Préambule
Récits
de pratique/Etudes de cas
Regard croisé sur
les ateliers
Paroles d’élèves
Une principale de collège engagée dans des ateliers philo
obligatoires
Des
ateliers philo obligatoires au collège
Des ateliers
de réflexion collective
Le « Club Philo » au Lycée Professionnel Erik Satie
2007/2008
Des lycéens en filière professionnelle parlent de leur club
philo
Des
ateliers philo dans le cadre du RASED
Le sport et les ateliers philo à l’école : un même
engouement
Former aux ateliers philo : un point de vue
Un atelier philo avec des collégiens volontaires
Initiation à la philosophie au lycée professionnel Flocon
De la tradition de l’agora aux ateliers de philosophie
pratique
Des ateliers de philosophie en DSA au collège Utrillo
Des ateliers philo au lycée professionnel Jenatzy
Des
ateliers philosophiques en maternelle
Perspectives
Les pratiques à visée philosophique : un espace en
construction.
Les
7 romans philosophiques de Matthew Lipman
Les
enfants en difficulté et l’atelier philo
Dewey,
la philosophie et l’action publique
Trois questions à
Michel Tozzi
Un dialogue socratique libertaire : la discussion
philosophique entre enfants
Une formation à la philosophie pour enfants à l’Université :
l’exemple de Lille.
Prévention de la violence et philosophie pour enfants
« L’heure débat » : un espace de parole
Ressources
►
Boîte à méthodes
►
Charte des droits des élèves lors de l’atelier philo..
►
Quelques exemples de supports déjà utilisés..
►
Citations...
►
Ressources jeunesse.
►
Bibliographie....
►
Ressources Internet...
►
Organisations, associations...
Ont contribué à la
revue: personnels et équipes
Peut-on
penser à l’Ecole ? Est-il permis, mais aussi d’un autre point
de vue, est-il intéressant que des élèves puissent « faire de
la philosophie » quand ils ne sont pas (encore) ou ne seront
jamais en Terminale de lycée général ?
La
question peut sembler abrupte ou provocatrice ; mais des
équipes, dans des écoles du premier degré, mais aussi dans des
collèges, ou des lycées professionnels, à Paris, ont élaboré
des réponses positives. Des enseignants, voire d’autres
adultes encadrent des ateliers ou modules où le débat
collectif trouve une place inédite, en tout cas, pas forcément
prévue par des « programmes » ou autres types d’instructions.
Innovations. Dans ces sites plus expérimentaux, quand une
équipe doit même recomposer l’Ecole pour raccrocher les
élèves, le débat y trouve une place de choix. L’Institution
peut-elle apprendre de ces initiatives convergentes du
terrain ?
Certes,
les pratiques et les objectifs diffèrent de même que le cadre
dans lequel ils s’inscrivent : à l’intérieur du dispositif de
socialisation et d’apprentissage pour permettre à des élèves
qui ne feront peut-être jamais de philosophie de pratiquer le
débat philosophique (DSA au Collège Utrillo…), hors de
l’emploi du temps des élèves pour créer du lien et des espaces
de réflexion dans les établissements (Lycée professionnel Erik
Satie, Collège Gambetta, Collège Mozart…), dans l’emploi du
temps de manière quotidienne pour permettre à tous les élèves
de s’exprimer et de réfléchir différemment (Ecole Noguères…),
dans le cadre des ateliers du RASED pour des élèves en grande
difficulté scolaire (Ecole primaire rue de Tanger), etc. Ce
sera notre première partie de ce livret : une restitution des
pratiques émergeantes en la matière.
Partout, ces ateliers dénotent d’une volonté forte de la part
des acteurs de l’éducation de penser l’Ecole et la
transmission des savoirs. Les différents enseignants,
praticiens, chercheurs que nous avons rencontrés se rejoignent
sur ce point : il est important de créer au sein mêmes des
établissements des espaces autres qui admettent la réflexion
de chacun. L’enjeu est de taille car il s’agit de permettre à
tous les élèves – et surtout aux élèves en difficulté comme
nous avons pu le constater – d’apprendre à penser par
eux-mêmes sur des sujets réputés complexes.
Comment
peut-on expliquer l’engouement suscité par les ateliers philo?
Pourquoi cet espace autre leur apparaît-il comme essentiel ?
Dans notre enquête, il faudra interroger le sens de
« philosophie » qui est donné. Dans quelle mesure ce type
d’approche, sans être sous couvert de la discipline,
développe-t-elle le sens critique, interroge et déconstruit
les préjugés, libère de l’opinion commune, bref, invite à
penser le monde, les hommes, leurs rapports. Ce sera notre
deuxième partie, consacrée aux éclairages et expertises
sollicitées pour approfondir le sens et donner quelques
perspectives aux pratiques.
Une
troisième partie sera enfin dédiée aux ressources pédagogiques
et formatives relatives aux pratiques du débat ; qu’elles
aient été relevées auprès des équipes rencontrées, ou
proposées par la mission.
Eu
égard à ce contenu riche et varié, et aux questionnements
importants qu’il implique, nous avons choisi d’y consacrer un
numéro à part, et de missionner pour ce faire Caroline
PILLET, alors en fin de master 2 «expertise et coopération
en éducation et en formation » à l’Université René Descartes
(Paris V). Le temps d’enquête, d’analyse, d’écriture et de
traitement des données pour la publication de cet opus a été
riche pour sa formation tout autant que pour l’académie.
Cette
revue tente d’appréhender l’intérêt de ces ateliers et de
transmettre diverses expériences considérées comme réussies et
intéressantes car porteuses d’enjeux pédagogiques
fondamentaux.
François Muller
Récits de pratique/Etudes de cas
Peut-on parler de philosophie quand il s’agit de jeunes
enfants qui n’ont parfois même que six ans ? La question
revient à chaque fois que ce sujet est abordé. Est-ce du au
fait que la philosophie, en France, possède une aura
indépassable qui la place d’emblée dans les hautes sphères de
la pensée alors inaccessibles aux enfants ? Est-ce dû à
quelques réticences de personnes désireuses de conserver leur
pré carré ? Ou tout simplement, est-ce parce que ce qui se
passe dans ce type atelier n’a rien à voir avec la
philosophie ?
Pour
répondre à cette question, il faut en poser une autre:
qu’est-ce que philosopher ?
François Galichet[1]
soutient que « Le champ du philosopher (…) est coextensif avec
celui de l’expérience et de la connaissance entières ; ce qui
signifie que tout objet, toute expérience, tout vécu peuvent
être interrogés philosophiquement. »
[2]
Il
définit le rapport à la philosophie comme « idiotie » car,
« il y a dans le philosopher une volonté d’innocence, de
retour à une sorte de naïveté première par-delà ou plutôt en
deçà des ruses et roueries de la vie sociale – naïveté qui est
en même temps la condition de possibilité d’accès à la vérité
de l’humain, par-delà la diversité des hommes ». Il évoque
ainsi l’affinité entre la philosophie et l’enfance.
Michel
Tozzi[3]
estime que « philosopher c’est une rupture avec la caverne de
l’opinion empêtrée dans l’émotion psychologique et le
conformisme social de l’environnement familial des copains ou
des médias (…) c’est penser ce que l’on dit, ses présupposés
et conséquences, au lieu de se contenter de dire ce que l’on
pense, c’est-à-dire ce que l’on a dans la tête. »
Alors,
les enfants peuvent-ils avoir accès à cet esprit critique ?
Jean-Yves Chateau[4],
lors d’un colloque sur la pratique des ateliers de philosophie
avec les élèves avant la terminale[5],
estime que si ces ateliers permettent la réflexion, n’y est
pas pour autant pratiquée la philosophie. Quant à Luc Vincenti[6],
Maître de conférences en philosophie à l’Université de
Montpellier 3, il juge la philosophie radicalement
inaccessible aux enfants car ils n’ont pas la capacité
d’aborder rationnellement l’univers.
La
controverse existe donc.
Notre
enquête nous a permis d’assister à des ateliers, de rencontrer
les équipes qui les animaient mais aussi des théoriciens de
ces pratiques innovantes, de nous entretenir avec les élèves.
Nous avons également exploré la littérature existante sur
cette question. Cette démarche globale sur l’académie de Paris
a été riche d’enseignements et de découvertes.
Découvertes humaines. Avec des élèves qui accèdent toutes les
semaines à la pensée philosophique par le biais de questions
(Ecole Noguères) ou de textes littéraires, films, images dont
sont extraits des questions philosophiques (Ecole Riblette).
Avec des élèves qui viennent après leur cours assister à
leur Club Philo (Lycée professionnel Erik Satie). Avec des
enseignants qui s’occupent d’enfants en difficulté pour
lesquels l’atelier philo a été une source d’apaisement (Ecole
rue de Tanger, Ecole d’application de la Goutte d’Or). Avec
des enseignants qui tentent de trouver des alternatives pour
aider des élèves en difficulté (Collège Utrillo), etc. Les
méthodes observées sont différentes, les objectifs aussi, mais
toujours, le contenu philosophique est présent comme en
témoignent les récits de pratique.
« Pourquoi ? » n’est-elle pas la question commune des
philosophes et des enfants ?
Lors
de notre mission sur le terrain, nous avons pu assister à
différents ateliers philo. Nous avons posé quelques questions
à leur propos à des enfants de CE2-CM1. Voici leurs réponses.
Si
vous deviez expliquer à des enfants qui n’ont jamais fait de
philosophie ce que c’est, qu’est-ce que vous leur diriez ?
« Un
atelier philo, c’est, tu poses des questions et on doit
répondre et on doit dire : on n’est pas d’accord avec ci on
est d’accord avec ci »
« Je
dirais, l’atelier philo il faut que ça existe parce que c’est
bien, il demande des questions et on doit donner des réponses.
Il n’y a aucune question bonne et aucune mauvaise et tu donnes
ton avis. »
« Avec
l’atelier philosophie tu grandis, t’apprends des choses parce
qu’il y a des personnes qui disent des choses et toi tu les
écoutes et puis après ça rentre dans ta tête et tu peux
expliquer ça à des gens, mais on ne sait pas si c’est vrai ou
faux, il n’y a aucune question qui est vraie ou fausse. »
« C’est
bien l’atelier de philosophie, comme ça, ça donne des idées,
et ça pourrait en donner aux autres. »
« Par
exemple s’il y a une personne qui me dit, c’est quoi l’atelier
de philosophie, je réponds on dit des idées qu’on a dans la
tête, et on peut avancer encore plus. [Intervention de
l’instituteur : qu’est-ce que ça veut dire avancer ?]
C’est quand on dit des choses, plus on parle des choses qu’on
ne savait pas avant plus on avance encore plus. »
« L’atelier philosophie c’est, on dit des choses et en même
temps tu apprends des choses. »
« Si on
me demandait, c’est quoi ? Je dirais que c’est quelque chose
où on pose des questions et on doit répondre mais il n’y a pas
de bonne ni de mauvaise réponse, et c’est plutôt quelque chose
d’intéressant. »
« L’atelier de philosophie c’est quelque chose où on nous
demande de dire ce qu’on pense, c’est sur n’importe quelle
question mais après on réfléchit, on répond aux questions et
on a le droit de penser. Il n’y a pas de bonnes réponses. »
« L’atelier philosophie c’est : on met une question au
tableau, mais pas des questions de maths et tout ça, par
exemple des questions sur la peur et tout ça, et après les
élèves ils répondent et il n’y a pas de mauvaises ni de bonnes
questions ni réponses, et on a droit de dire je suis d’accord
et je ne suis pas d’accord avec un tel. »
« Moi,
s’il y avait quelqu’un qui me demandait c’est quoi un atelier
de philosophie je dirais, c’est quelque chose où tu apprends
des choses en écoutant les autres et en même temps exprimer ce
que tu veux dire. Personne ne se moquera de toi, si toi tu es
persuadé que c’est la bonne réponse et bien peut-être que les
autres aussi. Il y a des gens qui sont contre et il y a des
gens qui sont pour. Et tu peux aussi proposer des thèmes. Et
après tu apprends plus de choses en dehors des maths et des
choses comme ça. »
Pourquoi aimez-vous l’atelier de philosophie ou pourquoi vous
n’aimez pas?
« Moi
j’aime bien parce que comme cela on apprend des choses et
quand on sera grand et qu’on nous posera une question on
pourra y répondre. »
« C’est
bien et c’est vrai aussi qu’on apprend des choses. On apprend
les avis des gens. Les personnes donnent plein d’avis et nous,
on n’a pas les mêmes avis, alors on apprend d’autres avis. »
« Moi
j’aime bien l’atelier philosophie, on apprend des choses par
exemple sur ce thème là (« Comment sait-on que nos parents
nous aiment ? ») on peut savoir que nos mères ou nos pères ils
nous aiment. »
« J’aime bien l’atelier de philosophie car quand on pose des
questions, il y en a des fois qui ont des réponses et il y en
a qui n’en ont pas parce qu’on cherche encore des idées pour
en savoir plus sur le sujet. »
« Moi
j’aime bien l’atelier de philosophie parce que ça me fait un
petit peu avancer car quand on dit des questions ou que je dis
des questions, moi ça m’apprend à dire des questions et des
réponses et pas n’importe quoi. »
« Moi
j’aime bien l’atelier de philosophie parce que ça nous apprend
des choses pour quand on sera plus grand. »
« Moi
j’aime bien la philosophie parce que ça nous apprend des
choses sur le monde. »
« Moi
j’aime bien la philosophie parce que t’apprends des choses,
par exemple, quand t’es petit tu dis pourquoi je ne grandis
pas et quand t’es à l’école t’apprend la philosophie et on te
pose une question, par exemple pourquoi grandit-on, et il y en
a plusieurs qui parlent et là, en même temps que les autres
ils parlent, tu es en train de grandir dans ta tête. »
« Je
sais pourquoi la philosophie existe parce qu’on a besoin de
dire nos opinions aux autres et les autres aussi doivent dire
leurs opinions et comme ça on sait à quoi ils pensent et on
apprend de nouvelles choses en disant ces choses. »
L’instituteur pose à son tour une question à trois enfants qui
ne parlent jamais : Comme on ne vous entend pas, est-ce que ça
veut dire que vous n’aimez pas, est-ce que cela veut dire que
vous aimez quand même, est-ce que vous apprenez quand même
quelque chose ou c’est simplement que vous n’avez pas envie de
parler, qu’est-ce que vous en pensez, vous ?
« En
fait, moi j’aime bien l’atelier de philosophie, j’aime bien
entendre les autres dirent ce qu’ils pensent et ça me donne
des idées quelquefois. »
Un
enfant ne répond pas vraiment, il dit « j’aime bien,
mais…j’aime bien écouter ce qu’ils disent mais c’est tout. »
« Moi
j’aime bien écouter les gens parler comme cela je peux me
créer une réponse et parfois, il y a des thèmes que je n’aime
pas trop alors c’est pour cela que je ne parle pas beaucoup. »
Autre question de l’instituteur : Est-ce qu’il y en a ici qui
n’aiment pas et pourquoi ?
Un seul
élève dit oui.
« Parce
que c’est long. Parce que c’est nul. Parce que c’est
ennuyant. » Après avoir dit cela, l’instituteur lui demande
pourquoi c’est ennuyant ou nul. Il répond : « Parce qu’il y a
trop de questions. »
Quels sont les sujets que vous avez le plus aimé et pourquoi ?
« Moi
j’aime bien les sujets rêver, réfléchir et aussi sur la
famille. »
« Moi
j’ai aimé tous les thèmes qu’on a fait parce qu’ils sont très
instructifs et on apprend beaucoup de choses. Moi j’étais
l’année dernière aussi en atelier philosophie et on voit
comment ça évolue, comment on croit que ça peut être, c’est
comme une chance d’avoir l’atelier philosophie. Pour moi
évoluer, c’est que ça avance, j’apprends beaucoup de choses,
j’arrive mieux à apprendre des choses et à écouter les
autres. »
« Moi
j’aime bien le thème sur la famille parce que j’ai appris que
la famille est plus important que d’autres choses. »
« Moi
j’aime bien le thème rêver parce que par exemple, quand il y
avait un élève qui parlait, on savait que quand il rêve c’est
des pensées et moi j’aime bien savoir ce que les autres
pensent parce que ça peut nous donner des idées. »
« Moi
j’ai bien aimé le thème de la mort, parce que c’était un peu
dur et on arrivait pas à trouver des trucs, des opinions. »
« Moi
j’ai bien aimé le thème sur grandir et sur la famille parce
que sur la famille tu apprends des choses que tu ne
connaissais pas avant ; par exemple tu ne sais pas si elle
t’aime ou pas et là tu réfléchis avec ça. Et grandir c’est
parce que si t’es à l’école et que tu ne réfléchissais pas et
bien là tu ne grandirais pas et là on apprend des choses. En
même temps, on peut faire grandir la famille parce que tu
[l’instituteur retranscrit chaque atelier, chaque parole
d’enfant, mais sans mettre le nom de celui qui a parlé et
ensuite il les distribue] nous as donné des feuilles sur
l’atelier philosophie, et après on peut aller les montrer aux
parents, ou aux frères et sœurs et eux aussi ils vont grandir
avec ça. »
« J’aime bien le thème réfléchir, rêver et mentir ou la
vérité, parce qu’il y a des thèmes quand on parle et qu’on
croit qu’on veut mentir on veut dire la vérité. »
« Moi
j’ai bien aimé l’atelier philosophie sur comment sait-on que
nos parents nous aiment ?, parce que parfois je pense que mes
parents me détestent. Et je remercie D. de nous proposer
l’atelier. »
« En
fait moi, j’ai préféré sur la famille parce que t’apprends
plus de choses sur la famille et peut-être des fois, des gens,
des enfants comme nous, ils disent je ne sais pas si mes
parents ils m’aiment, et bien, plus on apprend et plus on
sait. »
« Moi
j’ai bien aimé le thème sur la famille parce que par exemple
c’est comme si ton père il vit loin et que toi tu es grand, on
te propose de te donner beaucoup d’argent au lieu d’aller voir
ton père, moi en tout cas, je préfère aller voir mes parents
qu’avoir la somme d’argent »
« Moi
j’ai préféré sur la famille parce qu’avant je ne savais pas ce
que je disais, je n’avais pas inventé ces mots et grâce à
cette question, j’ai su ce que je pouvais dire sur ma
famille. »
Entretien avec Mme Schmauch, Principale du Collège Mozart (ZEP),
Paris 19è.
Les
ateliers philo existaient au collège Mozart avant l’arrivée de
Madame Schmauch comme principale du collège. Ils étaient
obligatoires pour toutes les 5èmes. Ce qui a changé
avec son arrivée, c’est qu’un nombre accru d’heures d’ateliers
philo a été mis en place. Pendant dix séances, chaque classe
de 5ème, par demi-groupe, se retrouve donc autour
de Sandrine Chezaud, animatrice de ces ateliers philo.
Pourquoi avoir rendu obligatoires ces ateliers ? Pourquoi
encourager ce type de pratiques ?
Pourquoi avoir poursuivi ce choix de la classe de 5ème
pour mettre en place des ateliers philo obligatoires ?
Les
troisièmes sont plus difficiles à maîtriser, ils sont dans
autre chose, dans une année à objectifs. Quant aux 6èmes,
je pense que ce serait trop tôt. Il faut qu’ils prennent le
temps de se poser dans l’établissement. Les 4èmes,
quant à eux, sont en période de pleine explosion, ils sont
dans la provocation. En fait, la classe de 5ème est
un peu au milieu.
De
plus, il y a une question de moyens financiers et d’emploi du
temps. On ne peut malheureusement pas faire cela avec toutes
les classes, il a alors fallu choisir.
Pourquoi pensez-vous que ces ateliers philo sont importants au
sein d’un établissement comme le collège Mozart ou de manière
plus générale ?
Sur le
fond, je trouve que faire de la philo en collège, c’est
génial. Au fil du temps, je me suis aperçue que les élèves de
5ème sont plus paisibles. Or, cela me plait de
mettre cela sur le compte des ateliers philo. C’est un atelier
qui n’est pas comme les autres, il n’est pas animé par un
prof. C’est un espace de paroles.
Si
j’avais le budget nécessaire pour payer un professeur de philo
au collège, je serais prête à tout faire pour que ce soit mis
en place et qu’il y ait de la philo à tous les niveaux.
Lors
des ateliers philo, la relation à l’adulte n’est pas la même
parce qu’il n’y a ni évaluation finale, ni programme. C’est un
plus, humainement parlant, car c’est un espace de parole.
L’atelier philo est le lieu d’un apprentissage de l’écoute, du
respect de la parole de l’autre. Or, dans un établissement ZEP
comme le collège Mozart cela a un poids.
Est-ce que le fait que ce soit une ZEP change quelque chose ?
Un
établissement comme le collège Mozart a des besoins
spécifiques. Les enfants sont la plupart du temps en grande
difficulté scolaire. L’atelier philo peut leur permettre de
s’exprimer ; c’est un lieu où chacun a le droit de s’exprimer,
d’être entendu, écouté. Ces enfants sont souvent dans un
environnement d’échec. L’atelier philo est un espace différent
d’un cours plus traditionnel dans lequel la parole est médiée
par celle du professeur. Lors de l’atelier philo, ce sont les
élèves qui doivent parler, échanger entre eux.
Certains élèves sont incapables de rentrer dans le personnage
de collégien. Peut-être que l’atelier philo peut leur
permettre de répondre à la question « Qu’est-ce que je viens
faire ici ? Comment je peux le faire ? »
Pensez-vous que les ateliers philo, de manière générale, sont
des lieux importants dans un établissement scolaire ?
Je
pense qu’il n’existe pas vraiment d’espace de libertés au
collège. L’atelier philo peut permettre aux élèves de prendre
de la distance sur leur quotidien. Je pense que la philo,
comme la question de la religion ou de la politique doivent
être introduits dans les établissements scolaires pour que les
gens, les élèves puissent prendre de la distance sur leurs
pratiques, sur ce qui se passent dans les établissements
scolaires. Il faut décloisonner et la philo permet cela. Je
pense qu’il est nécessaire de créer des espaces de réflexion
sans être verrouillé par un programme. C’est valable en ZEP
mais aussi dans les établissements moins difficiles où les
enfants vivent d’autres types de souffrance. La question qui
me semble fondamentale est la suivante : comment le système
éducatif peut-il apporter à chacun des individus qui le
fréquentent autre chose qu’une note ? Comment peut-on, dans
nos établissements, créer un véritable espace de parole ?
Je
pense qu’il ne s’agit pas de révolutionner le fonctionnement
de nos établissements, car cela ne fonctionnerait pas, mais
d’avancer par petits pas. Et pour moi l’atelier philo est un
de ces petits pas.
Par
Sandrine Chezaud, Assistante d’éducation, Collège Mozart,
Paris, 19ème.
Au
collège Mozart, les ateliers philo sont obligatoires pour les
5èmes. Ils sont animés par une assistante
d’éducation qui a elle-même poursuivi des études de
philosophie. Comment se passent ces ateliers obligatoires ?
Les élèves n’y voient-ils pas une contrainte de plus ?
Public, objectifs et acteurs
Les
ateliers philo ont été mis en place cette année pour les 3
classes de 5ème du collège (75 élèves). Nous avons fonctionné
par demi-groupe, chaque élève bénéficiant ainsi de 10 séances
d'une heure.
Les
ateliers se déroulaient dans une salle de classe, le lieu
étant à chaque fois le même pour le groupe concerné.
Les
ateliers philosophie ont commencé au collège Mozart il y a 4
ans, durant l'année scolaire 2004-2005, mais sous une autre
forme : ils avaient lieu pendant l'heure de demi-pension et
concernaient les 4 niveaux du collège, de la 6ème à la 3ème.
Venaient ceux qui le souhaitaient, en dehors des heures de
cours. Il était donc difficile pour les élèves externes de s'y
rendre. Lors de l'année 2005-2006, nous avons mis en place ces
ateliers de manière plus cadrante chaque demi-groupe
bénéficiant d'un certain nombre d'heures. Celui-ci a augmenté
au fur et à mesure des années : en 3 ans, nous sommes passés
de 40 à 60 heures.
A
chaque fois, ces heures concernaient les élèves des classes de
5ème, mais nous avons pu l'année dernière mettre en place une
« initiation » de quelques heures pour certains élèves de 6ème
(une classe), ce qui s'est révélé satisfaisant et intéressant.
Ainsi, cette année, certains élèves de 5ème connaissaient déjà
le fonctionnement des ateliers, et l'action a donc pu se
dérouler sur la durée, donc de manière cohérente. Lors de
premières séances, j'ai pu m'appuyer sur les élèves qui
connaissaient le fonctionnement. L'explication du déroulement
et des règles passe ainsi plus par la parole des enfants.
Ceci
fut un point important, car, par ce biais, l'adulte animant
l'atelier prend moins de place dès le début et laisse plus
facilement la parole aux élèves. En effet, je me suis rendue
compte au cours de ces quatre années d'animation d'ateliers
philo, qu'il est parfois difficile pour l'adulte de ne pas
trop parler, et de laisser plus de place pour les
interventions des élèves. Je ne donne pas mon avis sur les
différents thèmes ou sujets, le but n'étant pas qu'ils
écoutent la parole d'un adulte, mais qu'ils construisent leur
pensée en trouvant leur place au sein du groupe.
L’un
des objectifs principaux présents est d’amener les élèves au
questionnement et au développement de la faculté de jugement.
Le second objectif est étroitement lié au premier, puisqu’il
s’agit d’une initiation à la philosophie, à l’attitude
philosophique. La sensibilisation à cette attitude de pensée
appelle pour cela une ouverture et une capacité d’écoute d’un
ou plusieurs tiers. Celles-ci furent les conditions
nécessaires pour le bon fonctionnement de cet atelier, mais
elles furent aussi les objectifs ; le questionnement amenant à
l’apprentissage du dialogue et au développement de l’aptitude
à l’écoute.
Viennent ensuite d’autres objectifs tels que l’utilisation des
connaissances apprises dans différentes disciplines, mais
aussi la maîtrise de la langue française et la
responsabilisation de chacun, cette dernière passant par la
considération et la valorisation de chaque individualité.
Etant
assistante d'éducation au collège depuis 4 ans, je connais les
élèves et ils me connaissent, ce qui a des avantages pour
l'animation de l'atelier, mais aussi des inconvénients.
Connaissant le public visé, j'ai pu penser et adapter plus
facilement ma manière de faire. N'étant pas inconnue à leurs
yeux, je n'avais pas le travail de cadrage nécessaire à faire
lorsqu'on les découvre. Et il est aussi intéressant qu'ils
constatent qu'un surveillant peut entretenir avec eux un autre
rapport et avoir un autre rôle au sein du collège.
D'un
autre côté, il y a des avantages à être inconnu, puisque pour
certains, il était difficile de concevoir qu'une personne
puisse endosser deux rôles différents. De plus, on ne peut
faire fi des relations entretenues entre l'adulte et chaque
élève, à l'intérieur d'un autre cadre; certaines étant parfois
conflictuelles, elles pouvaient parasiter les premières
séances. Il faut reconnaître que les ateliers philo permettent
justement pour certains de sortir de cette relation
conflictuelle, puisque les rôles changent eux aussi.
Le
déroulement de l'atelier
Au
début de chaque atelier, le groupe d'élèves installe les
tables en carré. Dans les premiers temps, je le faisais
moi-même, afin que les élèves aient un repère visuel et
spatial indiquant qu'il s'agissait bien d'un atelier philo, le
fonctionnement différant d'un cours. Mais ensuite, je me suis
rendu compte que cela pouvait faire partie de leur
« travail », ce moment d'installation marquant justement le
passage à l'atelier. Ainsi, le groupe prend lui-même en mains
la vie de l'atelier et du groupe dès le début de la séance.
Dans
certains groupes, ce moment fut parfois agité dans les
premiers temps, les élèves attendant que les autres le
fassent. N'en voyant pas le sens, il était alors plus
intéressant pour eux de se « charrier », de se chamailler.
C'est un moment où j'observais l'attitude de chacun : les
« actifs », les leaders, les « passifs », les observateurs...
; mais aussi le groupe et son ambiance générale : chacun pour
soi, interactions entre les individus, entraide... Je pouvais
ainsi « prendre la température ».
Au
début de chaque heure, les rôles sont distribués. Il y a des
rôles de base et des rôles que les élèves ont pu décider de
rajouter, chaque groupe ayant ainsi son fonctionnement qui lui
est propre. De même, les noms donnés aux rôles changeaient
selon les groupes : le distributeur de paroles était pour
d'autres le « donneur » de paroles », le donneur d'heure était
« l'horloger »... Les rôles de base sont donc : le
distributeur de paroles, le secrétaire. S'y ajoutent le
donneur d'heure et « l'appeleur » (chargé de faire l'appel).
Je
propose l'adoption de ces rôles lors de la toute première
séance, mais je leur explique par la suite qu'ils ont la
possibilité d'en enlever ou d'en changer, mais selon une règle
simple : il faut permettre la parole et le bon fonctionnement
de la séance. Ainsi, si le groupe décide d'enlever le rôle de
distributeur de parole, il doit trouver une autre solution
afin de permettre celle-ci.
Le
cadre est ainsi défini dès la première séance : la parole est
libre à partir du moment où chacun est respecté. Le respect de
chacun (de la personne mais aussi de la parole de l'autre)
ainsi que des règles établies fixe le cadre. Les règles
peuvent être questionnées et remises en question, mais en
argumentant et en ayant pour but commun de permettre la parole
et la pensée.
Nous
consacrons deux heures autour d'une question.
Lors de
la première heure, il s'agit de trouver des questions dites
d'ordre universel ou général. Pour susciter les
questionnements, je leur propose un texte (extrait de conte,
poème, article de journal), ou bien un objet, ou le groupe
part directement des questions de chacun sans support
préalable.
Dans
les premiers temps, il semble plus facile de se questionner en
partant d'un texte, mais c'est là une attitude qui n'est pas
familière aux élèves. Il s'agit donc d'un apprentissage,
puisque le rapport aux textes qui leur est habituel est celui
qu'ils ont lors des cours de français. Pour qu'ils comprennent
bien ce que veut dire « question d'ordre universel », je leur
dis que quelqu'un qui habite à l'autre bout du monde, ou bien
il y a plusieurs siècles, et qui ne connaît pas le texte, doit
pouvoir y répondre.
Une
fois le texte distribué, chacun le lit à voix basse, puis le
groupe fait une lecture collective à voix haute. C'est lui qui
décide seul, sans mon intervention, de la manière de découper
le texte. L'exigence est qu'il faut que cela soit égalitaire,
chacun devant avoir à peu près la même quantité de texte à
lire. C'est un moment où je me retire du groupe et leur dis
qu'ils me préviennent lorsqu'ils ont décidé et sont prêts à
commencer la lecture. Dans certains groupes, cela a pris
beaucoup de temps (parfois plus de 20 minutes), car ils
n'arrivaient pas à se décider, à s'entendre, ou ne parlaient
pas du tout ente eux. L'obligation de trouver un découpage
équitable oblige à la création d'interactions au sein du
groupe. J'ai pu observer quel type de liens les individus du
groupe entretenaient entre eux.
Quand
un élève énonce sa question, le groupe la valide en examinant
le critère central : est-ce qu'elle est d'ordre général? On
observe aussi si elle est directement en rapport au texte ou
non. Puis la question est notée au tableau, après que l'on ait
validé sa cohérence grammaticale ou changé la tournure de la
phrase si besoin.
A la
fin de la séance, 10 minutes sont consacrés au vote d'une
question. Lors du premier tour, chacun peut choisir le nombre
de questions qu'il souhaite. Au deuxième tour, les deux ou
trois questions ayant remporté le plus de voix sont gardées,
et chaque élève vote pour une seule question. Il m'est arrivé
de voter, parce que le groupe me l'avait demandé. De même,
lors de la lecture du texte, je ne lis que si le groupe en a
décidé ainsi.
Le
secrétaire désigné en début de séance note toutes les
questions sur une feuille, ainsi que celle qui a été choisie.
Lors de la séance suivante, le groupe répond à la question
trouvée.
Lors de
la deuxième heure, il s'agit pour le groupe de s'interroger
autour de cette question et d'essayer d'y répondre. Le rôle du
distributeur de parole est donc central puisque c'est lui qui
régule et permet la parole. Lorsque j'interviens, je demande
la parole comme les élèves, et j'interviens pour faire des
relances, poser des questions, demander de résumer ce qui a
été dit ou de résumer ce que quelqu'un a dit.
Ainsi,
il ne s'agit pas pour moi d'énoncer une ou plusieurs
« vérités ». Il m'est arrivé une fois, en fin de séance, de
donner mon avis sur la question et les problèmes soulevés,
parce que le groupe me le demandait, mais j'ai essayé de le
faire au maximum en questionnant, sans énoncer de manière trop
affirmative.
A la
fin de la séance, si le groupe y pense et en prend le temps,
quelqu'un résume ce qui a été dit et fait le point par rapport
à la question de départ.
Exemples de questions posées à partir du poème Familiale
de Prévert :
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Familiale
La mère fait du tricot
Le fils fait la guerre
Elle trouve ça tout naturel la mère
Et le père qu'est-ce qu'il fait le père?
Il fait des affaires
Sa femme fait du tricot
Son fils la guerre
Lui des affaires
Il trouve ça tout naturel le père
Et le fils et le fils
Qu'est-ce qu'il trouve le fils?
Il ne trouve absolument rien le fils
Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui
la guerre
Quand il aura fini la guerre
Il fera des affaires avec son père
La guerre continue la mère continue elle tricote
Le père continue il fait des affaires
Le fils est tué il ne continue plus
Le père et la mère vont au cimetière
Ils trouvent ça naturel le père et la mère
La vie continue la vie avec le tricot la guerre les
affaires
Les affaires la guerre le tricot la guerre
Les affaires les affaires et les affaires
La vie avec le cimetière.
poème tiré de l'ouvrage
Paroles |
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Les
questions soulignées sont celles qui ont été choisies par
certains groupes.
- Que font les mères ?
- Qu'est-ce que la guerre ?
- Est-ce que les pères, quand les enfants meurent,
trouvent cela normal ?
- Qu'est-ce que la mort ?
- Quels sont les différents dieux ?
- Pourquoi va-t-on à
l'école ?
- Pourquoi certains pères font-ils des affaires ?
- Pourquoi les mères, quand les enfants partent à
la guerre, ne s'inquiètent-elles pas ?
- Pourquoi portons-nous beaucoup de livres dans
nos sacs quand on va à l'école?
- Pourquoi certaines
femmes et certains hommes sont-ils méchants ?
- Pourquoi a-t-on une famille ?
- Pourquoi est-on vivant
?
- Pourquoi doit-on travailler dans la vie ?
- Pourquoi va-t-on au cimetière ?
- Pourquoi fait-on du tricot ?
Entendu autour de la question choisie « Pourquoi fait-on de la
philosophie ? »:
M :
demander « pourquoi », c'est demander « pour quelles raisons »
I : Ca
sert à nous faire réfléchir.
Sy :
C'est quand on de pose des questions universelles que tout le
monde peut y répondre.
Sa : Ca
sert à répondre à des questions que tout le monde se pose.
On a
besoin du dictionnaire
Sy :
Parce que c'est difficile d'y répondre.
Sa : On
sait vaguement ce que c'est.
-
après recherche dans le dictionnaire -
O :
C'est l'opposé dans le dictionnaire
[...]
S : Le
dictionnaire, ça nous embrouille.
Sy : On
ne sait vraiment pas ce que c'est, on n'a pas répondu à la
question
Mé : On
a dit ce que c'était que la philosophie. Faut qu'on trouve
c'est quoi « faire de la philosophie »...
Evolution et conclusion...
Le
moins évident pour les élèves, lors des premières séances,
c'est de se retrouver dans une situation de questionnement et
d'attitude active. Certains disent même que ce qu'ils ont à
dire n'est pas intéressant, ou que cela ne sert à rien de
poser des questions. L'autre enjeu est celui du rapport à
l'autre. Il est difficile pour beaucoup d'entre eux de
s'écouter et de prendre la parole de manière réglée. Il est
donc important de montrer à chacun, par cette expérience, que
s'il veut être entendu, il ne peut le faire que si les autres
l'écoutent, et de même, il est important qu'il écoute les
autres.
Il fut
vraiment important cette année d'avoir pu mener cette
expérience avec un suivi, pour chaque groupe, de plusieurs
mois. Au fur et à mesure des séances, j'ai constaté que le
questionnement se faisait beaucoup plus facilement, mais j'ai
aussi pu observer les relations se construire au sein du
groupe. Ma pratique a beaucoup évolué grâce aux différents
moments vécus lors de ces ateliers, mais aussi grâce à la
lecture de différents ouvrages concernant la philosophie et
les enfants, ou relatant d'autres expériences d'ateliers
philo.
Cette
expérience des ateliers philo montre à quel point la capacité
de se questionner et de penser le monde est étroitement liée
au rapport que l'on entretient aux autres. De plus, cela
permet de sortir la philosophie du seul lieu où il semblerait
qu'on puisse la rencontrer (à savoir l'enseignement en
Terminale), pour montrer qu'elle concerne chacun de nous et
qu'elle est toujours à construire.
Par
Daniel Gostain, professeur des écoles, Ecole polyvalente
Noguères, Paris, 19ème arrondissement.
Depuis huit ans, Daniel Gostain anime des ateliers de
philosophie avec ses classes. Pour lui, la priorité du métier
est d’amener tous les enfants à réfléchir. Pourquoi l’atelier
de philosophie est-il alors une évidence ?
Depuis
quelques années, je m’intéresse aux Ateliers de philosophie
initiés par Monsieur Jacques Lévine et les ai expérimentés
dans les différentes classes dont j’ai eu la responsabilité,
du CP au CM2. Ils sont intégrés dans l'emploi du temps de ma
classe, au même titre que les activités de lecture ou de
mathématiques, et se présentent de façon hebdomadaire, sur
vingt minutes, environ.
Ils se
divisent en trois types : les ateliers plus directement
philosophiques (« C'est quoi grandir ? » ; « C'est quoi le
vrai et le faux ? » ; « Pourquoi vivons-nous ? », etc.),
d'autres plus psychologiques (« Que peut-on ressentir quand
quelqu'un de proche meurt ? » ; « Que se passe-t-il quand on
sent la colère monter en nous ? », etc.) ou enfin, d'autres
plus généraux (« Comment se fait-il que tant de monde regarde
la télévision ? » ; « Pourquoi avons-nous besoin d'amis ? »,
etc.)
Dans
ces trois cas, l'objectif donné à ce moment de réflexion,
ainsi que le dispositif mis en place restent les mêmes.
Objectif de ce moment
Il s'agit là d'établir un moment d'exploration
entre pairs qui permette à chacun d'avancer dans la découverte
de soi, de l'autre, et du monde dans lequel on vit.
L'objectif est donc triple :
1)
offrir un espace de réflexion personnelle à
chaque enfant (qu'il intervienne oralement ou non dans
l'atelier), où il peut aborder des grands thèmes auxquels, en
général, on ne lui donne pas accès, soit parce qu’il est
considéré comme trop petit, soit parce qu’on trouve qu’il y a
d'autres priorités, soit parce qu’on n'a pas le temps, soit
parce que c’est considéré comme difficile à mener...
2)
modifier le regard que chacun porte sur
l'autre. Il n’y a pas là de « bon élève » étiqueté mais des
enfants qui cherchent ensemble un cheminement à l'intérieur
d'une question, qui n'a pas de réponse juste.
3)
ouvrir un espace transitionnel entre soi et le
monde. Le « pourquoi on vit » devient accessible. Cette façon
de nous mettre en relation avec le monde peut aider des
enfants à se réconcilier avec leur environnement.
Déroulement
L'atelier démarre par une question inscrite au tableau, que
les enfants découvrent, au moment où elle est inscrite. Par
exemple : « C'est quoi réfléchir ? »
Cette
question a été choisie, soit par moi-même, l'enseignant, en
fonction de ce qui m'apparaît subjectivement intéressant pour
mon groupe-classe, soit par les élèves, à qui je demande des
thèmes philosophiques qui pourraient les intéresser.
Sachant
que des règles de conduite pendant ce moment ont été indiquées
au début de l'année, l'atelier démarre très rapidement à
partir de la question, sans besoin d'autres paroles.
Précision : Ces règles sont au nombre de trois :
1)
Il n'y a pas de réponse exacte à la question
posée. Chacun d'entre nous a sa réponse qui vaut celle des
autres.
2)
Il n'y a donc absolument aucun jugement ou
moquerie à avoir concernant les mots des uns ou des autres. En
revanche, ils peuvent ne pas être d'accord entre eux, et bien
sûr, le dire et l'expliciter, dans le respect mutuel.
3)
L'enseignant n'apportera jamais une soit
disant « bonne » réponse et n'interviendra pas sur le fond de
la question. En revanche, il pourra intervenir pour
reformuler, recadrer, réguler ou alors relancer.
Une
fois la question posée, les paroles peuvent émerger. Je
circule dans la classe avec un dictaphone et collecte les
paroles des enfants souhaitant s'exprimer. La parole est
volontaire, donc on peut ne pas le faire, mais tous doivent
être à l'écoute.
Je
n'interviens pas pendant l'atelier, mais je suis très actif,
pour, d'une part, essayer de donner la parole à un maximum
d'enfants, d'autre part, vérifier qu'on respecte bien le cadre
et le sujet.
En
général, une thématique comme « réfléchir » est abordée en
trois-quatre séances hebdomadaires, avec, pour chaque séance,
une nouvelle question, que j'imagine semaine après semaine, et
qui prolonge l'exploration.
A
l'issue de ce cycle, je transfère sur papier l'ensemble des
paroles émises, en ôtant les prénoms, et je remets ce
compte-rendu aux enfants, et donc à leurs parents.
La Vérité
Compte-rendu d’un Atelier de philosophie en
CE2/CM1 mené en trois parties en octobre-novembre 2007.
Première partie : C’est quoi la vérité ?
-
La vérité, c'est quelque chose de vrai.
-
Mentir, c'est dire quelque chose qui n'est pas vrai. La
maîtresse, elle aime bien quand tu dis la vérité.
-
Mieux vaut dire la vérité, car dire la vérité, ça aide les
gens à être mieux. On ne garde pas les choses dans son cœur.
-
Mieux vaut dire la vérité, car sinon, ça peut te ramener des
histoires.
-
La vérité, c'est le contraire d'un mensonge.
-
Quand tu dis la vérité, après, tu peux assumer tes actes. Tu
ranges ta bêtise.
-
La vérité, c'est quelque chose de réel, quelque chose qui
s'est passé. Si tu ne dis pas la vérité, quelqu'un pourrait
aller en prison à ta place.
-
Si tu dis que tu es fort en français et que ce n'est pas
vrai, tu n'as pas dit la vérité.
-
La vérité, c'est quelque chose qui sauve. Quand tu dis
quelque chose à ta maman, elle sait quand tu mens, car c'est
elle qui t'a mis au monde. Quand tu dis la vérité, elle le
sait.
-
On peut mentir devant sa maman.
-
Ta mère elle finit bien par savoir si tu dis la vérité ou
non, car elle connaît bien son enfant
-
Parfois, il y a des complices pour te faire dire des
mensonges.
-
Parfois, tu peux être fort en conjugaison et pas fort en
textes à trous.
-
Peut-être que la maman ne pourra pas savoir si tu as dit un
mensonge.
-
C'est mieux de dire la vérité, car ils vont finir par le
savoir que tu as menti.
-
Un grand secret, tu ne peux pas le garder dans ta tête.
-
On ne peut pas tout connaître en français.
-
Quand tu mens, tu vas le garder dans ton cœur, et ça va te
faire mal.
Seconde partie : Est-ce que parfois on a le
droit de mentir ?
-
Parfois, on peut oui, si on a peur.
-
Non, on ne peut pas, car ce n’est pas bien de mentir. On ne
peut plus rien faire dans sa vie, car les autres ne nous
causeront plus car t’as menti.
-
On n’a pas le droit de mentir car il faut assumer nos actes.
-
Si on nous dit qu’on va nous étrangler, alors, on a le droit
de mentir.
-
Normalement, on n’a pas le droit, mais y’en a qui mentent
quand même, car des fois, ils ont peur, ou des fois, ils ont
envie.
-
Des fois, on a le droit de mentir quand c’est très grave,
quand on est rackettés par exemple, si on va nous frapper,
si on est en danger.
-
Des fois, on peut mentir pour ne pas blesser une personne
qu’on aime. Par exemple, si on lui a cassé un verre qu’elle
aime beaucoup, on ne lui dit pas qu’on l’a cassé et on lui
achète le même.
-
Des fois, c’est bien de mentir et des fois, non.
-
T’as le droit de mentir mais ce n’est pas très bien. Y’a pas
la loi qui t’interdit de mentir. Mais tu risques de ne plus
avoir d’amis.
-
Si t’accuses quelqu’un de quelque chose de faux, tu auras du
malheur, Dieu va te punir.
-
On peut mentir pour rigoler.
-
Ce n’est pas la Loi qui va nous interdire de mentir. Si on
est menacé, on est obligé de mentir. Mais c’est quand même
bien de ne pas mentir.
-
Si tu mens et qu’il y a des caméras, on saura que t’as
menti.
-
Même si quelqu’un veut te frapper, il faut quand même dire
la vérité. C’est mieux. Si tu mens une fois, tu risques de
mourir tout le temps.
-
Si tu mens pour une personne, tu risques de la rendre
triste.
-
Si une maman enceinte ment, alors son enfant qui va naître
va mentir lui aussi.
Intérêt d’une telle activité
L'activité « Ateliers de réflexion » est porteuse
d'une richesse exceptionnelle.
1)
Elle est porteuse de vrais apprentissages. Les
enfants ayant vécu ces moments disent tous apprendre beaucoup
grâce à l'atelier de philosophie (et pourtant, jamais, je ne
fais cours de philosophie). Il semble que l'interaction de
leurs mots produise une avancée dans leur réflexion. Dans la
mesure où il s'agit de paroles entre pairs, l'impact de leurs
mots devient plus fort, plus prégnant.
2)
Elle est porteuse d'un autre regard entre eux.
En effet, une réflexion collective s'installe, faite de
l'implication de chacun. On est dans une atmosphère de
coopération et non de compétition. Par ailleurs, certains
enfants acquièrent, grâce à la philosophie, un autre statut
dans la classe. Ils peuvent perdre leur profil de « mauvais »
élèves.
3)
J'ai remarqué aussi que parfois, ce moment de
réflexion sur la vie et le monde pouvait permettre à certains,
en difficulté scolaire, de se soulager d'un poids intérieur et
grâce à cela, entrer enfin dans les apprentissages.
Je peux
dire, avec l’expérience, que ce moment est véritablement
constitutif d’une alliance entre l’enseignant, représentant
aussi du monde des adultes, et l’élève, porteur de multiples
attentes, formulées ou non.
Regards sur les ateliers par certains enfants
Première question : C’est quoi la philosophie
?
-
Daniel, il nous pose une question. On ne sait pas quelle est
la réponse, mais quand même, on a chacun et chacune une
réponse.
-
C’est bien pour tout le monde mais il n’y a pas de réponse.
-
C’est pour nous apprendre des choses qu’on ne sait pas.
-
Tout ce que les gens, ils disent, ça peut rester dans la
mémoire.
-
On apprend tout ce qui se passe autour de nous. C’est
amusant, apprendre. On écoute les autres et on donne notre
opinion.
-
T’apprends plein de choses sur le monde. On apprend des
choses rigolotes.
Seconde question : Pourquoi ce n’est pas le
maître qui enseigne la philosophie ?
-
Ca nous permet de réfléchir nous-mêmes.
-
Tu veux nous faire réfléchir dans notre tête.
-
On peut dire beaucoup de choses dessus comme il n’y a pas de
réponses.
-
C’est pour voir comment on comprend les choses.
-
C’est pour nous laisser nos opinions.
Troisième question : Ca sert à quoi les
ateliers de philosophie ?
-
Si t’es pas d’accord avec quelqu’un, ça sert à ne pas
s’énerver contre quelqu’un et à s’entendre entre nous.
-
On apprend à s’écouter et à se contredire.
-
Ca sert à connaître l’opinion des autres.
-
Ca sert à réfléchir sur tout.
Et
plus largement
Il me semble utile de préciser certains impératifs
pour que cette activité prenne tout son sens.
1)
Elle ne peut être une parenthèse dans la vie de
la classe. En effet, ce moment de questionnement, de réflexion
collective et de coopération doit être en cohérence avec le
reste des moments de classe. Il s'agit donc de réfléchir à un
ensemble global, fait des valeurs indiquées ci-dessus.
2)
L'esprit de ce moment de philosophie, où on
essaie de creuser à l'intérieur d'un mot, d'un concept, d'une
valeur peut être transféré sur les disciplines plus
classiquement scolaires. Ainsi, chercher ensemble le « C'est
quoi » ou le « Comment c’est fait » d'un verbe, d'une phrase,
d'un nombre, d'une opération, d'une matière, comme si on
remontait à son origine, me semble très intéressant et fort
utile avant d'entrer dans la technique, proprement dite.
Sur
certaines objections, blocages ou questions d’enseignants
« Ca
m’intéresse, mais comment je gère ? »
Il y a
véritablement changement de posture d’enseignant à avoir. Une
fois les règles de la parole établies, l’essentiel de la
« réussite » de ce moment de réflexion repose sur les enfants.
Ce qui va advenir de leur parole ne repose que sur eux, à
condition qu’ils sentent leur parole accueillie et respectée.
C’est là qu’est notre rôle.
« Et si
des enfants émettent des contre-vérités ? »
A
chaque fois que moi, enseignant et surtout là, adulte,
j’entends quelque chose de faux, je me tais et j’attends
(généralement pas très longtemps) qu’une parole d’un pair
vienne aller contre ces inexactitudes ou contre-vérités. Cette
parole du pair aura infiniment plus de poids que la nôtre car
elle portera un autre statut, celui d’un co-réfléchissant.
«
Comment fais-je si rien ne vient ? »
Une
telle situation ne m’est jamais arrivée. Dans ce cas, je
passerai alors à l’activité suivante et réfléchirai pour la
prochaine fois à une formulation différente ou à une autre
thématique.
« Comment puis-je justifier cette activité au regard du
programme et des horaires disciplinaires ? »
Comme
je l’ai déjà dit, il s’agit d’une activité qui va plus loin,
ou au moins ailleurs, qu’un apprentissage purement
disciplinaire. Si on accepte l’idée, fondamentale à mon sens,
qu’apprendre est une question de temps, de sens et de
transversal, en permettant de donner un temps à ce regard sur
notre condition humaine, on permet à nos élèves de trouver
leur place dans notre monde et dans l’humanité et d’une
certaine façon (ce n’est pas la seule), on leur donne une
autorisation implicite à entrer dans les savoirs plus
opératoires, qui leur sont bien sûr nécessaires.

Dessin
réalisé par Françoise Pillet
?
Nous avons demandé à Daniel Gostain quelle image il associait
à l’atelier de philosophie. « Des explorateurs, chacun équipé
différemment, qui s'apprêtent à entrer dans une forêt
vierge. »
Par
Béatrice Perache, CPE, Lycée Professionnel Erik Satie, Paris,
14ème, 2007-2008.
Béatrice Perache est à l’initiative du « club philo ». D’où
vient cette envie, quels enseignements en tirent-elles et
quels ont été les impacts de ce « club philo » ?
Le
projet a été de créer un « Club Philo » à
l’image des Cafés Philo, au sein d’un lycée professionnel
spécialisé dans le Tertiaire (filières Comptabilité,
Secrétariat et Services).
Nouvellement nommée dans l’établissement, j’ai pris le temps
d’observer les choses.
J’ai
projeté de mettre en place ce club suite à des constats très
simples :
-
1er constat ou postulat : je pars
tout d’abord d’une évidence : nos lycéens, parce que ce sont
des élèves et donc des jeunes gens en formation, ont un
potentiel intellectuel qu’il convient d’essayer de développer
au maximum. De plus, il s’agit ici d’élèves en lycée
professionnel, qui n’ont pas toujours bonne presse en termes
d’image intellectuelle et qui n’ont peut-être pas non plus une
bonne image d’eux-mêmes dans ce domaine. L’histoire, ici, nous
prouvera, qu’effectivement, peu d’entre eux se sont investis
dans ce club, notamment par « flemme intellectuelle »
justement, ce qui vient donc donner du crédit à cette image
largement répandue qu’ont les publics des lycées
professionnels. Pour autant, l’histoire nous prouve surtout
qu’il y a précisément, comme dans tout public d’élèves, une
partie d’entre eux (même s’ils ne sont pas toujours très
nombreux) qui lisent, s’intéressent, veulent discuter,
argumenter, s’interrogent et ont envie d’échanger. L’important
est donc, selon moi, sans tomber dans le discours démagogique
ou la vision angélique, de sortir de ce cliché selon lequel
les élèves de filières professionnelles ne seraient pas
enclins à la réflexion et à l’exercice intellectuel d’une
part ; et de ne pas omettre, d’autre part, que l’une des
principales missions de notre service public est, à défaut d’y
parvenir totalement, d’essayer au moins de proposer aux élèves
des cadres et des structures qui leur permettent le meilleur
épanouissement possible.
-
2ème constat : la Philosophie n’est
pas enseignée en lycée professionnel. D’où la possibilité, si
le désir est là bien sûr, de faire et d’imaginer quelque
chose dans ce domaine.
-
3ème constat : nos élèves, pris dans
leur quotidien, n’avaient donc pas de lieu ni de temps dévolu
à ce type d’activité, ou n’avaient semble-t-il pas pris le
temps de trouver ce type de lieu, ni à l’extérieur ni à
l’intérieur du lycée : le Club Philo pouvait donc être ce
temps et ce lieu.
Le
club, gratuit, a été ouvert à tout lycéen qui souhaitait
écouter, réfléchir et débattre.
L’idée
n’est donc pas venue d’eux mais de moi ; mon but était d’être
pragmatique : lancer ce club, le leur proposer et voir ce que
ça allait donner.
Chaque
séance a duré 1H30, le mardi soir après les cours, de 17H à
18H30, et s’est déroulée dans l’enceinte du CDI.
Il y a
eu au total 8 séances. La 1ère a eu lieu le 19
Février, la dernière s’est tenue le 27 Mai 2008.
Seuls
trois élèves ont finalement participé à ce club. Ce qui fait
très peu au regard du nombre mais beaucoup quant à l’impact
que cela a eu sur eux.
Les
thèmes ont été choisis au fur et à mesure que se déroulaient
les séances, essentiellement sur la proposition des élèves
eux-mêmes.
Ce club
a été animé par une Professeure de Philosophie, extérieure au
lycée, qui avait déjà animé dans un autre lycée professionnel,
à la demande des élèves cette fois-là, ce type de club.
Outre
le contenu des séances qui apparemment a passionné les
participants, le contact humain établi entre cette dame et eux
a fait que ceux-ci ont demandé à ce que le club se tienne
toutes les semaines et non pas toutes les quinzaines comme
cela avait été initialement prévu.
Je
retire de cette expérience innovante dans l’établissement de
nombreux enseignements :
-
Initier ce genre d’action en milieu scolaire nécessite un
investissement permanent : je ne crois pas que l’on puisse se
contenter de lancer une action et en faire le bilan en fin
d’année ; pour ma part, j’ai systématiquement rencontré
l’animatrice du club avant chaque séance ; je l’ai rappelée le
lendemain pour qu’elle me fasse un « topo » et me donne ses
propres impressions et ai vu régulièrement les élèves pour
simplement discuter avec eux de ce qu’ils retiraient du club.
Un suivi régulier me paraissait une nécessité, au vu
essentiellement de la jeunesse du projet, projet qu’il fallait
donc suivre de près dans les prémices de son développement.
L’idée était donc d’être présente sans l’être trop… laisser
cet espace et ce temps aux élèves et leur professeure, tout en
veillant discrètement au bon déroulement des choses.
- Un
« Club Philo », parce qu’il donne la parole aux élèves et
qu’il leur permet de réfléchir sur des sujets qui les
touchent, trouve nécessairement du succès ; quelque soit le
public scolaire, ce genre d’action trouvera toujours, je
pense, un public.
-
Développer le potentiel intellectuel et humain de nos élèves
était le premier but recherché : c’est une réussite totale, si
l’on se réfère aux témoignages croisés de leur professeure et
des élèves participants. Ce club de réflexion et de discussion
a permis à nos élèves de s’élever, semble-t-il…
- Le
deuxième objectif découlait du précédent : forger un esprit
critique, citoyen, via la pratique du débat (capacité à
écouter l’autre, réflexion personnelle et de groupe, prise de
parole, capacité à convaincre, etc.…). Là aussi, c’est un
succès indiscutable.
- Le troisième but était de proposer une
activité qui crée du lien, un autre type de lien, entre les
lycéens eux-mêmes d’une part et entre les lycéens et les
personnels d’éducation d’autre part, tous corps confondus. Il
aurait fallu qu’un nombre plus élevé d’élèves participe au
club pour voir si cela modifiait les choses dans ces domaines.
Quoiqu’il en soit, cela aura au moins permis à quelques
lycéens de faire connaissance et l’expérience mérite selon moi
d’être reconduite pour voir les développements possibles.
- Un
autre but était que les élèves s’approprient un peu plus le
lycée et en fassent un espace vivant, lieu de pratique de
citoyenneté. Même constat : plus de participants aurait sans
doute permis au lycée d’être un lieu de vie moins anomique.
Certains impacts sur le fonctionnement du lycée
étaient également attendus :
-
Que le CDI, au-delà de son fonctionnement
habituel, permette aux élèves de se réunir pour réfléchir et
débattre ensemble; étoffer également le rayon « Philosophie »
de nouveaux ouvrages. Objectifs atteints.
-
Qu’une réflexion naisse au sein de la Salle des
Professeurs sur l’intérêt ou non de créer dans l’emploi du
temps de la semaine, à l’intérieur des journées et non après
les cours, un temps dévolu aux activités péri-éducatives.
Envisager donc une autre structuration du temps scolaire et ce
à l’échelle du lycée tout entier. Le « Club Philo » aurait pu
aussi servir à cela mais cela n’a pas eu lieu : trois élèves,
c’est au final un très petit effectif mais l’on sait pourquoi
si peu d’élèves se sont investis dans ce club : ce sont des
lycéens, à l’emploi du temps bien fourni, et qui ont, comme
tous les adolescents de cet âge, une vie en dehors du lycée ;
le club se tenant après les cours, il y avait de fortes
chances pour que peu d’entre eux soient motivés pour rester
après 17H; bon nombre d’élèves m’ont dit que, si cela avait eu
lieu dans le courant de la journée, sur le temps de la pause
méridienne par exemple, ils seraient volontiers venus. Il est
donc certain que si ce club avait pu se tenir sur un autre
temps, il aurait eu un tout autre aspect : le nombre de
participants aurait très certainement modifié le cours des
séances, leur contenu, leur ton… Pas systématiquement
nécessairement en bien d’ailleurs : un trop grand nombre de
participants aurait peut-être rendu la tenue des débats plus
difficile; un nombre relativement restreint de participants
est donc peut-être une bonne chose, un bon format à retenir…
on peut juste regretter que seuls 3 élèves aient, pour le
coup, su ou pu profiter de ce club. Au final, le club n’a donc
pas pris une ampleur suffisante pour que cela engendre un
début de réflexion en Salle des Professeurs sur la nécessité
de revoir l’organisation du temps scolaire.
Quelques enseignements à retirer pour finir :
-
Le fait de passer, essentiellement, par les
délégués de classe, pour informer de la création de ce club,
n’a pas été suffisant pour donner l’envie aux jeunes de s’y
intéresser ; on s’est aperçu que, d’une part, l’information
n’avait pas toujours été donnée, et que les délégués n’avaient
pas auprès de leurs camarades, d’autre part, les arguments
nécessaires pour leur donner l’envie de s’y intéresser. Rien
ne vaut donc, apparemment, notamment lorsqu’il s’agit de faire
la promotion d’une activité qui sort de l’ordinaire, la
discussion directe, le passage de l’information de personne à
personne.
-
Il ressort de tout cela qu’un effort de
communication ou une recherche de nouveaux modes de
communication reste souhaitable.
-
Il ressort également de tout ceci qu’un
soutien, soit en Salle des Professeurs et/ou du Chef
d’établissement, favorise nécessairement le développement de
ce type d’activités péri-éducatives. La simple gestion du
quotidien n’offre pas toujours, cependant, aux uns comme aux
autres, la possibilité de consacrer du temps à ce genre
d’actions, pourtant si importantes dans la respiration des
établissements.
Le
mot de Madame Poumérolie, professeur de philosophie,
animatrice du « Club Philo »
"Le
club philo pratiqué cette année au lycée E.SATIE me semble
avoir bien rempli les attentes possibles de ce type
d'activités: des élèves motivés et actifs, ayant compris qu'il
ne s'agissait pas de bavarder mais de se questionner, de
réfléchir sur une notion et cela non pas seul mais avec les
autres. La qualité de l'écoute, les moments de vrai dialogue
ont été très fructueux. Leurs préoccupations ont été tournées
vers la vie en société, l'altérité voire la vie politique. Au
cours de ses 8 séances j'ai vu la progression de leur
réflexion, de leur capacité d'analyse. Ce qui m'a permis
d'introduire des lectures. Je pense que 3 ou 4 séances nous
aurait permis de mieux mettre en œuvre la démarche
philosophique. Ces jeunes m'ont beaucoup apporté. Je suis
disposée à poursuivre cette initiation à la philosophie, à la
culture dans laquelle celle-ci s'inscrit."
Bilan de chacune des séances du « Club Philo »
1ère
séance : A l’initiative du professeur, il est demandé aux
élèves s’ils ont quelque idée de ce qu’est la philosophie,
l’activité du philosophe.
Le
questionnement, l’étonnement, l’embarras apparaissent.
Il
est évoqué le début de la Philosophie ancré dans l’Antiquité.
La difficulté du langage, l’obstacle de la fausse immédiateté
sont analysés. Les élèves semblent convaincus que philosopher
est utile pour être plus homme qu’animal. Socrate, Platon,
Descartes viennent éclairer le propos de l’enseignante.
La
séance se clôt par un exercice : dit-on ce que l’on voit ?
A
partir d’une figure, cela permet d’annoncer l’objet de la
prochaine séance : les apparences sont-elles trompeuses ?
2ème
séance : Une des élèves a lu « Le monde de Sophie ».
Pourquoi ce titre : « Sophie » ? S’ensuit la recherche de
termes dans le dictionnaire de philosophie :
philosophie-sagesse-étonnement.
Le
débat continue sur le thème des apparences trompeuses et mène
à une réflexion sur les sens et sur l’opposition
traditionnelle apparence/réalité.
Les
élèves sont très actifs et choisissent pour thème de la
prochaine séance une question posée par l’un d’entre eux :
qu’appelle-t-on la vraie liberté ?
3ème
séance : L’élève qui avait proposé ce thème de réflexion
explique son choix. Il est aisé de lui montrer comment sa
question s’inscrit dans une réflexion philosophique sur la
liberté.
Nous étudions la fable de La Fontaine : « Le loup et le
chien ». Nous confrontons ce que les élèves dégagent de cette
analyse avec les définitions de la liberté de Montesquieu et
de Rousseau. La liberté se distingue du caprice et prend un
sens moral, politique.
Une
des élèves souhaite enchaîner sur le thème de la société,
probablement du fait qu’il a été question de la relation à
autrui.
4ème
séance : Pourquoi cette notion ? Qu’est-ce qui est en
question ? Vivre en société, c’est vivre en compagnie et non
pas seul.
Cela est-il naturel ou rendu nécessaire ? Quelles relations ?
Les
échanges, le lien social sont interrogés. Les distinctions
société-communauté sont analysées. L’individualisme, la
société de consommation préoccupent les élèves, qui en
viennent à aborder le thème de la solidarité.
Le
professeur propose, pour la prochaine séance, de réfléchir sur
le thème du mensonge (vérité). Ce thème de réflexion a
également été demandé par une des élèves pour la séance
prochaine. Un petit texte leur est transmis sur le sujet.
5ème
séance : Pourquoi cette notion ? Parce que dans les
discussions, cela revient souvent – comme un mode de relation
dans la société. La séance débute donc sur la notion de vérité
(théorique) puis sur la question de dire, ou non, la vérité
(pratique). Peut-on accepter le mensonge ? Qu’est-ce que cela
implique ? Quelle relation au monde ? A soi ? Aux autres ? La
réflexion est d’ordre moral : doit-on dire la vérité ? Doit-on
lutter contre le mensonge, la contrefaçon, la flatterie ?
Platon est à ce moment précis évoqué.
Nous lisons la fable de La Fontaine : « Le corbeau et le
renard ». Beaucoup de questions suivent : se mentir à
soi-même ? Etre de mauvaise foi ? Quelques références à Sartre
sont données. D’autres termes surgissent : « hypocrisie »,
« égoïsme ».
6ème
séance : « Qu’est-ce qu’un homme ? Dialogue de Léo, chien
sagace, et de son philosophe » : une situation d’hypocrisie y
est repérée. Une discussion autour de l’idée que la politesse
est nécessaire pour vivre ensemble s’ensuit. Tout cela éclaire
le thème des relations avec autrui, celui des relations dans
la société.
La
notion d’égoïsme intéresse tout particulièrement les élèves :
discussion sur le thème de l’ego et travail à partir d’un
extrait d’un texte de Kant : « Anthropologie du point de vue
pragmatique » : travail sur les différentes notions d’égoïsme
et notions contraires : pluralisme, altruisme.
Un
des élèves veut revenir au politique, en discutant notamment
de la dictature.
7ème
séance : Réflexion sur les notions d’ordre, d’autorité, de
règles, de lois. Référence à Pascal pour distinguer des
ordres : Ordre ? Hiérarchie ? Désordre ? Justice ?
La
discussion, à l’initiative d’un élève, s’oriente vers la
notion de dictature. De par son expérience personnelle, il
évoque l’Etat, la violence. Ce même élève ayant lu « L’idiot »
de Dostoïevski, il a été question préalablement de cette idée
d’idiot.
Le
thème choisi, pour la dernière séance, est celui de la
culture.
8ème
séance : Notions de culture, d’héritage, de transmission des
traditions et des coutumes, de la production des règles. La
venue récente au lycée de jeunes Inuits permet d’échanger sur
les notions de culture et de nature, d’héritage, d’hérédité.
L’idée s’énonce que défendre un instinct naturel relève sans
doute de la culture.
L’amour occupe la seconde partie de la séance. Evocation des
clichés, des images transmises dans les contes, la
littérature, le théâtre… Amour-passion, amour-possession,
amour-jalousie, amour-fusion ? Une référence au « Banquet » de
Platon est introduite.
Bekhan et Laëtitia viennent juste de terminer leurs épreuves
de terminale BEP. Nous sommes en juin 2008. Ils sont en
filière comptabilité et font partie des trois élèves qui
participaient au club philo mis en place au lycée
professionnel Erik Satie.
Ils
ont accepté de nous rencontrer et de répondre à quelques
questions. Leur enthousiasme et leur lucidité montrent à quel
point de telles initiatives sont heureuses. Alors, pourquoi
vouloir faire de la philo en lycée professionnel ?
Si
vous deviez présenter le club philo à quelqu’un qui ne sait
pas ce que c’est, qu’est-ce que vous lui diriez ?
Laëtitia : Je dirais que c’est un atelier enrichissant. Etant
donné que nous n’avons pas de philosophie au programme, ce qui
est dommage, c’est bien qu’on puisse en faire à l’extérieur.
Cela nous apprend à réfléchir sur soi-même et le monde qui
nous entoure.
Est-ce que vous auriez aimé avoir des cours de philo cette
année ?
Laëtitia : Oui parce que c’est intéressant. Cela développe
notre faculté de réflexion. Ce n’est pas un cours théorique.
Bekhan :
Oui car cela nous permet d’avoir un point de vue et un regard
sur le monde différents. Nous n’avons pas réellement la
possibilité de débattre dans les autres cours.
Qu’est-ce qui vous intéresse dans le club philo ?
Bekhan :
Ce n’est pas un cours comme les autres. On n’est pas obligé
d’y assister. On a vraiment envie de venir et ceux qui
participent le veulent vraiment. En cours, il y a toujours
quelqu’un qui n’écoute pas, qui parle, qui ne veut pas être là
et qui laisse passer les choses.
Laëtitia : Les cours, il se trouve toujours quelqu’un qui ne
va pas aimer. La philosophie si on n’a pas envie d’apprendre,
cela ne marche pas. Cela peut-être ennuyeux pour certains car
ils ne veulent pas penser par eux-mêmes. Dans la société, les
gens sont très habitués à ce que l’on pense pour eux, à ce que
l’on réfléchisse pour eux. Il y a beaucoup de prêt à penser.
Comment étaient décidés les sujets dont vous alliez discuter ?
Laëtitia : En fin de séance, on donnait une idée pour la
séance d’après et on avait le temps d’y réfléchir pendant la
semaine, ce que l’on faisait d’ailleurs !
Quels sujets vont ont le plus intéressés ?
Bekhan :
Un sujet que j’ai proposé : l’Etat et la société. C’était pour
essayer de comprendre, cela implique pleins de questions. Par
exemple, la question de savoir si la démocratie existe
vraiment, si on peut permettre aux gens de tout exprimer.
Laëtitia : J’ai proposé un sujet qui était : l’amour est-il un
phénomène social ? Cela m’intéressait. Ce qui est intéressant
dans le club philo, c’est que ce sont les différents avis des
autres qui permettent de se forger son propre avis et de
confronter ce que l’on pense à ce que pensent les autres.
Est-ce que vous avez lu des livres philosophiques en dehors du
club philo ?
Laëtitia : J’ai lu La philosophie expliquée à ma fille
de Roger Pol-Droit. Je voudrais aussi lire pendant les
vacances d’autres livres dont il y a les références dans un
dictionnaire de philosophie que j’ai feuilleté.
Bekhan :
J’ai lu une biographie sur Karl Marx, le livre Les grandes
questions de la philosophie, Le Livre noir du
communisme et L’Idiot de Dostoïevski qui traite du
caractère de l’homme et de ses capacités à agir.
Pourquoi à votre avis, n’y a t-il pas de philosophie en lycée
professionnel ?
Laëtitia : Je pense que la majorité des élèves en lycée
professionnel cherchent une scolarité facile qui leur permette
de trouver un travail rapidement. Or, il n’y a pas beaucoup de
jobs qui demandent une capacité à philosopher. C’est dommage,
car je pense que ce serait bien d’étendre la philosophie au
lycée professionnel. Il y a des gens, comme moi, qui ne sont
pas en lycée professionnel parce qu’ils le veulent. Selon moi,
la philo est aussi importante que le français. Cela nous
permet de réfléchir dans toutes les situations.
Bekhan :
La philosophie nous permet de grandir et de devenir des
citoyens et non pas des gens qui ne sont pas autonomes et qui
vont se faire manipuler. Certains élèves du lycée disent que
la philosophie, c’est pour les vieux.
Pourquoi vous êtes-vous intéressés à la philosophie ?
Laëtitia : A l’ origine, je voulais faire de longues études
pour faire de la philosophie. Cela fait pas mal d’années que
je pense à la philosophie. Au collège, un prof de français m’a
donné envie de faire de la philo parce que cette personne nous
faisait réfléchir. C’était comme un maître spirituel pour
moi !!
Bekhan :
Moi aussi je voulais faire de la philo. Je me suis intéressée
à la philo car je m’intéresse à la société. J’aime aussi la
psychologie même si je sais qu’il y a une sorte de guerre
entre les philosophes et les psychologues. Pourtant, pour moi,
c’est lié. La philosophie étudie la vie et l’homme et la
psycho c’est à peu près pareil.
Que
pensent vos amis de votre participation au club philo ?
Laëtitia : La plupart des gens me disent « t’as de la chance
de ne pas faire de philo au lycée pro et t’en fais quand
même ! »
Bekhan :
Mes amis disaient que je perdais mon temps. Ce sont des gens
qui vivent sans savoir !
Compte-rendu de rencontre
Dans
le cadre du Réseau d’Aides Spécialisées aux Elèves en
Difficulté (RASED) mis en place à l’école rue de Tanger,
Nadira Anacléto et Josette Alcalde ont mis en place des
ateliers philo avec des élèves dénommés « ingérables » et pour
lesquels violence et insultes étaient les moyens d’expression
privilégiés. Elles co-animent ces ateliers. A tour de rôle,
l’une prend des notes tandis que l’autre gère le débat. Au
début, les élèves, de cycle 3, s’exprimaient, mais
n’échangeaient pas ensemble : comment alors l’échange a-t-il
été possible ? Comment s’est construit cet espace pour des
élèves dont la parole, bien souvent, n’est pas prise en
compte et dont les réactions habituelles sont marquées parla
violence, physique et verbale? Compte-rendu et témoignage de
deux rencontres riches d’enseignement.
La mise
en place des ateliers philo dans le cadre du RASED de l’Ecole
primaire rue de Tanger a été proposée par Nadira Anacléto,
maître E, et Josette Alcalde, maître G, pour tenter de
remédier, par une aide transversale, à la violence et les
incivilités qui régnaient dans l’Ecole. Il ne s’agissait pas
de résoudre tous les problèmes mais de permettre à certains
élèves, les plus en difficulté mais aussi, très souvent les
plus violents, de trouver un espace de parole, un espace où
ils apprenaient à s’exprimer sans violence, à réfléchir sur
des thèmes de réflexion plus relevés. Ce sont en effet souvent
des élèves dont la parole ne fait pas sens. Il est donc
nécessaire d’aménager un espace où leur parole aura un poids.
Comme
elles l’expliquent « Par le biais des ateliers philo, il
s’agissait de proposer aux élèves d’explorer leur propre
capacité à élaborer des réponses aux grandes questions morales
et métaphysiques qui préoccupent les hommes de génération en
génération. »[7]
Les fondements théoriques qui justifient la pratique des
ateliers de philosophie
Par
Nadira Anacléto et Josette Alcalde
L’expérience des ateliers de philosophie amène à repérer et
privilégier cinq apports qui fondent la spécificité de la
méthode :
1.
L’enfant y fait l’expérience particulière de lui-même en
tant que lieu du cogito. Il s’y découvre porteur de cette
dimension fondamentale de l’être qu’est la pensée dont on
est soi-même la source.
2.
Son statut social inégalitaire par rapport aux adultes s’en
trouve considérablement modifié. Confronté aux problèmes les
plus fondamentaux qui préoccupent les hommes, il est
implicitement invité à faire partie du club de ceux qui
cherchent à rendre la terre plus habitable, la vie plus
vivable.
3. La
pratique qui consiste, dans un cadre collectif, à s’entendre
émettre des hypothèses sur des problèmes majeurs, correspond
à un nouveau vécu de la vie groupale scolaire. C’est
l’expérience du groupe cogitant.
4.
L’enfant découvre que sa parole se double d’un travail
invisible de la pensée, « le langage interne » dont la
conscientisation est un important facteur.
5.
Chacun, implicitement, est mis au défi de mettre de l’ordre
dans ses pensées sur le monde. Cette sollicitation de
recherche de concepts explicatifs l’engage dans un travail
permanent de dépassement des réponses acquises et devient le
lieu de découverte – stimulante et non dépressive – de la
complexité de la pensée, de ses ouvertures er de ses
limites.
Les
élèves qui participent aux ateliers[8]
ne sont jamais plus de douze et sont installés en cercle. Au
départ, ils étaient uniquement assis sur des chaises, sans
table. Puis, des tables ont été installées car les animatrices
se sont rendues compte que s’il n’y avait pas de supports
physiques, les élèves se trouvaient dans une disposition
angoissante, leur parole était trop proche et le trou entre
les chaises leur apparaissait angoissant, un « gouffre » selon
Josette Alcalde qui ajoute « avec les tables, la parole est
plus « assise », cela crée un sentiment de protection ».
Concernant leur rôle, les animatrices expliquent qu’au départ,
suivant en cela la méthode développée par Jacques Lévine,
elles n’intervenaient pas, ne participaient pas du tout. Mais,
elles se sont rapidement rendues compte de la nécessité de
relancer. « Nous sommes comme un contenant et un soutien »
expliquent-elles, en précisant cependant qu’à aucun moment
elles ne donnent une réponse qui pourrait apparaître comme La
bonne réponse. Elles estiment que lorsqu’elles n’intervenaient
pas, cela appauvrissait le débat. « Il faut savoir prendre des
libertés avec la méthode » explique Nadira Anacléto.
Au
début, lors des débats, les élèves collaient trop à leur vécu.
Elles ont alors choisi des thèmes plus conceptuels. « Ainsi,
les élèves ont découvert que ce qui les préoccupaient étaient
à portée de leurs mots »
Le
dispositif est relativement simple. Lors de la première
séance, elles expliquent : « Il est important de dire aux
enfants, dans un langage simple, qu’on va faire de la
« philosophie », c’est-à-dire qu’on va apprendre à réfléchir
sur des questions que se posent les hommes depuis très
longtemps. Apprendre à réfléchir signifie qu’on va prendre son
temps pour penser, avant de parler, que tout le monde n’est
pas obligé de prendre la parole au cours d’une séance et qu’il
n’y a pas de bonnes ou de mauvaises réponses aux questions sur
lesquelles on réfléchit. Voilà ce que nous leur disons :
« Nous allons faire un atelier de philosophie. Faire de la
philosophie c’est réfléchir à un sujet qui intéresse le monde
entier. Il faut oublier qu’on est élève de l’école et penser
qu’on est une personne du monde qui s’intéresse au monde. Il
n’y a pas de bonne ou de mauvaises choses à dire. Je ne vais
plus parler pendant dix minutes. Je vais donner le sujet et
vous commencerez à réfléchir pendant trois minutes, en
silence. Ensuite, vous prendrez la parole quand le bâton de
parole sera en votre possession. Vous ne pourrez pas parler si
vous ne l’avez pas. » »[9]
Elles
racontent qu’au début, les élèves étaient souvent anxieux de
ces quelques minutes de silence à réfléchir seul et que ce
temps était alors très difficile à tenir. « Certains avaientt
besoin de parler tout de suite. » Au fur et à mesure, ce
problème s’est résorbé et le temps de silence a été tenu.
La
parole, lors de cet atelier est régie par un bâton de parole
qui circule de proche en proche. Sa fonction symbolise la Loi,
l’ordre qui concerne la place de chacun parmi tous. Le bâton
est passé pendant deux ou trois tours. Vient ensuite le temps
de la synthèse. « A partir de ses notes le synthétiseur (qui
est une des deux animatrices) formalise et généralise la
pensée du groupe. Un retour informatique est fait et affiché
dans les classes. Nous leur demandons aussi:
« Certains ne parlent pas, pouvez-vous dire pourquoi ? Est-ce
que vous vous retrouvez dans ce qui vient d’être dit ? »»[10]
Au
niveau des impacts de ces ateliers, ils sont assez importants.
Un des problèmes des élèves de cette école, est, toujours
selon les animatrices, qu’ils ne font pas la différence entre
eux, les enfants, et les adultes. Au début des ateliers,
certains élèves pouvaient interrompre tout le monde pour
demander à l’une des deux animatrices « t’as un mari toi ? »,
en totale inadéquation avec ce qui se disait. Il s’agit alors
de leur faire accepter la relation dissymétrique. Ainsi, lors
des ateliers philo, les animatrices gardent leur distance,
mais créent une relation de confiance, et apparaissent ainsi
comme un soutien. Les ateliers philo permettent de leur faire
comprendre que le monde et les relations humaines sont plus
complexes que la simple relation de violence, par laquelle ils
répondent au monde. Il s’agit de faire l’apprentissage du
complexe, ce qui aboutit à la prise de conscience et à la
réflexion.
Elles
expliquent que les élèves les percevaient comme des personnes
qui leur voulaient du bien, certains – qui ne faisaient pas
partie des ateliers – leur disaient même « Mais pourquoi tu ne
me prends pas à l’atelier ? » De plus, les élèves acquéraient
« une meilleure image de soi, la capacité à dialoguer
(écouter, respecter la parole de l’autre, la transformer),
avoir amélioré ses compétences langagières, pouvoir établir un
rapport différent au savoir. »[11]
Ainsi,
l’atelier philo apparaît comme un moment à part, non scolaire,
où n’existent ni jugement positif, ni jugement négatif, ce
dont les élèves n’ont pas l’habitude. Petit à petit,
expliquent-elles, ils ont accepté de ne pas avoir la même
opinion sans que cela ne déborde dans la violence. Elles ont
également observé que la posture corporelle des élèves a
changé : d’avachis, ils se sont petit à petit redressés.
Par
moment cependant, de graves problèmes, notamment de violence
verbale – mais parfois aussi physique – ont émergé. Ce fut
par exemple le cas lorsque le thème de la croyance – thème
éminemment philosophique – fut abordé. Une jeune fille a
expliqué qu’elle était athée et trois jeunes garçons se sont
jetés sur elle pour l’étrangler. Dans ces cas là, elles
étaient obligées d’arrêter l’atelier et de recadrer. Elles
expliquent qu’il est alors important de dire aux élèves qu’il
ne s’agit plus de l’atelier philo, pour qu’aucune confusion ne
soit possible.
Par
ailleurs, Nadira Anacléto et Josette Alcalde travaillent en
étroite collaboration même si elles regrettent qu’il n’existe
quasiment aucun travail d’équipe dans l’école sur la question
des ateliers philo. Quelques enseignants estimaient que ce
n’étaient pas utile. Elles se sont tout de même aperçues que
certains autres étaient surpris, dans le bon sens, de
l’attitude d’élèves participant aux ateliers. Cela leur
permettait d’avoir une autre image d’eux. Ce qui a conduit
plusieurs enseignants à mettre en place ce type d’ateliers
dans leur classe et à attendre ce moment avec impatience.
Pendant
le temps de l’atelier, au fur et à mesure des séances, s’est
construit un véritable échange entre tous les enfants. Bien
qu’au début jugement de valeurs et moqueries avaient cours,
cela s’est fortement atténué. Les animatrices pensent que les
élèves se trompent sur ce que l’on attend d’eux à l’école. Il
est vrai qu’il existe de bonnes réponses à apporter, mais cela
n’est pas vrai dans toutes les matières. De plus, même quand
il s’agit d’apporter une bonne réponse, il y a souvent
plusieurs chemins pour y parvenir. Elles pensent qu’il y a
« un blocage dû à cette recherche de la bonne réponse, parce
que celle-ci a un côté magique. » Ainsi, se crée à l’école, un
fossé entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas et les
élèves n’ont pas de plaisir à réfléchir. Elles posent alors
cette question qui invite à réfléchir : « Qu’est-ce qu’a fait
l’école pour que les enfants n’y pensent pas, n’y aient pas
plaisir à penser ? »
Une alternative aux ateliers philo : la revue de presse
Nous
avons proposé une revue de presse à une classe de CM2 avec
laquelle nous avions travaillé l’année passée en atelier
philo. Les élèves nous paraissaient bloqués dans leur
expression et la question du support de réflexion s’est
posée.
Pendant dix séances, un groupe de six enfants est venu
travailler dans la salle d’adaptation. Nous leur
fournissions le journal quotidien gratuit du jour. Nous
avons gardé – comme lors de l’atelier philo – le temps de
réflexion personnel d’environ cinq minutes. Les élèves
devaient feuilleter le journal et choisir un article ou un
sujet qui les intéressait. Ensuite, à tour de rôle, ils
exposaient le contenu de l’article puis justifiaient leur
choix. Dans un deuxième temps, nous avons prévu un vote pour
le sujet de la discussion (durée 10 minutes).
Nous
participions à notre tour, comme membre du groupe. Comme
dans l’atelier philo, nous cherchions à faire émerger une
pensée questionnante.
Ce
dispositif nous a semblé plus sécurisant pour ce type
d’enfants en grande difficulté scolaire et comportementale.
Le fait de leur confier un journal d’adulte et le fait
d’avoir la possibilité de l’emporter a été très investie.
Nous
avons pu remarquer à l’issue des séances que les enfants
prenaient la parole plus facilement, qu’ils pouvaient parler
de choses plus personnelles, faire des liens avec leur vécu
familial et par rapport à l’actualité. Par exemple : le fait
que l’ex-amant de Laure Manadou ait mis des photos d’elle
sur Internet.
Ils
étaient très étonnés que l’on puisse parler de l’actualité,
parfois délicate, à l’école. La question du respect de
l’intimité, des relations amoureuses, rejoignaient alors de
vraies questions philosophiques. Ils en vinrent à choisir
des sujets plus profonds et abandonnèrent le foot, les
sports en général.
Ils
ont pu admettre l’idée qu’il n’y a pas de bonnes réponses et
qu’alors, le débat se justifiait. Conséquence dans la
classe : la maîtresse a pu faire des séquences à l’oral de
plus de cinq minutes et obtenir des points de vue différents
sans que cela engendre des débordements. Elle a constaté
qu’à l’écrit, ils proposaient plus d’idées.
En
conclusion, dans le cas de classes difficiles, nous pensons
que cet atelier pourrait être un préalable à l’atelier philo
car il permet de ne pas affronter d’emblée l’intime tout en
proposant un investissement personnel. La question du
support est alors très importante car elle instaure une
distance de l’objet à la pensée. L’élève se sent moins en
danger. Cet atelier prépare au collège en aidant la pratique
de la mise en mots de la pensée.
Par
Nadira Anacléto (maître E) et Josette Alcalde (maître G),
RASED[12],
Ecole rue de Tanger (Paris 18è)

Dali,
Persistance de la mémoire, 1931.
?
Pour Josette Alcalde, l’atelier philo lui évoque ce tableau
car « cela représente pour moi la subjectivité de la pensée et
la vision différente que peuvent exprimer les personnes à
partir d'une même réalité. »

Magritte, La Reproduction interdite, 1937.
?
Se regarder dans le miroir et se voir de dos… Comme aller
au-delà des apparences… N’est-ce pas un des enjeux de la
philosophie ?
Compte-rendu de rencontre
Rencontre avec les enseignantes de l’Ecole primaire Riblette,
Michèle Touzanne et Julie Michielsen, Paris, 20ème.
Comment mettre en place des ateliers philo pour plusieurs
demi-classes dans une école primaire ? Qu’est-ce qui donne
envie à une équipe de mettre en place ce type de dispositif ?
Qu’en résulte-t-il ?
A
l’école Riblette, des ateliers philo ont été mis en place
depuis quatre ans avec les quatre CM2. L’idée est venue car
quelques élèves turbulents perturbaient le cours. L’atelier
philo, espace différent au sein de la classe, est alors apparu
comme un des moyens pour régler ce problème.
Organiser un atelier philo pour plusieurs classes demande un
sérieux effort de coordination. Surtout lorsque l’on souhaite
former des groupes de huit ou dix élèves maximum.
Dans
cette école, des professeurs d’EPS de la ville de Paris
viennent toutes les semaines pour animer le cours de sport.
C’est sur ce moment que les ateliers ont lieu, pendant trois
quart d’heure. Parfois , cependant, les professeurs ne peuvent
pas venir et c’est alors toute l’organisation qui est
modifiée.
Les
ateliers philo de l’école Riblette sont animés, interactifs,
vivants. Les élèves semblent s’y sentir bien, les paroles
fusent, les désaccords s’expliquent, la pensée se construit.
Les élèves sont disposés en cercle dans leur classe
habituelle, mais parfois aussi dans la « salle des maîtres ».
La plupart du temps, le texte qui sert de support à la
discussion a été préalablement travaillé lors du cours de
français, afin que les problèmes de compréhension soient
résolus et qu’il soit ainsi possible de passer directement au
débat.
L’enseignante a une place importante dans le groupe. Elle
relance, questionne, fait préciser, prend des notes pour le
compte-rendu donné ensuite aux enfants. D’ailleurs, les
enseignantes tiennent beaucoup à cette présence.
Aucune
méthode stricte n’est appliquée. Ici, l’adaptation aux élèves
est de rigueur. Par contre, les enseignantes tiennent à la
richesse des supports : fables, contes, films, tableaux,
poésie, etc. Tout est bon pour penser !
Et les
élèves, qu’en disent-ils ? « Ils adorent l’atelier philo
autant que l’EPS, quand il n’y a pas l’atelier, c’est autant
un drame que quand il n’y a pas l’EPS ! » nous explique
Michèle Touzanne. D’ailleurs, certains qui arrivent au collège
réclament l’atelier philo. Certains enfants les plus en
difficulté s’expriment lors de l’atelier, alors qu’en classe
ils sont souvent silencieux. Et parfois, ce qu’ils disent est
étonnant et permet de les considérer sous un autre jour. « On
n’oblige personne à parler » rappellent Julie et Michèle. Mais
elles constatent cependant que même s’il y en a qui ne parlent
pas, ils prennent tout de même conscience qu’ils peuvent
penser. « C’est un des rares moments où il n’y a pas de bonne
réponse et où les élèves ne sont pas jugés. »
Ces
ateliers ne pourraient avoir lieu sans cette volonté et cet
enthousiasme commun que l’on ressent en parlant avec ces
enseignantes. Le travail de groupe, la cohésion qui règne y
sont sans aucun doute pour beaucoup.
Ainsi,
l’atelier philo est dans cette école un espace intermédiaire,
un lieu où il est possible de travailler des choses
différentes des choses scolaires tout en conservant une visée
qui est le travail oral, réflexif.
Exemple de support utilisé lors d’un atelier philo à l’Ecole
Riblette
L’éducation d’un sage
Un
vieux sage avait un fils qui ne voulait sortir de sa maison,
car il était complexé par son physique. Il craignait que
l’on se moque de lui. Son père lui expliqua alors qu’il ne
fallait jamais écouter les gens et qu’il allait lui en
donner la preuve.
-Demain, lui dit-il, tu viendras avec moi au marché !
Tôt
de bon matin, ils quittèrent la maison, le vieux sage sur le
dos de l’âne et son fils marchant à ses côtés. Quand ils
arrivèrent sur la place, des marchands ne purent s’empêcher
de murmurer :
-Regardez cet homme. Il n’a aucune pitié ! Il se repose sur
le dos de l’âne et laisse son pauvre fils à pied. Le sage
dit à son fils :
-Tu
as bien entendu ? Demain, tu viendras avec moi au marché !
Le
deuxième jour, le sage et son fils firent le contraire : le
garçon monta sur le dos de l’âne et le vieil homme marcha à
ses côtés. A l’entrée de la place, les mêmes marchands
étaient là :
-Regardez cet enfant qui n’a aucune éducation, dirent-ils.
Il est tranquille sur le dos de l’âne, alors que son pauvre
père doit se traîner dans la poussière. Si ce n’est pas
malheureux de voir pareil spectacle !
-Tu
as bien entendu ? dit le père à son fils. Demain, tu
viendras avec moi au marché !
Le
troisième jour, ils partirent à pied en tirant l’âne
derrière eux au bout d’une corde.
-Regardez ces deux imbéciles, se moquèrent les marchands.
Ils marchent à pied comme s’ils ne savaient pas que les ânes
sont faits pour être montés
-Tu
as bien entendu ? dit le sage. Demain, tu viendras avec moi
au marché !
Le
quatrième jour, lorsqu’ils quittèrent la maison, ils étaient
tous les deux juchés sur le dos de l’âne. A l’entrée de la
place, les marchands laissèrent éclater leur indignation :
-Quelle honte ! Regardez ces deux là ! Ils n’ont aucune
pitié pour cette pauvre bête.
Le
cinquième jour, ils arrivèrent au marché en portant l’âne
sur leurs épaules.
Mais
les marchands éclatèrent de rire :
-Regardez ces deux fous qui portent leur âne au lieu de le
monter.
Aussi
le sage conclut-il :
- Mon
fils, tu as bien entendu, quoi que tu fasses dans la vie,
les gens trouvent toujours à critiquer. C’est pourquoi tu ne
dois pas te soucier de leur opinion : fais ce que bon te
semble et passe ton chemin.
D’après un conte persan
Extrait des Philofables de Michel Piquemal , Philippe
Lagautrière, Albin Michel
Exemple de questions à poser pour lancer le débat
philosophique :
« Tu
ne dois pas te soucier de leurs opinions, fais ce que bon te
semble et passe ton chemin ! »
1.
Que penses-tu de ce conseil ?
2.
Qu’est-ce que « l’opinion ? »
3.
Peut-on suivre ce conseil et « appartenir au groupe ? »
Par
Dominique Pellan[13],
Formatrice ASH à l’IUFM de Paris.
Ces
deux dernières années, Dominique Pellan a mis en place des
formations aux débats à visée philosophique pour les
enseignants. Pourquoi une formation est-elle indispensable ?
Et quelle formation ?
Devant
la multiplicité des pratiques et des écrits « les nouvelles
pratiques philosophiques » connaissent un essor justifié dans
le milieu de l’éducation. Les praticiens sont en demande de
formation. Cette demande se retrouve aujourd’hui au niveau des
IUFM et des centres de formation à l’animation. Il devient
donc urgent de penser à la façon de former à la pratique
philosophique.
Praticienne depuis de nombreuses années, ma formation s’est
faite au cours de rencontres, d’écrits, de colloques, de
séminaires. Les différents courants, les apports théoriques
m’ont permis d’enrichir mon « savoir faire » et de faire des
allers et retours entre théorie et pratique.
Riche
de mon expérience, ma pratique s’est adaptée en fonction des
lieux, des situations et des publics.
Ma
profession m’a permis de rencontrer tout type de publics,
adolescents en difficulté au collège, enfants avec un handicap
mental, élèves d’école élémentaire. A chaque fois en fonction
des publics il fallait repenser le dispositif : une question
avec des non-lecteurs, un dispositif coopératif avec un
président de séance, un reformulateur pour certaines classes,
un texte avec des questions pour des collégiens, 10 minutes au
départ avec un bâton de parole juste pour attiser leur
curiosité avec des adolescents en atelier relais, etc.
Depuis
trois ans, dans mon cadre professionnel, on m’a demandé de
former des enseignants à la discussion philosophique
principalement des enseignants spécialisés ou d’intervenir par
exemple dans des stages sur le « débat ».
Ces
différentes demandes m’ont permis de me poser la question en
termes de formation :
Quelle
formation doit-on donner aux praticiens ? Quelles compétences
peut-on, veut-on développer chez l’animateur ?
Dans
quel cadre rentre cette formation ? Institutionnelle ou non ?
Que
cherche-t-on dans une discussion philosophique ?
Quel
est le postulat de départ ? Question, texte ….
Où se
place le « philosophique » dans la discussion et comment
savoir si la discussion est philosophique ?
Quelle
différence de formation entre une initiation et un
approfondissement ?
Ces
différentes interrogations m’ont amené à réfléchir à une
formation aux pratiques à visée philosophique qui pourrait se
décliner en quelques points que je vais évoquer ici
Les
différentes courants et théories
On ne
peut pas se passer de clarifier le cadre théorique dans
lequel ces pratiques s'inscrivent.
Il y a
d’abord l’historique de ces pratiques : les pionniers et puis
ensuite les différents courants et auteurs de nombreux
ouvrages de référence : Matthieu Lipman d’abord avec, à partir
des années 1970,ses romans, la cueillette des questions, le
vote, la discussion et la communauté de recherche pour
travailler le raisonnement chez l’enfant ; Jacques Lévine, qui
interroge le rapport au monde de l’enfant avec un dispositif
différent ; Michel Tozzi qui nous a éclairé sur l’oral
réflexif avec un dispositif coopératif ; Oscar Brenifier sur
le problématiser et bien d’autres encore.
Ces
différents auteurs nourrissent notre pratique et alimentent
tour à tour notre réflexion. Dans une formation, il faut
donner l’éventail et la connaissance de tous ces courants.
Chacun de ces auteurs a contribué et contribue encore à la
construction de cet édifice philosophique car c’est peut-être
une révolution que nous sommes en train de vivre aujourd’hui,
on ne peut donc pas se passer d’une interrogation sur l’essor
de nos pratiques.
Cette
interrogation sur ce développement assez rapide des pratiques
philo, me semble indispensable car il nous met en
questionnement et en doute. N’est-ce pas là le propre du
philosophe ? Pourquoi cet engouement ? Et cela ne se passe
pas seulement en France. L’étude du contexte européen et
international en devient par là même indispensable.
Ces
cadres théoriques vont de pair avec un dispositif particulier
et nous donne la possibilité d’expérimenter leur mise en
œuvre dans la pratique de l’animation
Quelle
compétences va –ton chercher à développer chez l’animateur ?
Installer entre les participants une « communauté de
recherche » où chacun s’essaye à son tour à l’animation
permettra de construire ces compétences. L’enseignant n’est
plus là dans la transmission d’un savoir. Il est dans une
posture différente, Le cadre de la discussion doit être posé
dans le respect des règles. Mais l’enseignant tout en étant
garant du cadre, doit apprendre à se mettre en retrait,
accepter les silences, reformuler, chercher à introduire le
doute, mettre en accord, mettre en désaccord, faire passer
d’une négation à une affirmation, pour que puisse émerger « le
philosopher » c'est-à-dire le conceptualiser, le
problématiser, l’argumenter dans la discussion.
Mais
cela ne suffit pas. Il faut aussi que l’animateur sache faire
passer du particulier à la généralité, de la généralité à
l’universalité car c’est là aussi que se situe la philosophie.
Elle est dans cette curiosité que les enfants ont du monde,
dans cette interrogation qu’ils partagent enfin ensemble sur
l’aventure de l’humanité et les relations humaines.
Toutes
ces compétences s’affinent au fur et à mesure de la pratique,
en faisant, en regardant faire, en analysant. On s’interroge
aussi sur les mots qui deviennent objet d’étude
Je
pense à une discussion sur « Bon à rien » et « Bon en rien ».
Ces deux petits mots « à » et « en » qui n’ont l’air de rien
mais qui mis entre « Bon » et « rien » changent tout le sens.
En effet, est-ce c’est la même chose d’être « bon en rien »
et « bon à rien » ?
La
question aussi à son importance : travaille-t-on la définition
d’un concept « qu’est-ce que l’amitié » ou cherchons nous des
réponses « pourquoi rêve-t-on » …On aura pas du tout la
même
discussion en fonction du choix de la question : pourquoi
rêve-t-on ? Qu’est-ce que le rêve ? A quoi sert le rêve ?
Il peut
aussi y avoir des questions avec des présupposés. Il faut donc
apprendre à les mettre à jour. C’est pourquoi une discussion
se prépare et on ne peut dans une formation passer à coté d’un
contenu notionnel, de donner les moyens aux participants
d’acquérir une culture philosophique permettant de repérer et
de traiter des problématiques pouvant faire l’objet d’une
approche philosophique.
Des
connaissances philosophiques, des connaissances sociales et
psychosociales (dynamique de groupe, place de l’individu dans
le groupe…) et des connaissances sur la psychologie de
l’enfant (développement du jugement, du concept, etc.) C’est
dans le croisement de ces connaissances que se placent les
compétences des animateurs. Cette transversalité permettra
aussi de préciser dans quel cadre se placent ces pratiques :
cadre scolaire, cadre pédagogique, disciplinaire, transversal,
maîtrise de l’oral, construction de la pensée, citoyenneté,
prévention de la violence …)
Cette
formation est presque pensée dans l’idéal…
Idéal
de temporalité aussi car il faut du temps pour se former, du
temps dans la pratique philo. Il faut aussi laisser du temps à
la pensée, du temps au praticien pour se construire, pour
expérimenter, du temps pour laisser les besoins émerger.
Parfois ne on travaille qu’une de ces entrées. C’est aussi en
analysant les compétences de l’animateur que l’on sent les
« besoins » de connaissances théoriques, philosophiques
émerger. Cet aller retour entre théorie et pratique me semble
important pour avoir une attitude réflexive sur sa pratique.
Toutefois on peut penser qu’une formation exigeante et
rigoureuse reprenant les aspects que je viens d’évoquer
rapidement pourrait être aussi pensé avec une éthique
philosophique. C'est-à-dire : y a-t-il une éthique à donner à
ces formations au vu de l’essor de ces pratiques
philosophiques ? C’est une question que l’on peut se poser, je
suis en recherche par rapport à cette question
En tant
que formateur, comme tout formateur dans n’importe quel
domaine, nous avons le devoir de nous poser la question de
« la transmission » et de son devenir. Mais peut-être encore
plus nous, praticiens philo, car il en va du devenir de nos
pratiques, de leur reconnaissance.
Mais
surtout pour l’avenir de nos enfants, de nos élèves, pour qu’à
l’école ou ailleurs, ils puissent trouver un lieu où est
discuté le sens et les valeurs de l’humanité, un lieu où ils
peuvent développer leur jugement, affiner leur sens critique
dans un respect mutuel et une prise en compte de la parole de
l’autre.. . Pour que nous ayons, dans l’avenir, des enfants
philosophes dans nos écoles et surtout des citoyens
responsables dans nos cités
Quelques
questions à Dominique Pellan.
D’après ce que vous dites, la mise en place d’ateliers philo
nécessite de connaître quelques notions philosophiques.
Pensez-vous qu’il faille avoir fait des études de philosophie
pour pratiquer de tels ateliers ?
Non je
ne pense pas qu’il faille avoir fait des études de philosophie
pour pratiquer. Mais par contre, pour problématiser un sujet,
la lecture d’auteurs philosophiques nous permet d’objectiver
notre questionnement en tant qu’animateur.
Je
pense que nous praticiens, nous « entrons en philosophie »
par les thèmes que nous développons et non par l’étude de tel
ou tel auteur.
Qu’entendez-vous par « atelier philo » ?
La
définition du mot atelier me semble importante : c’est un
espace où les personnes travaillent ensemble.
C’est
cet espace « hors du temps » où l’on va développer un thème
philosophique, un espace où chacun va déployer sa pensée avec
l’aide de l’autre, un espace où le choix des mots va permettre
de sculpter une idée, un espace de coopération où va
s’installer une « communauté de recherche ». Cette idée
d’atelier recouvre aussi l’idée d’un groupe qui travaille
ensemble qui pense ensemble et où l’expérience de chacun va
être au service du groupe pour généraliser, universaliser.
Que
conseillerez-vous aux enseignants qui veulent mettre en place
ces ateliers mais qui n’ont pas suivi de formation ?
Il me
semble difficile de se « lancer » dans l’atelier philo sans un
minimum de formation.
La
difficulté est au niveau de l’explicitation de cet espace …
Des questions comme : que fait-on en atelier philo, pourquoi
faire de la philo avec des élèves …quelle différence entre
l’atelier philo, le conseil d’enfant, le groupe de parole, le
débat me semble nécessiter un besoin de regroupement en
formation pour pouvoir s’interroger ensemble et être au clair
avec nos pratiques.
Aussi
je leur conseillerai des lectures, la visite des sites et
surtout d’aller voir si possible des mises en place d’ateliers
philo avec des élèves.
Pensez-vous que les « ateliers philo » sont un effet de
mode ou ont-ils de réels impacts sur les enfants qui y
participent et alors lesquels selon vous ?
J’ai
envie de répondre à cette question par des paroles d’élèves :
-
« pourquoi on ne fait pas philo aujourd’hui, ça
me manque »
-
« j’adore la philo on répond à des questions
que j’ai toujours eu dans la tête »
-
« en philo j’ai appris à mettre des mots sur
des choses et je trouve que j’ai fait des progrès »
-
« les autres, en fait, ils ont les mêmes
pensées que moi et des fois ils disent des choses auxquelles
je n’avais pas du tout pensé »
-
« dans ma vie de tous les jours j’y pense à la
philo et des fois j’ai un meilleur comportement avec les
autres »
Je suis
moi-même toujours étonnée de ce que les enfants peuvent dire
en philo. Ceci dit l’impact est difficilement mesurable sur du
court terme. A long terme, les enfants ont un discours plus
construit, plus argumenté. Les prises de paroles sont plus
longues et ils mettent en discussion de plus en plus de sujet.
Ils arrivent à mettre des mots sur leurs maux et passer de
l’émotion ressentie à de l’émotion raisonnée.
En même
temps, lorsqu’on leur dit que le sujet que l’on va discuter
aujourd’hui est un sujet qui a été discuté par les hommes dans
le passé et qui le sera encore dans l’avenir, cela les ancre
dans l’histoire de l’humanité. Ils s’engagent ainsi en tant
que sujet dans l’aventure humaine. Cette idée éveille leur
curiosité et leur intérêt.
On
se rend bien compte que de nombreuses personnes mettent en
place ce type d’ateliers. Cependant, la plupart du temps,
chacun travaille « dans son coin » malgré une envie de
dépasser cet isolement. A votre avis, comment est-il possible
de remédier à cela ?
Pour
l’instant, la pratique des ateliers philo est en marge de
l’école puisque l’étude de la philosophie n’existe pas avant
la terminale.
Mais
une marge appartient bien au cadre d’une feuille !
Ces
pratiques sont aussi bien installées ailleurs dans le monde et
font partie d’un programme de promotion de la philo par
l’UNESCO. Comme le dit Michel Tozzi, tout le monde a le droit
de philosopher en lycée professionnel, au collège, en SEGPA,
en CAP …
Je ne
pense pas que nous soyons si isolés : des sites existent, un
congrès par an …
Le
problème de l’institutionnalisation se pose. Cette question
est souvent en discussion mais je crois que cette pratique
doit rester comme peut-être la pédagogie institutionnelle : ne
s’en empare que ceux à qui cette pratique convient. L’imposer
reviendrait peut-être à la galvauder.
L’isolement se situe peut-être au niveau d’un manque de
formation, de cadrage ….
Pourquoi pensez-vous qu'il est important d'appeler ces
ateliers des ateliers de philosophie et non, par exemple des
ateliers de réflexion?
La
réflexion est la capacité de la pensée à revenir sur
elle-même ; on peut avoir de la réflexion sur des multiples
sujets et on peut réfléchir seul sans avoir besoin des autres
Dans
les ateliers philos la réflexion est présente mais elle est
sur un sujet philosophique, un sujet qui a traversé les âges
et cette réflexion se déploie, s’élabore avec les autres dans
un respect mutuel de parole.
Aussi
la réflexion est une des composantes de l’atelier philo, une
composante nécessaire certes mais qui se conjugue avec
d’autres dans cette recherche de sagesse qu’est l’atelier de
philosophie
Caroline Pillet[14],
Assistante d’éducation (2006-2007), Collège Léon Gambetta,
Paris XXème.
J’ai
animé pendant un an des ateliers philo au collège Gambetta sur
la demande de la principale et parce que j’avais une formation
en philosophie. J’y travaillais en tant qu’assistante
d’éducation. Par ailleurs, j’y animais des ateliers théâtre,
participais à l’organisation et à l’animation de l’Ecole
Ouverte et je faisais du soutien scolaire.
Est-ce
qu’un atelier de philosophie peut intéresser des collégiens,
par définition pris dans une période difficile, l’adolescence,
où doutes, remises en question, opposition et contestation
sont les caractéristiques principales. Comment les amener à
accepter l’exigence et la rigueur d’un atelier de philosophie
non obligatoire ? C’est ce que j’ai essayé de faire au collège
Léon Gambetta, avec le succès, les échecs et les doutes
inévitablement liés à ce type d’initiative et que je vais
tenter ici de vous raconter.
La mise en place
L’atelier philo : une volonté de la principale du collège
Je
cherchais un emploi d’assistante d’éducation et j’ai postulé
au collège Léon Gambetta dans le XXème arrondissement de
Paris. La principale m’a reçue et m’a fait part de son désir
de mettre en place l’année suivante, des ateliers philo au
collège pour toutes les classes, ce qui n’existait pas les
années précédentes. Elle prenait exemple sur ce qui se passait
au Collège Mozart. J’ai accepté, me rendant bien compte que,
même si j’avais un DEA de philosophie en poche et une thèse en
cours, je ne savais vraiment pas ce que je pouvais faire lors
d’un atelier philo avec des adolescents. Je pensais au début
qu’il me fallait faire des cours de philo version « light ».
Puis,
j’ai réfléchi à ce que l’on entendait par « atelier ». Un
atelier n’est pas un cours. On parle d’atelier de bricolage,
d’atelier théâtre. Je me suis alors dis que c’était un lieu où
l’on construit ensemble quelque chose, que ce soit un objet,
une pièce de théâtre… ou ici, de la pensée. Construire de la
pensée, cela ne voulait pas dire grand-chose. Il s’agissait
plus alors, selon moi, d’amener les enfants à penser par
eux-mêmes à partir de questionnements philosophiques. Mais
comment alors parler de philosophie à des ados ? Je ne savais
pas ce qu’était un ado. Je n’étais pas prof et je n’avais, à
proprement parler, jamais travaillé dans le milieu de
l’éducation.
J’ai
fait des recherches sur Internet. Et je me suis rendue compte
que la philo avant la terminale était un champ de recherche et
de pratique très vaste ! J’ai tout de suite compris qu’il
existait plusieurs courants, plusieurs méthodes et que les
ateliers philo n’étaient pas une lubie de la principale du
collège, mais un « objet » de réflexion qui existait depuis
déjà quelques années en France, mais surtout à l’étranger.
Ce qui
m’a intéressée tout de suite, c’est le rapport à l’école, en
général, que ces ateliers introduisaient. Je m’étais toujours
dit, pendant ma scolarité qu’on laissait très peu de place
pour la pensée à l’école ; que ce qui primait par-dessus tout
c’était la « bonne réponse », le « bien penser » et les notes…
J’avais aimé pour cela mes cours de philo en terminale et je
dois également dire qu’en première, comme nous avions dans mon
lycée un prof de philo sans classe, j’avais proposé de faire
des ateliers philo pour les premières. Nous étions trois… Moi
et deux copines, qui, on peut le dire, m’accompagnaient. Cela
m’a plu. Mon cerveau bouillonnait et j’avais vraiment, pour
une fois, l’impression que penser à l’école, c’était
possible ! Nous avons réitéré l’expérience en terminale, avec
un autre prof sans classe et alors même que nous avions huit
heures de philo par semaine ! Et là, nous étions deux…
Mais
cela ne m’aidait pas plus à construire mon atelier. Ce n’est
pas parce que j’avais fait de la philosophie pendant
longtemps, que je m’en sentais capable, bien au contraire !
J’avais peur de leur faire un cours, de trop parler. Et
comment les captiver par ce qui reste, malgré tout, une
matière d’enseignement quelque peu aride ?
Comment présenter l’atelier philo au sein du collège ?
Lors de
la réunion de rentrée à laquelle je prenais part en tant
qu’assistante d’éducation, quelques profs, au courant de ces
nouveaux ateliers, sont venus me voir et m’ont dit qu’ils
trouvaient cela vraiment très intéressant. La principale
m’avait d’ailleurs dit que je serai très certainement amenée à
travailler avec certains profs, notamment de français ou
d’histoire.
Cependant, mes autres collègues assistants d’éducation
n’étaient pas au courant de la mise en place de ces ateliers.
Or, il était convenu que j’anime deux ateliers philo par
semaine sur mon temps de travail le midi. Je travaillais trois
jours par semaine au collège. Or, le midi, dans un collège, ce
n’est pas de tout repos pour les surveillants et bien entendu,
personne n’était là pour me remplacer… Mais mes collègues ont
très bien pris la nouvelle et m’ont même aidé à faire passer
l’information aux collégiens.
Pour
faire circuler l’information, nous avons opté, ma conseillère
principale d’éducation – très enthousiasmée par ce projet – et
moi pour l’affichage[15]
et la voie des professeurs principaux à qui j’avais distribué
une feuille expliquant cet atelier et qu’ils devaient lire aux
élèves en classe.
J’avais
décidé d’appeler cela « atelier philo », non seulement parce
que c’est ainsi que la principale me l’avait présenté mais
également parce que je me disais que le mot « philo » me
semblait répondre aux exigences que je mettais dans cet
atelier – avant même qu’il ait commencé – en terme de
réflexion. Il fallait assumer le caractère philosophique de
l’atelier. Il ne s’agissait pas de faire de l’éducation
civique ou citoyenne, comme c’était – et c’est encore parfois
– la « tendance », mais bien de faire de la philosophie, et ce
non dans le sens d’histoire de la philosophie, mais dans celui
de construction de sa pensée dans un cadre coopératif.
Qu’est-ce que la philosophie dans ce cadre ?
Plus
que de philosophie, il fallait selon moi, parler de
« philosopher ». A partir de quoi pouvais-je les amener à
philosopher ? Je ne les connaissais pas, je ne savais pas à
qui j’aurais à faire. L’été, j’ai beaucoup lu et me suis dit
que, dans tous les cas, les questions à aborder, que ce soit
par l’entremise d’un texte, d’un mot ou d’une image, seraient
les « grandes » questions de la philosophie : l’existence, la
mort, la liberté, l’art, le langage, etc. Partant de là, et ne
connaissant pas mon public, j’ai décidé de laisser un mois
s’écouler entre la rentrée et le début des ateliers, ce qui me
laissait le temps, à la fois de les encourager à y assister et
d’apprendre à connaître un peu cette personne « étrange »
qu’est l’adolescent…
L’organisation
Après
quelques jours passés avec les collégiens, je me suis assez
vite rendue compte de la différence qu’il pouvait y avoir
entre des 6ème et des 3ème. Cela a
peut-être l’air évident, mais pour moi, à l’époque cela ne
l’était pas. En étant assistant d’éducation, on est confronté
à tous leurs ennuis, leurs joies, leurs crises et on discute
beaucoup avec eux. C’est un apprivoisement réciproque. J’ai
donc décidé qu’il y aurait deux ateliers séparés : le premier
pour les 6ème/5ème et le second pour les
4ème/3ème. Je me rendais compte que
leurs attentes en général n’étaient pas les mêmes, qu’ils
n’avaient pas le même rapport à l’école, aux copains, etc.
Chaque
atelier se ferrait sur le temps de midi, chaque semaine,
pendant un peu plus de 45 minutes et sur la base du
volontariat.
Le premier atelier
L’atelier avec les 6ème/5ème
Lors du
premier atelier, très trivialement, je peux dire que je « n’en
menais pas large ». Nous avions réussi à bien communiquer avec
les autres assistants d’éducation, ce qui a eu pour résultat
qu’une vingtaine d’enfants sont arrivés. Il y avait une
feuille sur la porte de la vie scolaire où les élèves désireux
de venir participer à l’atelier pouvaient s’inscrire. Selon
les différents textes que j’avais lu, il était préconisé de ne
pas en accepter plus de quinze. Ma feuille comportait donc la
possibilité pour quinze enfants de s’inscrire.
Cependant, quand ils sont arrivés, je n’allais certainement
pas dire aux cinq élèves supplémentaires que je ne pouvais les
accepter. Je trouvais en effet leur envie de venir à la fois
très surprenante et très encourageante. Je ne m’attendais pas,
en effet, à tant de curiosité ; au début, il s’agissait bien
de curiosité puisque la plupart ne savait rien de ce qu’on
allait faire lors des ateliers.
L’organisation
J’avais
déjà préparé la salle de classe pour que nous puissions tous
nous voir et nous entendre, donc en cercle. J’étais arrivée
avec un pense-bête de choses que je voulais leur dire.
Les
voici : je leur explique – avant même de leur parler de la
philosophie – que cet atelier n’est pas un cours, que tout le
monde peut prendre la parole sans avoir peur d’être jugé car
il n’y a ni bonne ni mauvaise réponse. Je leur explique le
cadre : pas de moquerie, chacun écoute l’autre et ne doit pas
couper la parole. Etant assistante d’éducation – mais c’est la
même chose pour un professeur – je leur dis qu’ici je ne suis
plus assistante d’éducation, ni d’ailleurs un professeur. Je
ne mettrai aucune punition, ni colle mais que par contre, les
ateliers étant sur la base du volontariat, ils devaient
respecter les quelques règles édictées plus haut, sans cela je
devrais leur demander de ne plus revenir.
Puis,
je leur demande s’ils savent ce qu’est la philosophie.
Certains s’essayent à répondre, mais je comprends rapidement
que c’est à moi de leur expliquer et ainsi de justifier leur
présence et le sacrifice qu’ils font de leur pause du midi.
La
« philosophie »
Je leur
explique brièvement ce qu’est la philosophie. A la fin de ce
premier atelier, je leur ai distribué une feuille résumant à
peu près ce que j’avais dit :
« Atelier Philo. La philosophie n’est pas uniquement une
discipline que l’on enseigne en terminale. C’est aussi une
façon de poser des questions, de s’interroger sur le monde qui
nous entoure. Or, ces questions ne sont uniquement celles des
adultes. Ce sont celles de tout le monde. A n’importe quel
âge, n’importe quel moment de notre vie, nous nous posons des
questions importantes. Par exemple, sur ce que veut dire
exister humainement par différence avec l’animal, ou encore
qu’est-ce que veut dire être heureux, ami, etc. ? Ces
questions nous perturbent parfois et c’est aussi pour cela
qu’il est intéressant d’en parler avec d’autres personnes. La
philosophie remet en cause nos certitudes, non pas pour les
détruire, mais pour les comprendre. Elle aborde de nombreuses
questions comme celle portant sur la justice, la mort, la vie,
le bonheur, la morale, l’égalité, la nature, l’histoire,
etc. La philosophie tente de saisir et comprendre le monde par
la pensée. C’est avant tout une activité critique qui met la
faculté de penser en avant. Et s’interroger sur le monde,
c’est aussi être capable de mieux comprendre notre propre vie,
notre existence individuelle et avec les autres.
Le mot
philosophie vient du grec : « Philô » en grec, signifie aimer
d’amitié et « sophia » signifie sagesse ou savoir. Aimer
d’amitié la sagesse ou le savoir voilà ce que signifie le mot
philosophie. La philosophie, c’est donc à la fois essayer de
comprendre le monde en se posant des questions et c’est aussi
essayer de se découvrir, de se connaître soi-même. »
Quand
j’ai écrit ce texte, et avec le recul, je ne pensais pas qu’il
serait trop compliqué, ni inabordable. Je ne les ai pas
obligés à le lire, mais je leur ai dit que c’était pour eux.
Leurs premières réactions
Au
début, ils me demandaient s’ils auraient des devoirs. Je leur
ai dit que non, que parfois peut-être, je leur donnerai un
texte ou des questions, mais qu’ils n’étaient pas tenus d’y
répondre ou de lire le texte. J’ai essayé de leur faire
comprendre que c’était un espace pour eux, qu’ils pouvaient
eux-mêmes apporter des thèmes, des questions, des textes sur
lesquels ils avaient envie de travailler, ce qu’ils ont
d’ailleurs fait.
Le
support du premier atelier
Après
leur avoir expliqué ce que l’on allait faire pendant
l’atelier, je leur ai distribué quelques planches extraites
d’un des Mafalda, du dessinateur Quino. Mafalda est une
petite fille qui se pose pleins de questions sur le monde.
Elle pouvait leur ressembler. Je voulais aussi qu’ils se
rendent compte de la proximité que la pensée philosophique
pouvait avoir avec la vie de tous les jours et que les
questions dites philosophiques ne se trouvaient pas uniquement
dans les livres sérieux. Je leur ai dit que l’on pouvait
réfléchir philosophiquement sur différents sujets, supports.
J’avoue aussi que je cherchais à les intéresser et que je me
suis dit que Mafalda leur parlerait. C’est ce qui s’est passé.
Ils ont
d’ailleurs tout de suite compris, sans même que j’aie eu à
recadrer les débats, ce que pouvait signifier philosopher.
Dans
une des histoires, Mafalda se pose la question « pourquoi
sommes-nous sur terre ? » Je leur propose (pour ceux qui le
veulent) de réfléchir à cette question pour la semaine
suivante.
La
semaine suivante, quasiment tous sont là (sauf celles qui
étaient venues avec les copines mais qui n’étaient pas
foncièrement intéressées) et il y en a même de nouveaux qui
viennent. Un groupe solide d’environ dix-sept enfants viendra
ainsi tout au long de l’année.
Le
premier atelier avec les 4ème/3ème
Après
m’être rendue compte de l’envie des 6ème de venir à
l’atelier, de leur facilité à parler et à respecter les
quelques règles édictées, je me disais que ce serait la même
chose avec les 4ème/3ème. Cependant, sur
la feuille d’inscription, il n’y avait que trois noms…
L’organisation, étant donné le peu d’élèves, fut dès le départ
différente. Ils se mirent d’emblée en face de moi, comme s’ils
assistaient à un cours.
Le
public et le premier thème de discussion
Le
premier élève, en 4ème, qui arriva à l’atelier pour
ne plus jamais en partir, était le premier à qui j’avais mis
deux heures de colle. Les deux premières heures de colle que
je donnais dans toute mon existence ! Et il est quand même
venu ! La deuxième élève arriva quelques minutes plus tard,
elle était en 3ème.
Nous
commençons à parler et je leur explique la même chose qu’aux 6ème
sur la philosophie et leur distribue la même feuille. De fil
en aiguille, à partir également de planches de Mafalda (ils
accrochent beaucoup moins que l’autre groupe), nous commençons
à parler de la et des lois, de ce qui est ou non juste. Un
thème surprenant, car a priori un peu ingrat, mais c’est un
thème qui les intéresse beaucoup. Puis quatre autres élèves,
tous amis, arrivent. C’est le « groupe des intellos » comme
les autres les appellent, ils sont en 3ème. Ils ne
parlent presque pas et ce sera comme cela jusqu’à ce qu’ils ne
reviennent plus, deux ou trois mois après.
La
première jeune fille revient, sans que je ne m’y attende, sur
ce qu’est la philosophie et me dit « Si j’ai bien compris, la
philosophie ne répond jamais de façon exacte aux questions. »
Je lui réponds qu’effectivement, la philosophie est avant tout
un positionnement critique, une manière de poser les questions
différemment. Je lui donne l’exemple suivant par rapport au
thème de la justice : la philosophie ne va pas chercher à
rendre justice (comme le fait un tribunal) mais à comprendre
ce que peut être la notion ou le concept de justice, de juste.
Mes
premières impressions sont que la parole est moins spontanée
qu’avec les 6ème, ce qui rend d’ailleurs l’atelier
plus calme mais ce qui m’oblige aussi à parler beaucoup plus.
Ils semblent également s’intéresser à des sujets plus
« difficiles ». Une des jeunes filles du « groupe des
intellos » me demandent, après que je leur ai dit qu’ils
pouvaient me proposer des thèmes de discussion, si on pouvait
parler la fois prochaine, de la vie après la mort. Mais
l’autre jeune fille ne veut pas parler de la mort. Nous
convenons pour la séance suivante de parler du bonheur.
Je sens
bien chez cette jeune fille qui a proposé le thème de la vie
après la mort, tout le poids de la religion car elle me dit
dès le départ qu’elle est très croyante. Je me rends alors
compte qu’il nous faudra aborder le thème de la croyance,
parce qu’elle semble être en pleine période de doute, mais que
cela ne pourra se faire qu’avec tout le recul philosophique
possible car c’est un sujet délicat.
Les
thèmes abordés
Brièvement, voici quelques thèmes abordés avec les deux
groupes. La plupart des thèmes que nous avons traités avec les
6ème ont été choisis par eux, après propositions de
chacun et vote.
Groupe
des 6ème/5ème : Pourquoi sommes-nous sur
terre ? , le bonheur, la liberté, guerre et paix, pourquoi
a-t-on besoin de croire ?, l’amitié…
Groupe
des 4ème/3ème : le bonheur, la justice
et le juste, la loi, l’existence et la mort, l’amitié.
Les
quelques 4ème/3ème étaient désireux de
mieux connaître l’histoire de la philosophie et les auteurs.
J’ai donc trouvé quelques textes que j’estimais abordables
pour leur âge : pour exemple, un texte d’Epicure extrait de
La Lettre à Ménécée sur la question de savoir s’il est
possible d’ignorer la mort, et mis en miroir, un texte de
Montaigne extrait des Essais (livre Ier, chapitre XX)
également sur la mort[16].
Les
changements
Plusieurs changements ont eu lieu au cours de l’année. De plus
en plus de 6ème voulaient venir à l’atelier (grâce
au bouche à oreille) et je ne pouvais plus tous les accepter
dans l’horaire qui était prévu pour eux. Encore une fois, je
ne pouvais leur refuser l’accès à l’atelier philo, cela ne me
semblait pas juste. Les 3ème ne revenaient plus, il
ne restait que deux élèves dans le groupe des plus âgés, dont
une qui ne venait qu’une fois par mois environ à cause de son
emploi du temps d’une part et des copains de l’autre. J’ai
donc demandé au jeune garçon qui venait toutes les semaines,
si cela ne le dérangeait pas que quelques 6ème se
joignent à nous. Au contraire, il trouvait cela mieux. Il faut
dire que cela nous est souvent arrivé de nous retrouver
uniquement tous les deux, ce qui ne favorisait pas toujours le
dialogue. J’ai donc eu deux groupes : l’un où ils étaient
toujours environ dix sept et l’autre une dizaine.
Je
faisais face à quelques problèmes dans le premier groupe des 6ème ;
notamment des problèmes d’écoute. Il y avait trois garçons
légèrement perturbateurs mais qui, si je les menaçais de ne
plus les accepter, venaient me supplier de les garder. En même
temps, ils participaient, écoutaient quand même et faisaient
désormais partie de notre cercle. Je les ai « bannis » une
fois pour un seul atelier et l’ambiance s’en est ressentie ;
certes c’était plus calme, mais beaucoup moins vif. Nous
avions, je l’espérais, réussi réellement à créer cette fameuse
« communauté de recherche » dont parle Lipman.
Pour
éviter les perturbations, j’ai décidé d’instaurer un « donneur
de parole ». A tour de rôle (il se battait pour l’être) un
élève gérait la parole, alors qu’auparavant c’est moi qui la
donnais. Ils prenaient leur rôle très au sérieux et si
j’oubliais à qui c’était le tour, les enfants eux le savaient
parfaitement bien. Ce système a bien fonctionné.
J’ai
introduit, au bout de quelques mois, un micro, pour
enregistrer les ateliers. Il était posé au centre de la table.
Au début, cela a un peu perturbé les plus perturbateurs qui y
voyaient là un objet de convoitise pour faire des bêtises,
mais il a fini par être presqu’oublié.
Extrait d’un atelier avec des 6èmes.
Question de départ : Est-ce que j’ai un corps ou est-ce que
je suis un corps ?
Dialogues entre plusieurs élèves :
A :
Quand on dit « je », on parle de tout notre corps. « Je »,
ce n’est pas juste ma tête ou juste mes bras.
B :
Quand on dit « je », on parle de nous tout entier,
c’est-à-dire de notre corps et de notre esprit.
A :
Est-ce que mon corps est à moi ?
C :
Oui car je le contrôle. Par exemple, je dis frappe la table
et il frappe la table.
D :
« Je suis un corps », on ne peut pas vraiment être une
jambe, un cerveau, un bras… Alors que « j’ai un corps »
c’est mon esprit plus mon corps. Mon corps obéit à mon
esprit.
E :
Quand on dit j’ai un corps, c’est comme si je pouvais avoir
le corps d’un autre. Alors que quand on dit je suis un
corps, c’est comme si j’étais quelque chose de normal.
B :
Le cerveau stocke l’esprit. Le cerveau obéit à l’esprit.
L’esprit et le corps c’est un tout, mais c’est différent.
Eléments d’analyse
Ma
méthode
Je n’ai
pas à proprement parlé suivi de méthode. Je tâtonnais il est
vrai, mais l’enjeu était de construire avec eux un espace qui
leur corresponde et dans lequel je pouvais avoir une place. Je
pense qu’ils l’ont très rapidement compris. J’ai donc lu,
pendant l’été, différents textes de théoriciens et j’ai acheté
quelques livres avec des exemples de débats. Je me suis
inspirée de cours de terminale pour leur écrire, de manière
simplifiée, une petite note sur le sujet sur lequel on
discutait, note que je leur remettais systématiquement en fin
d’atelier.
Les
aspects positifs
Il est
toujours difficile de mesurer les impacts de tels ateliers,
d’autant que je n’avais pas les élèves en cours. Un professeur
d’histoire-géo m’a cependant dit que lorsqu’il a abordé la
Grèce avec ses élèves de 6ème, c’était « comme du
petit lait ». Pourtant, nous n’avions parlé qu’une seule fois
des philosophes grecs suite à leurs questions.
Ce qui
est sûr, c’est qu’ils adoraient ce moment de l’atelier.
Certains arrivaient avant l’heure pour m’aider à préparer la
salle ou finissaient de manger leur dessert pendant le début
de l’atelier de peur de ne pas être à l’heure. Parfois, quand
je ne pouvais assurer l’atelier pour cause d’obligation de
surveillance et autre petits tracas de la vie scolaire, les
enfants venaient me « harceler » pour qu’on le fasse à la
récré, mais avec dix minutes de récré ce n’était pas possible…
Qu’est-ce que cela peut signifier ? Comment est-il possible
d’analyser cet engouement ? Je pense que les élèves ont trouvé
dans cet atelier un espace où ils existaient différemment tout
en étant à l’intérieur de l’école. L’atelier philo fait appel
à leur raisonnement, à leur capacité à penser sur des sujets
qui les intéressent. J’ai moi-même été adolescente. J’ai vécu
mes années de collège relativement difficilement car c’est une
période où l’on se construit seul, mais où l’on est aussi aux
prises avec les groupes. Si on ne fait pas partie du groupe,
de la majorité qui dicte les conduites alors on se retrouve
bien souvent seul.
L’atelier philo était à la fois un groupe, une communauté et
en même temps, la majorité n’y avait pas cours. On pouvait
être seul à penser quelque chose sans que cela n’implique que
l’on soit exclu, mis à l’écart. D’ailleurs, je pense que ce
qui intéressait les élèves, c’était justement qu’on n’était
jamais seul. Ils découvraient que d’autres pensaient comme eux
et que même si ce n’était pas le cas, l’échange était
possible, sans confrontation autre qu’intellectuelle.
Au bout
de trois mois d’atelier, je leur ai distribué un petit
questionnaire pour savoir ce qu’ils pensaient de l’atelier.
Encore une fois, ils n’étaient pas obligés d’y répondre. Je
souligne ce point car à mon avis, cela participait à
l’engouement suscité par les ateliers. Je souhaitais leur
faire comprendre qu’ici, on ne pensait pas pour avoir de
bonnes notes, pour faire plaisir au professeur ou pour toute
autre raison, mais pour se faire plaisir. Certains
m’ont rendu le questionnaire le lendemain dans la cour de
récréation. Je pense qu’ils prenaient plaisir à ce qu’on leur
demande leur avis sur ce qu’ils vivaient. Il est rare que l’on
sollicite les élèves, pourtant acteurs principaux du système
scolaire. A-t-on peur de leurs réclamations ? Je pense que
bien souvent, on estime que ce qu’ils vont dire sera de
l’ordre de la remise en cause du cadre, des punitions, des
devoirs, qu’ils voudront en faire moins. A mon avis, on se
trompe. Il faut leur faire confiance et ne pas avoir peur de
ce qu’ils ont à dire.
Je
prendrais ici l’exemple d’un élève de 3ème qui ne
participait pas aux ateliers philo mais avec qui, néanmoins,
j’étais en contact régulier. Cet exemple peut permettre de
comprendre l’engouement suscité par les ateliers philo. Cet
élève se faisait « sortir » de cours quasi quotidiennement,
pour indiscipline, port intempestif de la casquette,
« arrogance »… Il est arrivé dans notre bureau de la vie
scolaire énervé et agressif en répétant, « de toute façon, on
ne peut pas parler avec les profs ! ». En tant qu’assistant
d’éducation, nous avons un rôle de médiateur. La plupart du
temps, les élèves nous aiment bien, nous respectent – même
s’il existe parfois des débordements. Alors, ils parlent avec
nous. Nous voulions donner à cet élève des exercices à faire,
comme c’est le cas quand ils sont « sortis » de cours. Il ne
voulait pas. Quoi faire ? L’envoyer chez la principale,
c’est-à-dire vers l’autorité supérieure ? Il se serait braqué
de plus belle. Je lui ai simplement posé la question : que
veux-tu faire ? Lui stipulant que ne rien faire était exclu.
Il m’a
dit, « est-ce que tu peux m’interviewer ? » La réponse m’a
surprise. Mais j’ai accepté le rôle qu’il me demandait de
jouer. On a parlé de sa vie, de son rapport à l’école, des
chanteurs qu’il aimait (il m’a tout de même dit adorer Charles
Aznavour, mais que dans sa cité, impossible de l’avouer !).
Pourquoi est-ce que ce moment a été possible ? Parce que je
lui faisais confiance, je ne jouais pas à lui faire confiance
et à le lui répéter « je te fais confiance mais ne me déçois
pas ! », non, je ne disais pas cela. Je ne lui ai rien dis.
Nous avons construit ensemble un espace commun où nous
pouvions échanger.
Je ne
prétends pas que c’est facile. Ce même élève avait été
auparavant relativement pénible avec moi. Devais-je lui en
tenir rigueur et refuser sa proposition pour autant ? Bien
sûr, je n’étais pas professeur, je n’avais pas de programme à
respecter, ni d’évaluation… C’est pour cette raison que des
espaces comme l’atelier philo (mais d’autres espaces peuvent
être inventés) sont nécessaires. Ils sont comme des bouffées
d’air frais pour des élèves trop souvent catalogués et qui
n’arrivent pas à sortir de cette position imposée. Combien de
fois n’ai-je pas entendu « de toute façon, le prof il ne veut
pas croire que je me suis mis au travail parce qu’il m’avait
l’année dernière et que je ne bossais pas ! ». Je ne cherche à
juger personne, je constate et essaie de comprendre pourquoi
les ateliers philo étaient un lieu que les élèves
appréciaient. Les ateliers philo sont des espaces à part et
doivent le rester. Ils permettent à certains élèves, en dehors
des cours, de la structure familiale, amicale, etc. d’être
autrement, de se découvrir aussi différemment, de prendre ce
temps nécessaire à la pensée.
Voici
quelques unes des questions que j’ai posées aux élèves dans le
questionnaire et quelques réponses:
-
Après ces trois mois, peux-tu me dire
ce qu’est pour toi, un atelier philo réussi ?
« C’est
que tout le monde puisse parler, qu’on respecte la parole des
autres et que les thèmes soient intéressants. », « parler des
choses qu’on aime et qu’on n’aime pas », « un atelier philo
réussi est pour moi : ne pas s’ennuyer même si on n’aime pas
le thème »
-
Qu’est-ce que t’apportent les
ateliers ?
« Ça
m’apporte des réponses à mes questions », « je pense que ça me
fait réfléchir car « sous » des mots on trouve d’autres
significations. », « Je peux partager mon avis et savoir ce
que les autres pensent », « « le fait de ne pas avoir honte »,
« parler ensemble », « de la joie et du bonheur »
-
Penses-tu que les ateliers philo sont
nécessaires ?
«oui
parce que ça nous aide à réussir dans la vie », « oui parce
qu’on peut dire ce qu’on pense », « je pense que c’est bien
parce qu’on se détend et qu’on peut s’exprimer », « oui pour
parler du monde, des choses », « oui car on ne parle pas de
ça souvent », « oui car on a besoin de parler, de se lâcher »,
« oui car maintenant j’ai un plus grand point de vue sur la
vie », « parce que j’apprends peut-être mieux qu’en classe… »
Je ne
peux dire si les élèves qui assistaient à l’atelier philo
savaient mieux s’exprimer ou pas grâce aux ateliers, étant
juge et partie je ne pouvais le mesurer. Je peux cependant
donner deux exemples qui sont pour moi des réussites :
-Le
premier est celui d’un jeune garçon, que j’appellerai Yassine.
Son envie de faire de la philo était incommensurable. Il
allait jusqu’à pleurer ou crier si l’atelier était annulé.
J’ai bien conscience que ce n’est pas une attitude tout à fait
« normale ». Il avait des problèmes de dyslexie et avait donc
parfois beaucoup de mal à faire une phrase. Au début, il ne
parlait presque pas et le connaissant et connaissant aussi
deux, trois enfants un peu moqueurs qui participaient aux
ateliers, je redoutais quelque peu sa prise de parole. Le jour
où il a commencé à parler, j’étais légèrement angoissée pour
lui. Mais aucun enfant n’a ri, ou ne s’est moqué, personne ne
lui a coupé la parole, même pas mes trois « agités ». Ils
l’ont laissé finir sa phrase, laborieuse au demeurant. Par la
suite, certains l’aidaient même à finir ses mots, mais
gentiment et lui, disait « oui c’est ça. »
Comment
peut-on expliquer cela ? Je pense que les élèves ne se sont
pas moqués parce qu’ils avaient intégrés les règles, le cadre
de l’atelier, qui, bien que peu contraignant, supposait
toutefois que la moquerie et les sarcasmes étaient exclus.
C’est le premier point.
La
seconde raison est à mon sens que l’on avait réussi à créer un
climat de confiance et, pour employer un grand mot, de paix.
La paix, cela ne signifie pas le consensus mou. Elle peut
supposer la confrontation des idées, le désaccord, etc. Mais
elle suppose aussi que tout le monde ait une place
équivalente, que personne ne soit supérieur et ne détienne la
vérité.
-
L’autre exemple est celui d’un élève de 6ème que
j’appellerai ici Maxime. En récré, c’était une petite terreur.
« Mauvais en classe » selon les professeurs, perturbateur,
toujours le premier à faire les mauvais coups. Au bout de
trois mois d’ateliers, il a voulu venir voir ce que c’était.
Par principe, je n’allais pas lui refuser cela. Devais-je en
effet ne pas lui faire confiance parce que je savais quelle
attitude il pouvait avoir par ailleurs ? Je l’ai donc autorisé
à venir tout en lui indiquant le cadre, les règles à
respecter. Il a accepté. Je n’ai jamais eu à m’en plaindre. Il
était très intéressé, posait des questions, prenait la parole
en levant la main et demandait – s’il y en avait un qui
chahutait – d’être silencieux. Il lui disait « mais tais-toi,
écoute ce qu’il dit ! » Bien sûr, il profitait du pass cantine
que les enfants avaient pour manger les premiers quand ils
avaient atelier philo. Il essayait de passer tous les jours en
premier ! Mais à l’atelier tout se passait bien. Et quand je
lui ai dit que s’il continuait avec son pass à faire n’importe
quoi, il ne viendrait plus à l’atelier, il a tout de suite
arrêté.
Pourquoi cet élève était-il si différent dans et hors de
l’atelier ? Je ne peux émettre que des hypothèses qui
recoupent ce que j’ai dit auparavant. Je pense qu’il y
trouvait un lieu où on lui faisait confiance. Au début,
certains élèves ont dit « oh non… » quand ils ont vu que
j’acceptais Maxime. Ils disaient cela parce qu’ils avaient
peur qu’il perturbe l’atelier, qu’il déconstruise ce que nous
avions collectivement construit. Mais cela n’a pas été le cas
et les autres ont totalement accepté Maxime.
Je
pense que ce jeune garçon vit la plupart du temps dans
l’immédiateté, l’action/réaction. Il ne prend pas le temps.
Mais est-ce de sa faute ? Il a onze ans, c’est très jeune,
trop jeune peut-être pour lui dire : tu es responsable de ton
comportement un point c’est tout. Il ne s’agit pas de
l’excuser mais de se rendre compte qu’on en demande beaucoup à
un si jeune garçon. Pendant toute cette année, j’ai été
confrontée à des élèves fragiles, sensibles, que leur tout
nouveau rôle d’adolescent effrayait quelque peu. Même ceux qui
sont armés, qui sont soutenus peuvent se sentir seuls. Alors,
que dire de ceux pour qui l’existence est compliquée, faite de
souffrances, de solitude ?
Maxime,
au fond, était un tout petit garçon qui jouait les durs parce
qu’il n’avait pas le choix s’il voulait s’en sortir ; il
créait ainsi des stratégies de défense. Pour avoir longtemps
parlé avec de jeunes gens qui lui ressemblaient, j’ai constaté
chez la plupart d’entre eux, une grande solitude.
Or,
l’atelier philo est contenant. Il n’est pas là pour protéger,
ni parler des problèmes de tous les jours, encore moins pour
guérir qui que ce soit. Mais, il permet tout simplement de
s’exprimer, de prendre le temps d’échanger avec d’autres sur
des sujets qui perturbent, déstabilisent mais sont
essentiels : la mort, l’existence, les lois, la liberté… Des
sujets qui nous fondent en tant qu’être humain car nous seuls
avons cette capacité à penser les phénomènes que nous vivons.
Nous en empêcher, c’est nous enlever un peu d’humanité.
Une
chose encore : à aucun moment ou très rarement les enfants ne
faisaient allusion à leur vie personnelle, à leurs problèmes.
Ils avaient bien compris que ce n’était pas le lieu. Ils ont
très vite réussi à rentrer dans l’abstraction, sans que cela
ne leur pose aucun problème particulier.
Les
difficultés
Elles
sont de plusieurs ordres.
►Avec
les élèves
Certains, comme je l’ai déjà dit, étaient turbulents et il me
fallait les canaliser. Ce problème a parfois pesé sur
l’atelier. Cependant, ils étaient des éléments importants du
groupe, de cette petite communauté dans cet espace
interstitiel qu’était l’atelier philo.
L’autre
problème fut celui des plus grands, qui parlaient beaucoup
moins. Et puis, pesaient sur eux aussi la « contrainte
sociale ». Aller à l’atelier philo apparaissait pour certains
comme un aveu de faiblesse, parfois une honte aux yeux des
copains, c’est en tout cas, ce que j’ai pu entendre dans la
cour de récréation.
Pourquoi une honte ? A mon avis, justement, parce que la
contrainte sociale, « groupale » pèse très fortement sur la
vie quotidienne des adolescents. Pour s’en rendre compte, il
suffit d’aller surfer sur certains de leurs blogs dont ils ne
manquaient pas de nous donner les adresses. Ces blogs sont des
communautés sans objet autre qu’être ensemble, qu’être
pareil ensemble, c’est-à-dire que je ne me reconnais qu’en
tant que je suis comme toi, que j’aime les mêmes choses, ai
les mêmes idées, les mêmes amis.
On se
reconnaît parce que l’autre nous ressemble et non pas parce
que nous cherchons à savoir qui l’on est ou parce que l’autre
m’apporte un regard différent, enrichissant. Je pense qu’à cet
âge, on a besoin d’un miroir, qui est alors le support de
notre existence, notre fondement. On refuse bien souvent la
différence quand ce n’est pas une tendance.
L’atelier philo apparaît peut-être pour certains comme un
support trop déplaisant car ils pressentent, peut-être, que
cela va remettre en cause leur appartenance au groupe, donc
quelque part leur raison d’être, le sens qu’ils donnent à leur
vie présente. Par ailleurs, pour être tout à fait honnête, je
pense que certains estiment que c’est un cours de plus, une
contrainte supplémentaire et que cela les ennuie parce qu’ils
n’ont pas de plaisir à connaître, apprendre, découvrir, en
tout cas, pas dans le cadre scolaire tel qu’il leur est la
plupart du temps proposé.
►
Avec l’équipe enseignante
Mis à
part ce professeur d’histoire-géo qui est venu me voir pour me
parler des ateliers philo, je n’ai jamais vu aucun autre
professeur et pourtant j’avais fait circuler un papier dans
tous les casiers expliquant ce que je faisais. Comme j’étais
novice en la matière, je pense qu’un échange avec d’autres
personnes m’aurait intéressé et apporté.
Je
pense que ma position première d’assistante d’éducation m’a
desservi. Les assistants d’éducation, bien qu’animant de
nombreux ateliers dans ce collège (atelier chinois, soutien
scolaire, atelier philo, etc.) n’ont jamais été considérés. Je
pense que cette question mérite réflexion. Le travail que nous
effectuons est loin d’être de la simple surveillance, mais
l’objet n’est pas ici de parler de ce problème.
►
Avec l’organisation de l’atelier
Le
temps imparti pour les ateliers de philo était à la fois trop
court et mal placé, car mangé par les deux bouts : d’un côté
la cantine et de l’autre la sonnerie de la reprise des cours
de l’après-midi. La fin des ateliers se faisait toujours dans
un certain stress de manquer à l’appel pour les enfants, comme
pour moi ! Il est donc essentiel de réfléchir au cadre de
l’activité.
Penser
demande du temps. Je souhaitais que l’atelier philo soit une
pause, dans le sens à la fois d’une pause dans la journée d’un
collégien, d’une pause dans la forme traditionnelle de la
transmission des savoirs et une pause temporelle, c’est-à-dire
un moment qui permettre de se poser et de réfléchir en prenant
le temps. Or, le moment de l’atelier était quelque peu
stressant. J’aurais sans doute du raccourcir le temps imparti
à une demi-heure. Il est toujours nécessaire de penser cet
aspect matériel contraignant : le cadre de l’atelier, si l’on
veut qu’il soit contenant, doit être relativement bien
construit et solide.
Conclusion
Avec le
recul, je me rends compte de tous les problèmes de mon
tâtonnement, de mes questions peut-être parfois trop brutes
adressées aux enfants. Je n’ai suivi ni formation, ni n’ai
rencontré régulièrement d’autres personnes animant de tels
ateliers pour pouvoir en parler. Mais ce qui m’importait et ce
qui me faisait dire que cela fonctionnait, c’était leur
enthousiasme, leur présence et leurs questions.
La
leçon que j’en tire est que si je devais animer à nouveau, mon
cadre serait certainement mieux construit, tout en laissant
cette part d’incertitude et de souplesse qui permet
l’interaction. Quand je dis que mon cadre serait mieux
construit, cela signifie que l’atelier aurait duré un peu
moins longtemps afin de ne pas risquer de mettre les élèves en
retard pour leur premier cours de l’après-midi. Mon cadre
serait mieux construit dans le sens où l’expérience que j’ai
vécu cette année ne peut être remplacée par aucune lecture.
Au
niveau pédagogique, je pense que ces ateliers sont
nécessaires, indispensables mêmes au sein des établissements
scolaires. Si les enfants ne construisent pas réellement
leur propre pensée – et est-on sûr qu’un adulte possède
sa propre pensée ? – ils apprennent cependant à penser, à
complexifier le monde qui leur est parfois présenté comme déjà
pensé, prêt-à-penser, parce que le moralisme y a bonne place.
Il
s’agit d’ailleurs de se départir de toute dérive
moralisatrice. Je n’étais pas là, en tant qu’animatrice, pour
leur dit « ça c’est bien », « ça ce n’est pas bien ». Mon rôle
était celui d’une impulsion. Dans un mot s’ouvrait un monde
complexe, qui pouvait être effrayant et déstabilisant.
L’atelier philo n’a pour moi rien à voir avec une quelconque
éducation à la citoyenneté. Il doit rester un lieu indépendant
de toute velléité programmatique ou normative.
Je me
suis rendue compte que si certaines personnes étaient
réfractaires à de tels ateliers, c’est parce qu’elles pensent
que la philosophie est « mise au service de ». Mise au service
d’enfant en difficulté, d’enfants en crise, etc. Or, je pense
qu’il ne s’agit pas de cela. Bien sûr que dans ces cas, les
ateliers de philosophie ont pour but à la fois de faire penser
et d’apaiser quelque part ce qui demeure des souffrances
individuelles. Mais finalement, est-ce mettre la philo au
« service de » ou est-ce donner la chance à des élèves d’avoir
un lieu différent au sein de l’école qui leur permettent de se
découvrir différemment et tout simplement de penser ?
Enfin,
la question des débats à visée philosophique invite à
réfléchir sur les finalités des enseignements dispensés le
temps de la scolarité obligatoire. Et ceci pour une raison
principale. La pratique philosophique à l’école s’effectue
généralement lors d’ateliers informels, où parfois même le
professeur est absent (un « animateur » le remplace) et où
n’existe ni évaluation, ni contenus prescrits. Ça ne sert,
a priori, au sens strictement utilitaire à « rien ». La
note sert à la moyenne qui elle-même sert à évaluer l’élève,
l’orienter. Au final, on cherche à construire un individu
autonome (dans le meilleur des cas) mais bien plus souvent un
élève normalisé.
La
notion d’élève normalisé renvoie à l’idée que l’institution
scolaire a défini un « plan unique » à partir duquel tous les
élèves vont pouvoir être ramenés et répartis sur une échelle
commune de valeur, ce qui est à la base de la normalisation du
système scolaire, distribuant les individus en « bons »,
« mauvais », et toutes les nuances entre les deux.
D’autre
part, les contenus d’enseignement se perdent bien souvent dans
cette finalité toute existentielle (aussi bien d’ailleurs chez
les professeurs que chez les élèves) « passer », c’est-à-dire
intégrer le niveau supérieur et non penser. On a trop souvent
l’impression que la construction d’un individu à la fois qui
sait et sait pourquoi et comment il sait, se perd dans ces
jeux de moyenne.
Bien
sûr, les enseignements reçus à l’école sont indispensables.
Cependant, il est aujourd’hui fondamental de modifier la
manière dont la transmission des savoirs s’effectue à l’école.
Il est nécessaire d’ouvrir, au sein de l’institution scolaire,
des espaces qui s’imposent d’autres finalités que la notation
des individus, faisant prévaloir, par exemple, les liens entre
considérations théoriques et décisions pratiques comme le
permet, pensons-nous les débats à visée philosophique.
Sans
enjeu purement scolaire (au sens français du terme), les
ateliers de philosophie se trouvent dans un espace
intermédiaire. C’est cette notion d’espace intermédiaire qu’il
s’agit à la fois de comprendre, de créer et de pérenniser.

?
Inscription sur le tableau d’une salle de cours, collège
Gambetta.
Annexe
ATELIER PHILO




Initiation à la philosophie en lycée professionnel Flocon

Compte-rendu d’expérience
Par
Philippe Exelmans, Lycée professionnel Flocon, Paris, 18ème.
Philippe Exelmans, anciennement professeur au lycée
Professionnel Flocon, y a mis en place des ateliers
d’initiation à la philosophie. Le texte initial, ici
légèrement remis en forme, faisait partie de la base de
données « innovation » de la mission académique. Il nous
semblait important de faire part de cette expérience car c’est
un exemple intéressant de ce qu’il est possible de mettre en
place dans un lycée professionnel. Ces ateliers tentaient de
répondre à la question : comment valoriser la réflexion des
élèves ?
Contexte
L’action s’est déroulée dans un lycée d’Enseignement
Professionnel Tertiaire (secrétariat et comptabilité) situé
dans un arrondissement « difficile » de Paris, avec une