c’est pour avoir osé présider en 1937 à Mexico
la commission d’enquête consacrée à l’examen des accusations
portées contre Trotski par Staline qui montra qu’elles étaient
mensongères qu’il s’attira les foudres des pédagogues
staliniens dits « progressistes ».
En
1946, à 86 ans passés, soit 19 ans après le décès de sa
première femme Alice, il épouse Roberta et c’est en jouant
avec les deux enfants qu’ils ont adoptés qu’il se brise le col
du fémur en 1951 et meurt le 1er juin 1952. Dewey,
dont la vie rappelle à bien des égards celle du grand
pédagogue tchèque Comenius, n’était pas lui-même un praticien
des méthodes actives et il lui a été parfois reproché par
d’autres représentants de l’éducation nouvelle de n’en avoir
qu’une approche théorique. Il est resté philosophe, mais, ce
qui est rare, un philosophe convaincu de la nécessité
d’introduire la méthode empirique en philosophie et voulant
redonner tout son sens à l’expérience quotidienne.
Est-il possible, plus de dix ans après l'introduction de la
philosophie pour enfants en France, de faire un point sur les
pratiques? Etait-ce un phénomène de mode ou la réponse à un
réel besoin que l'école ne satisfaisait pas?
C’est
un besoin philosophique réel lié à la crise du sens dans notre
société (mort de Dieu et fin des grandes utopies collectives
alternatives), et à la crise scolaire du rapport des élèves au
savoir (à quoi ça sert ?).
Quel
peut être le rapport entre les nouveaux programmes du primaire
et les ateliers philo? Est-il possible de les concilier?
Depuis
2002, et dans les nouveaux programmes du primaire de 2008, il
y a dans ce type d'activité convergence avec de grandes
missions de l'école de la République: maîtrise orale de la
langue (Penser favorise l'apprentissage de la langue);
éducation à la citoyenneté par le développement d'une éthique
discussionnelle; construction de la personnalité de
l'enfant; éveil de la pensée réflexive...
Est-ce pour vous nécessaire d'appeler ce type d’activités des
ateliers "philo" ou ne peut-on pas envisager de les appeler
différemment?
Si la
philo fait peur, on peut dire "ateliers réflexifs". Mais je
tiens à la spécificité de la finalité philosophique (je parle
de « discussions à visée philosophique »), pour distinguer ces
pratiques du débat citoyen pour vivre ensemble, ou du débat
interprétatif en français. On y développe certains processus
réflexifs, comme la problématisation, la conceptualisation,
l’argumentation. Il y a cependant des recoupements importants
entre ces diverses activités par l’exercice de la réflexivité.
Voir
pour des articles gratuitement téléchargeables mon site :
www.philotozzi.com
et ma
revue Diotime :
http://www.crdp-montpellier/ressources/agora/
Par
Gilles Geneviève[73],
professeur des écoles, animateur d’ateliers philo à
l’Université Populaire de Caen.
Gilles
Geneviève revient sur l’origine et l’histoire de sa pratique
de la philosophie avec les enfants. Il se positionne comme
« pédagogue libertaire ». La philosophie est-elle dans les
livres ou dans la vie ? Et alors, comment et pourquoi l’amener
dans la vie des enfants ?
L’histoire
Cadre
S’il fallait remonter aux sources premières
de mon intérêt pour les discussions philosophiques avec les
enfants, j’aurais à décrire l’éducation réellement libertaire
dont j’ai bénéficié. Sans n’avoir jamais lu aucun philosophe,
aucun théoricien, mes parents ont toujours eu avec moi une
attitude ouverte, privilégiant la discussion et l’autonomie,
tout en rejetant les contraintes et les injonctions. I
Ils
n’ont jamais eu aucune exigence quant à mes études, au métier
que j’exercerais, aux personnes que je fréquentais. De là,
sans aucun doute, mon intérêt dès mon entrée à l’Ecole normale
de Caen, pour les auteurs et les dispositifs pédagogiques
s’inspirant des mêmes principes : Freinet, la pédagogie
institutionnelle, la dynamique de groupe, Rogers, Gordon,
l’analyse transactionnelle, Korczak et d’autres.
Très
vite, j’ai tenté d’orienter ma pratique d’instituteur dans des
directions s’inspirant de ces différents courants : édition
d’un journal, mise en place d’un conseil d’enfants,
utilisation de jeux coopératifs…
La
découverte de la « philosophie pour enfants » fut donc pour
moi une sorte de couronnement de ces années de recherche et de
pratique car elle représente à mes yeux un cadre général, où
tous ces éléments prennent sens. A titre d’exemple, si le
« Quoi de neuf ? » et le conseil de coopérative de la
pédagogie Freinet ou de la pédagogie institutionnelle
présentent d’incontestables intérêts, ils n’en concernent pas
moins un cadre restreint, qui peut se limiter au strictement
factuel et personnel – voire privé – dans un cas, ou aux côtés
purement organisationnels ou conflictuels de la vie de la
classe dans l’autre.
Ni
l’un, ni l’autre, ne prévoient expressément d’aborder des
thèmes généraux, universels, philosophiques ; même si certains
d’entre eux peuvent apparaître en filigrane dans telle ou
telle discussion, en fonction notamment du niveau
socioculturel des élèves considérés et du degré de liberté
accordé par l’enseignant aux élèves.
Mais en
voulant mettre en place des discussions philosophiques
régulières avec les enfants, nous nous proposons de
systématiser la démarche, de partir, à chaque séance -
clairement repérée sur l’emploi du temps - de questions
réellement philosophiques, ou, à tout le moins, d’envisager un
traitement philosophique de tous les thèmes abordés, et de
prononcer le mot. Dans l’école où j’enseigne, les élèves
disent « on va faire philo », aussi naturellement que « on va
faire des math ».
Chronologie
En
1998, quand j’ai commencé à pratiquer en classe, ces démarches
étaient quasi inconnues. Aucune structure, officielle ou non,
ne regroupait les différents praticiens et chercheurs qui
débutaient leurs travaux, quasiment au même moment, et sans
lien entre eux. Cette concomitance serait d’ailleurs à
examiner…
Le
premier stage de formation à la démarche Lipman, et, d’une
façon générale, à la philosophie avec les jeunes, ayant été
organisé en France, fut celui initié cette année-là par Marc
Bailleul, professeur à l’IUFM de Caen. Ce stage était un temps
de formation continue institutionnel, destiné aux enseignants
du Premier degré. A la suite de ces quatre semaines de
formation, j’ai immédiatement commencé à pratiquer ce que
j’appelle maintenant des discussions philosophiques, dans
plusieurs classes de mon école.
Très
vite, également, j’ai éprouvé le besoin d’écrire sur cette
pratique nouvelle. J’ai d’abord rédigé un mémoire d’une
quarantaine de pages, puis j’ai eu l’idée de mettre ce travail
en ligne, sous la forme de mon premier site Internet.
Marc,
ayant lu tout cela, m’a proposé, en 2000, de l’accompagner à
la Biennale de l’Education qui avait lieu cette année-là à la
Sorbonne, pour que nous y fassions une communication commune
sur le thème « L’approche philosophie pour enfants : le choix
d’une école de ZEP ».
C’est
lors de cette manifestation que j’ai rencontré Lydie Audouard,
que Marc me présenta. Responsable du dispositif de soutien aux
innovations pédagogiques, au Rectorat de Caen, et elle
manifesta immédiatement un grand intérêt pour ce que j’avais
mis en place. Dans l’instant, elle me proposa d’inscrire cette
action parmi les projets reconnus officiellement comme
innovants, ce que j’acceptai.
Ceci
m’ouvrit quelques portes, me permit de participer à quelques
colloques, mais, surtout, fit naître dans notre esprit l’idée
de réunir une équipe regroupant des enseignants d’école qui
pratiquaient et des professeurs de philosophie, pour avancer
dans la réflexion, pour participer à des actions de
sensibilisation et de formation, pour apporter un soutien aux
collègues qui souhaiteraient se lancer dans leur classe, etc.
Grâce à
l’énergie de Lydie, et à ses bonnes relations avec certains
services au Ministère de l’Education nationale, cette équipe
fut opérationnelle à la rentrée de septembre 2002. Ses
membres, moi compris bien entendu, bénéficièrent d’une
décharge partielle de service pour participer à ses travaux :
deux jours par semaine, en ce qui me concerne, les deux
premières années, un jour la troisième et dernière année.
L’Université populaire de Caen
Au
début de cette même année 2002, je connaissais à peine Michel
Onfray. Je savais depuis peu qu’il était caennais, qu’il avait
écrit plusieurs livres, et qu’il se prononçait nettement en
faveur d’activités philosophiques avec les enfants, dès
l’école primaire, ce qui m’avait décidé à échanger quelques
courriers avec lui.
En
septembre, à la lecture d’un de ses articles, j’appris à la
fois les raisons qui le poussaient à démissionner de
l’Education nationale, et son intention de créer à Caen une
Université populaire, axée sur la philosophie. Il précisait
« je souhaite encore enseigner, mais plus sous l'œil de
l’administration, ni dans le cadre officiel de l’Etat, encore
moins dans les logiques productives et reproductives de la
classe terminale. »[74]
Ceci,
et les premiers contacts que j’avais eus avec lui, me
convainquit de lui envoyer un message de soutien pour la
création de son Université populaire, où je disais que je
voyais de nombreuses convergences entre les prises de position
dont cet article se faisait l’écho et ma propre réflexion.
Tout en lui rappelant les quelques échanges que nous avions
eus, je lui indiquai que le cas de l’école élémentaire me
semblait assez sensiblement différent de ce qu’il disait des
lycées, et qu’il était possible d’y tenter des expériences en
bénéficiant, au moins, d’une certaine neutralité de
l’Education nationale.
Je lui
rappelai donc les détails de mon travail, ainsi que l’adresse
de mon site Internet, et lui je joignis un article que j’avais
écrit sur le caractère innovant de la démarche que je tentais
d’utiliser et de promouvoir.
Je
terminai en disant que je me sentais tout à fait solidaire de
son projet et conclus sur ces mots :
« Nous
allons nous mettre au travail, en ayant pour notre part le
réconfort de voir que nous ne sommes pas seuls, puisque votre
Université Populaire poursuit, me semble-t-il, des objectifs
très comparables aux nôtres. J’ai quant à moi l’intention
d’assister, bien sûr dans la foule des anonymes, aux séances
que vous organiserez… »
Quelques instants à peine après l’envoi de ce courriel, je
reçus de Michel une réponse dont voici un extrait : « Merci
pour votre lettre et ce que vous m'y dites, ne restez pas dans
la foule des anonymes ! Voyons-nous et parlons d'un projet qui
me venait en vous lisant : pourquoi pas un secteur philo pour
les enfants à l'Université populaire ? Ce serait bien, non ?
Vous pourriez vous en occuper ? »
J’ai
dit oui… Je me suis ainsi retrouvé dans la toute petite équipe
qui l’entourait au moment de la création de cette Université
populaire, dont on connait maintenant le succès et les effets,
puisque bien d’autres initiatives de même nature sont nées
dans le sillage de celle-là.
Une expérience singulière
La
participation à la création de l’Université populaire de Caen
et ma pratique en classe me conféraient dès lors une double –
et singulière - expérience dans le domaine qui nous occupe.
Titulaire d’un « poste ZEP » dans mon école, chargé entre
autres de missions de remédiation auprès des élèves en
difficulté, je pus proposer à mes collègues d’intervenir dans
leurs classes de façon régulière pour mener des discussions
philosophiques. Chaque année, depuis 10 ans, c’est donc dans
au moins 5 classes de mon école, étagées du CP au CM2, que
j’anime de tels moments. Parallèlement, depuis la création de
l’Université populaire de Caen, j’y organise un atelier
hebdomadaire (soit environ 20 par an) destiné à des enfants et
des adolescents volontaires, ce qui génère bien sûr une
sociologie particulière quant aux enfants qui le fréquentent.
De
plus, ma participation à l’équipe « Innovalo » mise en place
de 2002 à 2005 par Lydie Audouard, au rectorat de Caen, ainsi
que les multiples contacts générés par l’ensemble de ces
activités, parmi lesquelles une très fructueuse collaboration
avec l’UNESCO, m’ouvrirent encore d’autres portes et d’autres
cadres d’expérimentation qui me permirent d’affiner ma
démarche auprès de publics très variés, dans de nombreuses
écoles mais aussi lors de manifestations particulières, salons
du livre, rencontres de philosophie, etc.
En
outre, mes contacts étroits et constants avec un grand nombre
de praticiens et de chercheurs, ma participation à de nombreux
colloques, la rédaction de plusieurs articles, la mise en
ligne de deux sites internet, la publication d’un livre m’ont
permis de confronter mes options à celles de nombreux
interlocuteurs.
La
démarche que j’ai ainsi lentement mise au point est donc
ancrée dans l’expérimentation, la réflexion et l’échange, à
tous niveaux, depuis les étudiants d’IUFM ou les parents des
enfants qui assistent aux ateliers, jusqu’aux agrégés et aux
docteurs en philosophie, aux professeurs d’université ayant
mission de formation et de recherche dans les universités, ou
aux différents responsables de la section « Sciences sociales
et humaines » de l’UNESCO, qui ne ménagent pas leur soutien à
nos pratiques.
Une
démarche de discussion philosophique
D’un naturel philosophe
Partant de l’idée que nous naissons tous
philosophes, mais que seuls certains le demeurent, il
m’apparaît impératif d’offrir l’occasion aux enfants et aux
adolescents de pratiquer des activités philosophiques, de
maintenir vivace la flamme du questionnement, de la curiosité
intellectuelle présente en chacun d’eux, mais souvent éteinte
par des dispositifs éducatifs qui se déclarent pourtant pétris
des meilleures intentions.
Ma façon de procéder ne conserve donc que
quelques traces de celle élaborée par le philosophe américain
Matthew Lipman, qui, soulignons-le, n’envisage manifestement
pas chez les enfants un quelconque naturel philosophe. Il a
donc conçu, dans les années 1970, un programme complet, qui
n’est d’ailleurs quasiment jamais réellement appliqué dans son
ensemble[75].
Je ne retiens de ce lourd dispositif que les textes
déclencheurs de questions qu’il a écrits, qui sont de petits
romans mettant en scène des enfants. Et encore, ce texte
n’est-il proposé systématiquement qu’aux groupes débutants,
les enfants souhaitant généralement très vite s’en affranchir,
ce que j’accepte volontiers.
Car la principale caractéristique du dispositif
que j’utilise est précisément son caractère évolutif, les
évolutions étant proposées, discutées et éventuellement
acceptées par les enfants. Les groupes qui se lassent du
recours unique au texte proposent, selon les cas, soit de s’en
libérer totalement, soit de le conserver mais d’avoir la
possibilité de proposer aussi des questions « libres », soit
de le remplacer par un autre déclencheur, objet, œuvre d’art,
voire un simple mot, l’un ou l’autre étant amené ou proposé
par des enfants.
Les intentions qui me guident là sont claires :
d’une part, il s’agit de montrer, mais autrement que par des
mots ou des exhortations, que la vérité n’est pas dans les
livres, mais dans la vie ; que nous sommes en conséquence à
même de philosopher à partir de n’importe quel objet, du plus
culturellement valorisé (une œuvre d’art) au plus trivial (un
bijou fantaisie, un téléphone mobile) ;
que nous sommes aussi capables d’initier une
réflexion ou une méditation existentielle non seulement à
partir d’un support visuel, mais aussi à partir d’une odeur,
d’un goût, d’une musique, d’un son, selon les principes d’une
philosophie sensualiste qui tenterait, autant que faire se
peut, de rompre avec la typologie habituelle, quoiqu’en grande
partie inconsciente, entre sens nobles, parce que non
matériels (la vue surtout, et l’ouïe) et sens ignobles, parce
qu’exigeant un contact, un rapport plus intime à la matière
(le goût, le toucher, l’odorat) ; c’est ainsi que plusieurs
séances menées à l’Université populaire ont utilisé comme
déclencheurs des odeurs, parfums ou autres, des sons, des
goûts…[76].
Cette initiative laissée au groupe de décider
lui-même de son fonctionnement veut aussi lui montrer que nous
sommes, individuellement et collectivement, responsables de
ce que nous vivons ; qu’il s’agit, pour entrer dans une vie
philosophique, de devenir les auteurs de nous-mêmes, nos
propres sculpteurs. Là encore, la rupture avec Lipman est
claire : il s’agit plus de permettre à des individus de se
construire, par l’éducation libertaire d’un corps sensualiste,
que d’éveiller à une conscience démocratique ou politique, au
sens noble du terme, ou de développer des attitudes
citoyennes. Même si, à l’évidence, l’un est condition des
autres.
Deux moments distincts
Après le choix du support déclencheur et sa
mise en commun (lecture partagée dans le cas d’un texte,
circulation de l’objet, écoute, olfaction suivant les objets
proposés), je demande aux enfants de prendre quelques instants
de réflexion, seul ou à plusieurs, pour inventer des questions
à partir de ce (ou ces) déclencheur(s).
Quand nous partons d’un texte, donc dans les
groupes débutants, je donne simplement deux consignes : les
questions inventées par les enfants ne doivent pas contraindre
à revenir au texte pour y répondre ; comme corollaire, il faut
éviter d’y inclure des noms de personnages.
Quand le support est différent, après quelques
séances, aucune consigne n’est plus nécessaire. Dans tous les
cas, c’est une des questions proposées par les enfants qui
sera le sujet de la discussion de la deuxième partie de la
séance : elle est choisie par vote. La discussion proprement
dite suit immédiatement la collecte de questions et le vote
lors des ateliers menés hors institution, à l’Université
populaire en particulier. En classe, ce second temps
intervient au cours d’une séance organisée généralement
quelques jours plus tard.
Ce moment commence donc par le rappel de la
question du jour. Le plus souvent, je propose ensuite aux
enfants une très courte série de « sous-questions », censées
éclairées tel ou tel aspect de la question de départ, de la
scinder en plusieurs parties plus simples, sans présupposés,
qui me semblent de nature à permettre à chacun de la faire
sienne.
Une des questions classiques inspirées par le
premier chapitre du roman « Elfie », par exemple, est
celle-ci : « Pourquoi les enfants sont-ils pressés d’être
grands ? » Comme sous-questions, je propose généralement :
1. C’est quoi, être grand ?
2. Tous les enfants sont-ils pressés d’être
grands ?
3. Quels sont les avantages et les
inconvénients d’être grand ?
Vient ensuite le temps de la réflexion, seul ou
par très petits groupes, deux ou trois enfants, au choix des
discutants. Le recours à l’écrit est alors offert, comme lors
de la recherche de questions du premier temps, comme une
possibilité, en tant qu’aide-mémoire, mais pas comme une
obligation. Je demande aux enfants de faire porter leur
attention d’abord sur les sous-questions, dans l’ordre où je
les présente, puis à la question de départ, celle qui a été
élue par eux.
Après cette réflexion, qui peut durer entre
cinq et dix minutes, la discussion proprement dite débute.
Dans les premières séances, je présente puis rappelle les
règles de circulation de la parole et de discussion :
1. On ne parle que quand on a la parole (la
demander ne suffit pas) ;
2. On ne coupe pas la parole ;
3. Celui ou celle qui n’a jamais parlé à
priorité sur celui ou celle qui a déjà parlé ;
4. Celui ou celle qui a peu parlé a priorité
sur celui ou celle qui a beaucoup parlé ;
5. Une parole est prononcée pour tous, ou pas
du tout.
6. On s’astreint à la concision ;
7. On n’énonce qu’une idée par intervention ;
8. On s’efforce de répondre à ce qui a été
dit : on peut donc prendre la parole pour émettre une pensée
originale (dans le sens où elle n’a pas encore été émise ce
jour-là), mais on peut aussi prendre la parole pour réagir à
ce qui a été dit auparavant pour, par exemple : signifier
qu’on n’a pas compris ; demander des précisions ; demander un
exemple ; en fournir un ; vérifier la bonne compréhension en
reformulant ; manifester son désaccord, en l’argumentant ;
etc.
Généralement, dans les premières séances, c’est
moi qui tiens le rôle du distributeur de parole, qui peut être
ensuite confié à un enfant. Comme les volontaires pour tenir
ce rôle sont souvent nombreux, on peut sans inconvénient avoir
un distributeur de parole différent pour les phases
successives des deux temps : un pour le questionnement, un
pour le vote, un pour la discussion.
Je note parfois au tableau les avancées qui me
paraissent significatives, parce que, par exemple, elles
semblent être reprises par beaucoup d’enfants, ou qu’elles
constituent des ébauches de typologies. Quand il semble que la
sous-question s’épuise, parce que les interventions sont moins
nombreuses, on passe à la sous-question suivante, et ainsi de
suite jusqu’au retour à la question de départ. Mais, bien
souvent, c’est la gestion de temps qui contraint à passer de
l’une à l’autre et, en fin de compte, à clore la discussion.
Pour moi, l’animateur agit comme un catalyseur.
Il s’agit de permettre à la discussion d’avoir lieu, en étant
garant des règles posées au départ. Mais il est souhaitable,
me semble-t-il, que ce rôle même disparaisse et soit petit à
petit assumé par le groupe.
En fin de séance, prend place un retour
réflexif sur l’ensemble de la séance. Trois questions peuvent
alors être posées aux enfants :
1. Estimez-vous que certains points abordés et
pas assez développés aujourd’hui pourraient faire l’objet
d’une prochaine discussion ?
2. Estimez-vous que le fonctionnement de la
séance pourrait être amélioré ? Comment ?
3. Qu’avez-vous pensé de notre séance
d’aujourd’hui ?
Des
finalités existentielles
Cette activité, telle que je la conçois, a des
finalités existentielles. Il s’agit de penser les rapports
qu’on entretient à soi, aux autres et au monde, ce qui
constitue à mes yeux un enjeu majeur de la philosophie. Tout
le reste, tout ce qui pour d’aucuns est censé en représenter
le cœur, me paraît subordonné à ces objectifs : rien ne sert
d’accéder à la pensée conceptuelle, d’utiliser la logique
formelle, de produire de belles argumentations, si on ne vise
l’ataraxie - l’absence de trouble des philosophes de
l’antiquité grecque - la réconciliation avec soi, les autres
et le monde.
On pense donc par soi-même, et pour soi-même.
Penser par soi-même, ou, pour le dire dans les mots d’Emmanuel
Kant, devenir un majeur intellectuel, a pour condition que nul
n’est fondé à dire aux autres où est le bien, le beau, le
vrai. Au-delà même, nul n’est fondé à se poser en intercesseur
unique entre ce qui apparaitrait dès lors comme la pensée
vulgaire du commun et la pensée experte du philosophe : pas
d’autre accoucheur d’âme que l’ensemble du groupe constitué en
« communauté de recherche entre pairs », selon l’expression de
Matthew Lipman.
En ce sens, la discussion philosophique
apparaît comme un dialogue socratique libertaire, sans
référence à un maitre unique et auto-proclamé, désigné
d’emblée et tenant une place centrale même si, par réelle
démagogie, il a fait disposer le groupe en cercle parfait sur
lequel il se place. Pourquoi cette disposition, si l’animateur
prononce plus de la moitié des paroles émises lors de la
discussion, empêchant le dialogue de s’instaurer entre les
enfants présents ?
Seul un effacement réel qui consiste à parler
peu, à ne pas répondre aux questions qui lui seraient
directement posées, à ne pas réagir à ce qui se dit, même par
une mimique approbatrice (ou désapprobatrice), ni par un
hochement de tête – seul cet effacement signe le pédagogue
libertaire. Lui seul recherche réellement l’autonomie
intellectuelle et affective des enfants, des jeunes qui
fréquentent l’atelier.
Des
questions philosophiques ?
J’ai animé une table ronde sur la question de
la discussion philosophique entre enfants et adolescents, lors
de la troisième journée mondiale de la philosophie, organisée
par l’UNESCO en son siège parisien, en novembre 2004. Comme
j’en ai l’habitude quand j’anime un moment d’initiation ou de
réflexion ayant cette pratique pour objet, cette table ronde
comportait une mise en situation avec des adolescents
volontaires. D’autres personnes assistaient à la séance,
quelque peu artificielle disons-le, vu le contexte. Une
discussion s’est néanmoins engagée sur ce que nous vivions en
vraie grandeur devant eux.
L’une des personnes présentes – une adulte – a
affirmé que certaines des questions proposées par les enfants
ce jour-là n’étaient pas philosophiques, et que cela lui
semblait être une limite de l’exercice. Une première réponse
que l’on pourrait faire à cette objection, c’est que l’un des
objectifs de la démarche, le premier peut-être par ordre
chronologique, c’est de faire comprendre aux jeunes que, dans
cette activité, ils sont considérés comme des êtres pensants,
et que leur parole est reçue sans censure, sans exclusive,
sans jugement.
Il est donc pour moi inconcevable de leur dire
qu’une question n’est pas philosophique, à fortiori de la
refuser. D’autant que cette attitude de l’animateur
restaurerait une attitude jugeante, surplombante, dont on aura
compris que je cherche à tout prix à l’éviter, à plus forte
raison dans un groupe de débutants.
Par ailleurs, qu’est-ce qu’une question
philosophique ? qui est fondé à en juger ? Nous savons tous
que les définitions de la philosophie sont extrêmement
diverses, comme le notait Sénèque, au Ier siècle de
l’ère commune. « La philosophie, écrit-il, a été définie de
façons extrêmement diverses par les différents philosophes. »[77]
Le moins que l’on puisse en dire, c’est que ce constat,
renouvelé entre autres par Henri Bergson[78],
n’est que plus vrai après deux mille ans de développement de
la pensée.
Toute action éducative est sous-tendue par une
philosophie, souvent implicite, qui la conditionne absolument.
Au cours des multiples conversations que j’ai pu avoir ces
dernières années avec des personnes qui ne partageaient pas ma
façon de considérer ces activités, j’ai eu plusieurs fois
l’occasion de constater que, en dernière analyse, c’étaient
bien des divergences sur la nature humaine elle-même qui
provoquaient des lignes de fracture, et plus précisément sur
la prise de position que je revendique, avec d’autres, sur le
naturel philosophe des enfants.
L’une des finalités que l’on pourrait donc
assigner à cette démarche serait que les enfants, les jeunes
qui la vivent entrent en réflexion pour élaborer leur propre
définition de la philosophie. Gageons qu’elle se
rapprocherait, peu ou prou, d’une de celles qui furent données
par les penseurs de jadis. Un moyen d’y parvenir est
précisément de ne refuser aucune question proposée par les
participants aux discussions.
Si d’aventure une question très technique,
factuelle ou de connaissance pure devait être proposée,
retenue telle quelle et votée, nul doute que les enfants
amenés à échanger sur une telle question se rendraient
inévitablement compte du peu d’intérêt qu’il y aurait à
renouveler l’expérience.
En ce sens, l’immense avantage des questions
réputées non philosophiques, si elles sont acceptées par
l’animateur, ce que je fais de façon systématique quand le
groupe ne les rejette pas, est bien de montrer ce qu’une
question philosophique n’est pas.
Caractériser la pensée philosophique
Je me sens en accord total, de tous ces points
de vue, avec la position que François Galichet exprime dans
les Actes du colloque qui s’est tenu à Rennes en mai 2002[79].
Pour lui, une activité philosophique ne se caractérise pas par
son objet, car il n’existe pas de questions proprement
philosophiques, mais seulement des traitements philosophiques
de toutes les questions possibles. De même, le philosopher ne
se définit pas par sa méthode.
La conceptualisation, la problématisation,
l’argumentation ou, ajouterais-je, les outils de la logique
formelle chers à Lipman ne sont que des aspects de la pensée
philosophique et n’en constituent pas l’essence. Seule sa
finalité, que François Galichet exprime comme la possibilité
que « le sujet s’arrache ou tente de s’arracher à tous les
conditionnements pour accéder à l’autonomie, à la fois
théorique et pratique, intellectuelle et morale »[80]
la définit clairement.
Et comment viser cela en maintenant les enfants
en situation d’hétéronomie ? Parce qu’alors, à quel moment
deviendraient-ils autonomes ? Par quel miracle ?
Dès lors, pour moi, une seule posture possible,
celle du pédagogue libertaire qui travaille à son effacement
personnel.
@
Université Populaire de Caen :
http://perso.wanadoo.fr/michel.onfray/accueilup.htm
Philosophie pour enfants en ZEP :
http://gillg.free.fr
Philosophes en herbe :
http://perso.wanadoo.fr/philoherb/
Bibliographie succincte :
Michel
Onfray : La communauté philosophique, manifeste pour
l’Université populaire, Paris : Galilée, 2004
Matthew
Lipman : À l’école de la pensée, traduit de l’anglais
par Nicole Decostre. " Pédagogies en développement." Bruxelles
: De Boeck, 1996
Michel Tozzi (dir.) :
Les activités à visée philosophique en classe : l'émergence
d'un genre ? (Actes du colloque de Rennes, mai 2002),
Rennes : CRPD, 2003
Gilles
Geneviève : La raison puérile : Philosopher avec des
enfants ?, préface de Michel Onfray, Loverval : Labor,
2006.

Le
tonneau de Diogène, par Gérôme, 1860. (Source : Wikipédia)
?
Diogène, philosophe grec cynique s’était retiré
du monde commun des hommes car il refusait ses facilités, ses
faiblesses et ses soucis, préférant l’indépendance et la
liberté de l’esprit. Il vivait donc dans un tonneau et très
pauvrement. La légende dit qu’il rencontra un jour Alexandre
le Grand. Alors qu'Alexandre demanda à Diogène ce qu'il
désirait, celui-ci lui répondit : - "Ote-toi de mon soleil!".
Sur ce tableau, Diogène est entouré de chiens car c’est ainsi
qu’on l’appelait. Le philosophe n’avait nullement besoin de
biens matériels mais trouvait en lui-même et dans la
réflexion, tout ce qui le contentait.
Entretien avec Camille Hermant[81],
animatrice d’un module « philosophie pour enfants » à
l’Université de Lille.
Camille
Hermant revient sur son propre parcours, sur les origines de
la création de ce module, sur les personnes qui y participent
et l’engouement que peut susciter la philosophie pour enfants.
Pourquoi la philosophie pour enfants peut-elle inciter à se
poser la question de la transmission des savoirs ?
Pourriez-vous m’expliquer comment et pourquoi ce module de
licence intitulé « La discussion à visée philosophique à
l’école » a-t-il été créé ?
Ce
module a été créé pour la rentrée universitaire 2002-2003, à
l’initiative de Sylvie Queval, maître de conférences en
philosophie de l’éducation, à l’UFR de sciences de l’éducation
de Lille 3.
Je
venais de finir sous sa direction (et sous la direction de
Mireille Depadt, maître de conférences en philosophie, à l’UFR
de philosophie) un mémoire de maîtrise intitulé « Philosopher
avant le lycée ? », qui reprenait la question de l’âge pour
entrer en philosophie, exposait différentes expériences
d’enseignement ou de pratique de la philosophie avec des
enfants ou des adolescents en deçà de la Terminale et
proposait pour finir une « propédeutique à l’enseignement
philosophique » dès l’école élémentaire.
C’est
en janvier 2002, alors que j’étais à Québec dans le cadre de
mon DEA et que Sylvie Queval s’apprêtait à prendre la
direction de l’UFR de Sciences de l’éducation, qu’elle m’a
proposé l’ouverture de cette unité d’enseignement. Sylvie
était déjà convaincue depuis longtemps de la nécessité de
rendre la philosophie accessible au plus grand nombre. Mes
travaux de recherche l’ont stimulée à proposer quelque chose
au sein de l’université.
Dans
les premières années de cours, Sylvie en assurait la
responsabilité administrative. Nous intervenions à deux voix,
elle jouant souvent le rôle de « gardien du temple » de
l’enseignement philosophique en Terminale, et moi tentant de
défendre la pertinence d’une pratique philosophique avec des
plus jeunes.
Puis,
en 2004-2005, Audrey Bigot-Destailleur et Sylvette Ego nous
ont rejointes : Audrey, professeur des écoles en CE2, venait
de finir une maîtrise de sciences de l’éducation sur le sujet
(son mémoire s’intitule « L’enfant peut-il philosopher avant
la classe de terminale ? »), et Sylvette Ego était l’homologue
de Sylvie Queval à l’Université Catholique de Lille. Le cours
se donnait donc à 4 voix, ce qui était autant enrichissant que
difficile à tenir, car nos pédagogies s’opposaient parfois.
En
2005-2006, je suis devenue la responsable administrative du
cours, Sylvie et Sylvette se retirant progressivement. Depuis
deux ans, ce module est passé au rang d’« unité libre » et
Audrey et moi sommes seules à y intervenir. Sylvie est à la
retraite depuis l’automne dernier, et nous venons d’apprendre
que ce module s’arrêtera l’an prochain, à notre grand regret.
Sous
quel statut intervenez-vous dans le cadre de ce module ?
Audrey
et moi avons le statut de « chargées de cours ». Nous sommes
par ailleurs toutes deux professeurs des écoles, elle en CE2
et moi en CLIS 1 (Classe d’Intégration Scolaire pour les
enfants atteints de troubles des fonctions cognitives). Nous
avons toutes 2 un DEA, Audrey en sciences de l’éducation et
moi en philosophie, et entamons l’année prochaine un doctorat,
toujours sur la pratique de la philosophie avec les enfants.
Quels sont les profils des étudiants qui choisissent ce
module ?
En
2002, j’avais fait un recensement des profils présents, que je
vous propose de lire :
« Sur
73 fiches de présentation rendues : 11 hommes et 62 femmes.
Leur parcours universitaire est très varié : BTS (12), BEATEP
(2), DEFA (1), DEUST BCEE (1), Lettres modernes (8),
Sociologie (8), AES (7), Psychologie (6), Anglais (3),
Histoire (3), LEA (2), Biologie (2), Droit (2), MCC (1),
Histoire de l’art (1), Géographie (1), DPECF (1), MASS (1),
Sciences (1), Licence de pré-professionnalisation aux métiers
de l’enseignement (1), Arts plastiques (1), DUT Carrières
sociales (1), ISE (1), STAPS (1), Musicologie (1), MISASHS
(1), LAP Petite enfance (1), DUT Juridique judiciaire (1),
licence pluridisciplinaire (1), DEUST Sciences de
l’information et de la documentation (1). Une partie d’entre
eux a une expérience professionnelle dans le domaine de
l’éducation, des loisirs ou du social : 3 enseignants dont 1
conseiller pédagogique dans l’enseignement catholique, 1
enseignante maître-auxiliaire spécialisée en SEGPA, 1
professeur de musique, 19 aide éducateurs, 1 personne faisant
de l’aide aux devoirs, 1 directeur de structure
socioculturelle, 1 directrice CVL, 14 animateurs en école et
en CLSH, 6 surveillants, 1 maman, 1 technicien agroalimentaire
( !). »
En 2002
et 2003, les effectifs étaient conséquents (entre 60 et 80),
puis ils ont chuté à une vingtaine d’étudiants tout au plus.
Les profils sont donc maintenant moins variés. Il s’agit
d’étudiants qui, pour une majorité, se destinent à devenir
professeurs des écoles. Certains autres sont déjà
professionnels dans le domaine de l’animation culturelle ou
sociale. D’autres sont étudiants ERASMUS et viennent d’France
ou du Québec.
Avez-vous vous-même pratiqué la discussion à visée
philosophique ?
Bien
sûr, autant comme animatrices que comme discutantes.
Audrey
a déjà une longue pratique d’animation de discussions à visée
philosophique dans sa classe et elle a pu créer au sein de son
école une dynamique sur plusieurs années, aux cycle 2 et cycle
3. Pour ma part, j’ai animé des ateliers à visée philosophique
dans le cadre de stages en maîtrise et DEA en classes
maternelles et primaires, dans un centre culturel à Arras,
puis depuis 2 ans dans la CLIS dans laquelle j’enseigne.
Par
ailleurs, nous nous formons régulièrement à la pratique de la
communauté de recherche philosophique (programme Lipman) par
le biais de sessions où intervient Michel Sasseville,
professeur à l’université de Québec. Ces sessions ont lieu au
Québec, en France, en Suisse et en France et nous offrent de
vivre et d’analyser des communautés de recherche entre
adultes, ce qui permet à la fois de nous améliorer en tant que
discutantes et d’affiner nos compétences d’animation de telles
discussions.
Et
puis, récemment, Audrey a organisé une session de co-formation
européenne, à Tourcoing, en présence de Michel Tozzi (qui
propose un autre dispositif que le protocole lipmanien) et de
praticiens formés au programme Lipman et venus du Nord, de
Paris, de Bretagne, de France et de Suisse.
Quels sont les contenus de ce module ?
D’une
part, nous sensibilisons les étudiants aux présupposés
théoriques qu’engage une pratique à visée philosophique avec
des enfants : une conception de la philosophie et de l’enfant,
le rôle du maître, les enjeux sociopolitiques... D’autre part,
nous leur permettons d’acquérir quelques outils pour animer
eux-mêmes des discussions à visée philosophique : analyse
philosophique d’albums jeunesse, analyse de scripts de
discussions, présentation de différents protocoles (Lévine,
Lipman, Tozzi) et de différents ouvrages, et bien sûr mise en
pratique au sein de communautés de recherche où les étudiants
sont amenés à animer autant qu’à discuter. Cependant, le cours
se limitant à 20 heures, il se veut davantage comme une
sensibilisation à la question de l’apprentissage du penser par
soi-même que comme une formation complète sur cette question.
Travaillez-vous en réseau avec d’autres personnes sur cette
question ?
Nous
animons depuis cette année un groupe d’analyse de pratiques au
sein de l’enseignement catholique, avec une dizaine
d’enseignants volontaires en classes maternelles et primaires.
Audrey,
qui sera l’année prochaine à mi-temps formatrice au sein de
l’Institut de Formation Pédagogique de Lille, doit prendre en
charge la formation initiale des professeurs des écoles sur
les pratiques à visée philosophique. Nous avons également
proposé un plan de formation complet dans ce domaine pour la
formation continue. Des liens se créent également entre la
pédagogie catéchétique et les pratiques à visée philosophique.
C’est donc dire que le réseau au sein de l’enseignement
catholique, dans le Nord, se tisse progressivement.
Par
ailleurs, nous avons l’occasion de travailler avec l’ensemble
des praticiens formés au programme Lipman, autant en France
qu’en Suisse et gardons des contacts avec l’ensemble des
acteurs de la philosophie avec les enfants, contacts réactivés
lors des colloques notamment.
Est-il possible, plus de dix ans après l’introduction de la
philosophie pour enfants en France, de faire un point sur les
pratiques ? Est-ce, selon vous, un phénomène de mode ou la
réponse à un réel besoin que l’école ne satisfaisait pas ?
Les
pratiques existantes en France sont diverses et la plupart
complémentaires, d’où la nécessité de toutes les connaître et
de travailler en réseau.
Elles
répondent toutes à une même conception de l’enfant acteur de
son savoir et remettent toutes en question un enseignement
transmissif ou limité à la simple instruction. En ce sens, ces
pratiques visent une éducation au jugement : elles veulent
contribuer à l’élaboration d’une pensée personnelle en
recherche et en cohérence avec un agir individuel et
collectif. Il s’agit donc là d’objectifs éducatifs qui
questionnent les missions de l’école : comment concilier une
exigence d’acquisition de savoirs communs et une exigence de
construction de compétences nécessaires pour grandir en tant
qu’homme et citoyen ?
Compte
tenu du nombre croissant d’animateurs et d’enseignants
pratiquant la réflexion à visée philosophique avec des
enfants, on peut penser qu’on trouve dans les ateliers à visée
philosophique de quoi répondre en partie à cette
problématique. Si cet engouement correspondait seulement à un
phénomène de mode, nous n’assisterions pas à la demande de
formation et de réflexion que nous constatons aujourd’hui,
notamment dans notre région. Tant aux niveaux universitaire
que professionnel, l’enjeu est de mettre en place les moyens
d’une formation initiale et continue de qualité car sans
formation, le risque est grand de faire pire que mieux au
niveau de l’éducation du jugement chez l’enfant.
.

Extrait
de Mafalda revient par Quino (Glénat)
?
Mafalda est une petite fille qui se pose beaucoup de
questions. Mordantes, intelligentes, perspicaces, ses
questions nous interpellent. Si les ouvrages de Quino sont
avant tout destinés aux adultes, ils peuvent être des supports
intéressants pour animer un atelier philo.
Entretien avec Catherine Audrain, directrice de La traversée
L’association à but non lucratif La Traversée[82],
a été créé en 2005 à Montréal par Michel Sasseville[83],
Pierre Laurendeau[84]
et Catherine Audrain. A l’origine, en 1984, cette association
offrait des services d'aide psychologique aux femmes et aux
jeunes filles de plus de 14 ans, victimes d'agressions
sexuelles. A partir de 2003, elle proposait également un
service d’aide psychologique aux enfants de moins de 14 ans
victimes d’agressions sexuelles, ainsi qu’un soutien à leur
famille. Depuis 2005 ces différents projets sont devenus le
programme « Prévention de la violence et philosophie pour
enfants ».
L’association a reçu en 2007 le Prix de la Fondation
Marie-Vincent. Ce prix d'excellence est destiné à une personne
ou à un organisme sans but lucratif. Il reconnaît
l'originalité d'une approche visant à contrer la maltraitance
des enfants, l'excellence des services, la pérennité des
résultats et le rayonnement de l'organisme dans le milieu
communautaire québécois.
Pourriez-vous nous expliquer en quelques phrases en quoi
consiste le « Programme Prévention de la violence et
philosophie pour enfants », depuis quand il existe et quels
sont les objectifs poursuivis?
Le
programme « Prévention de la violence et Philosophie pour
enfants » consiste à mettre en place des communautés de
recherche philosophique dans les écoles (les classes) dont les
enseignants auront reçu, au préalable, une formation en
philosophie pour enfants. Le programme a été conçu sur
plusieurs phases : d’abord dans le cadre d’un projet pilote
qui a consisté à écrire le matériel pédagogique, romans
(enfants) et guides (pour les enseignants) pour chacun des
groupes des niveaux du primaire. Les objectifs poursuivis
sont : développer l’esprit critique chez les enfants quant aux
différentes formes de violence, prévenir la violence et
idéalement la réduire en développant des capacités
personnelles chez les enfants telles que l’estime et
l’affirmation de soi, l’aptitude à mettre des limites,
l’aptitude à raisonner et développer son propre jugement ainsi
que les sens moral et éthique. Il s’agit dans un premier
temps, avec les modalités de la pratique philosophique, de
reconnaître en eux les sentiments qui les habitent face à
toutes formes de violence auxquelles ils font face, que ce
soit dans leur vie personnelle, à travers ce qu’ils voient
tant dans les médias que dans les divers supports médiatiques
(jeux vidéos ou autres) que dans ce qu’ils entendent autour
d’eux. Il s’agit également d’évaluer pour eux les enjeux et de
les confronter avec d’autres afin de construire leur propre
jugement critique.
Comment est née l’idée de ce Programme ?
Nos
observations cliniques, dans le cadre de notre pratique auprès
des femmes victimes d’agressions sexuelles, nous ont amenées à
réaliser que les enfants victimes ont eu, pour une large part,
des intuitions que quelque chose n’allait pas avant le passage
à l’acte de l’agresseur. Nous avons aidé les enfants à miser
sur cette intuition pour questionner leur malaise d’abord en
l’identifiant ce qui, nous croyons, pourrait les aider à
s’autoriser de refuser cette situation inconfortable. De plus,
nous savons que l’enfant qui évolue dans la violence ne peut
pas reconnaître qu’il puisse exister d’autres formes de
relations humaines et familiales, ce que la communauté de
recherche pourra lui permettre d’envisager. Ainsi, il pourra
également s’autoriser à aller chercher de l’aide au besoin. Le
programme est né d’une volonté de donner des moyens aux
enfants de se protéger et se développer comme sujet pensant en
dehors des schémas qui leur sont proposés, des slogans
ambiants ou des courants de pensée dans lesquels ils sont
submergés en prenant de la distance et en ayant le contrôle
sur ce qui leur est proposé.
Quel
est le type de public auquel vous destinez ce Programme ?
Quoique
le programme s’adresse aux enfants de 5 à 12 ans, le public
est également constitué d’enseignants du milieu scolaire,
d’intervenants en éducation et en santé en ce qui concerne la
formation et l’application du programme.
Il
existe différentes méthodes liées au domaine de la philosophie
pour enfants. Pourriez-vous nous expliquer quelle est celle
utilisée dans le cadre du Programme ?
Nous
utilisons la méthode de Matthew Lipman. Cependant, suite à nos
échanges avec des philosophes tels que Michel Tozzi et Jacques
Lévine, nous évaluons la possibilité d’intégrer certains
éléments de leurs approches dans le futur. En effet, au-delà
du fait de donner des moyens pédagogiques aux enfants, il
importe de créer des espaces où la pensée puisse émerger et où
l’enfant affirme sa prise de parole.
Comment et par qui ce programme est-il implanté dans les
écoles ?
Ce
programme est implanté actuellement dans les écoles relevant
de la Commission scolaire Marie-Victorin[85]
et ce avec l’étroite collaboration de celle-ci. Une formatrice
en philosophie pour enfants, engagée conjointement par La
Traversée et la Commission scolaire Marie-Victorin, a pour
fonction de faire la promotion de ce programme et d’en assurer
l’implantation auprès des écoles de cette commission scolaire.
La
rencontre entre la philosophie pour enfants et les dimensions
psychologiques du Programme est-elle aisée, alors même que la
philosophie est souvent assez éloignée des questions
psychologiques?
Si nous
séparons l’aspect thérapeutique du cadre de la communauté de
recherche philosophique et voyons l’apprentissage de la
méthodologie philosophique comme moyen d’expression et de
construction identitaire, nous pouvons dès lors faire un lien
entre la philosophie du sujet et la pratique philosophique
proposée par la philosophie pour enfants. La célèbre phrase de
Descartes, « Je pense donc je suis » est, nous semble-t-il
ici, appropriée.
Est-ce que le programme « prévention de la violence et
philosophie pour enfants » a connu des évènements, des moments
décisifs qui l’ont fait évoluer ou se transformer ?
Oui, au
début de l’implantation nous avions conçu une formation
initiale pour les enseignants sur 3 ans. Cependant, nous avons
vite constaté que le terme de 3 ans était inapproprié pour 2
raisons. La première était que les journées de formation
étaient trop espacées pour que les enseignants intègrent la
pratique et en reconnaissent toutes les valeurs inhérentes.
La deuxième raison, plus pratique, était que les
enseignants changent souvent d’école d’année en année, ce qui
ne permettait pas la pérennité de la formation. Plusieurs
avaient reçu la première année de formation et quittait
l’école avant même de l’avoir complétée, ce qui rendait
presque inutile
l’investissement. Nous avons donc ajusté la formation sur un
an. Une formation plus intensive qui permet une meilleure
intégration des enjeux pédagogiques et permet à l’enseignant
qui quitte de pouvoir appliquer ses connaissances dans une
autre école.
Quels sont selon vous les points positifs et négatifs de ce
Programme ?
Au
regard de la formation, les enseignants apprécient grandement
les six accompagnements par le formateur en classe. La
formation dont la durée est d’un an, permet aux enseignants
dont le statut est temporaire de compléter leur formation dans
la même année scolaire. De leur côté, en plus d’apprendre à
penser par eux-mêmes, but ultime de la philosophie pour
enfants, les jeunes apprennent à reconnaître, nommer et
réfléchir les différentes formes de violence, se construisant
ainsi une identité plus solide.
L’aspect négatif pourrait être une banalisation des enjeux
pédagogiques et philosophiques et la communauté de recherche
philosophique pourrait devenir un lieu d’opinions à proprement
parler
Est-ce vous pourriez-nous dire comment ce Programme est perçu,
notamment par les professeurs d’une philosophie plus
académique?
Ce
programme est très bien accueilli par les enseignants du
primaire car il répond à un besoin que l’on pourrait associer
à un vide spirituel ressenti notamment par la relativisation
des valeurs, la multiplicité des croyances et la perte
d’idéaux. Ce programme est également bien perçu par des
professeurs de philosophie universitaires comme vous pourrez
le constater notamment par la présence du professeur émérite
Georges Leroux de l’Université du Québec à Montréal, le
professeur Serge Robert du département de philosophie de
l’Université du Québec à Montréal et feu professeur émérite
monsieur Venant Cauchy, tous membres de notre comité de
développement du programme "Prévention de la violence et
Philosophie pour enfants". De plus, nous entretenons des liens
avec des philosophes par le biais d’associations.
Le
Programme a-t-il été évalué ? Si c’est le cas, des impacts
ont-ils pu être observés et dans quels domaines?
Des
impacts ont été observés par le biais d’une recherche sur le
développement de l’estime de soi. Voir notre site Internet :
www.latraversee-pvphie.qc.ca
Une
évaluation est actuellement en cours de préparation par le
laboratoire d’analyse Cognitive de l’Information, sous la
direction du professeur Serge Robert en ce qui a trait au
développement moral.
Existe-t-il une relation entre ce programme et la politique
nationale en matière d’éducation ?
Oui :
§
Compétences transversales
§
Éthique et culture religieuse
§
Prévention de la violence
Pensez-vous qu’il serait possible d’étendre ce programme dans
d’autres pays ?
Oui, il
faudrait connaître les structures institutionnelles afin
d’évaluer comment un tel programme pourrait être implanté
selon le pays (infrastructures en éducation). De manière plus
immédiate, un enseignant peut chercher une formation en
philosophie pour enfants et faire acheter le matériel par son
école. Nous pourrions envisager de la formation à la demande
d’un groupe.
Par
Bernard Gouze, professeur agrégé de Sciences de la Vie et de
la Terre en lycée et formateur dans le domaine relationnel à
l'IUFM de Reims.
« C’est une réflexion sur la vie » Fanny
Dans
cet article Bernard Gouze explicite ce qu’est « l’heure
débat » qu’il réalise depuis maintenant quinze ans dans mon
lycée. Il s’agit de définir ce dispositif du point de vue de
la pratique. Ce n’est ni un groupe de parole, ni un débat
d’idées, ni un atelier de psychologie ou de philosophie et
pourtant .... Pour l’occasion, il a réalisé deux entretiens
avec quelques participants (certains anciens et d’autres plus
récents).
Dans
une deuxième partie plus théorique, il souligne l’importance
cruciale, dans un tel dispositif, de la question de
l’adolescence comme période de développement du sujet et de la
pensée. Au regard de cette question, quelles peuvent être les
visées d’un tel dispositif : visée psychologique,
psychosociologique, philosophique, sociale ou éthique ? Ne
s’agirait-il pas plutôt d’ouvrir un espace de parole ?
Une
pratique apparemment simple mais un cadre singulier
D’un
point de vue extérieur, l’heure débat est composée d’une
dizaine élèves, un animateur (ou une animatrice) et parfois un
ou deux professeurs qui se réunissent de temps en temps, en
fin de journée, pour discuter d’un thème lancé par les élèves
eux-mêmes et affiché quelques jours auparavant sur les murs du
lycée.
Pour
une personne qui viendrait la première fois, elle assisterait
à un simple échange, une conversation, sympathique,
conviviale, avec cependant une certaine profondeur. De fait,
certains nouveaux élèves qui viennent sont marqués par la
richesse des échanges, d’autres par la diversité des points de
vue et le respect mutuel, d’autres enfin par l’authenticité
des échanges. Les thèmes peuvent être très variés et concerner
l’actualité (le terrorisme, l’euthanasie...), les faits de
société (l’exclusion, la drogue, l’alcool), les questions de
société (la peine de mort, l’immigration, ...), la vie du
lycée (les relations entre littéraires et scientifiques,
l’internat, la santé au lycée...) ou encore la vie personnelle
(l’amitié, le sentiment de malaise, la réussite ...) ou des
questions philosophiques (la mort, la morale ) ou
anthropologiques (les jumeaux, les extra terrestres, la
sexualité, les relations parents-enfants..).
Ce qui
est singulier, et invisible de prime abord, ce ne sont ni la
teneur des échanges, ni la qualité humaine des échanges, c’est
en fait le contexte : nous sommes dans un lycée avec
des adolescents et quelques adultes du lycée. Cela ressemble à
un échange entre amis. Et pourtant, il ne s’agit pas d’amis,
même si, en général, les élèves viennent par petits groupes
d’amitié. Ces élèves se côtoient seulement (la plupart sont
des internes), parfois même s’ignorent. Il en est de même pour
les adultes éventuellement présents.
Pour
ces adolescents, la parole avec des adultes et les autres
élèves du lycée de l’établissement est publique et contrainte
à une relation économique au sens de Bourdieu : le contexte
est fermé la plupart du temps car l’objectif des échanges et