INNOVATIONS
ET INSTITUTIONS : CONTINUITÉS ET RUPTURES
Françoise CROS
Professeur des universités en sciences de l'éducation
Mission innovation et recherche à l'INRP (Paris)
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Je ne sais pas si je vous
aiderai à poser les questions les plus pertinentes, tout au moins je vais vous
faire part d'un certain nombre de réflexions que nous avons conduites à l'INRP
et dans la mission innovation et recherche au sein de l'Institut national de
recherche pédagogique.
Innovations et Institution : deux camps
L'innovation vue du point de vue des innovateurs. J'ai suffisamment défini l'innovation pour ne pas y revenir. Je crois que les discours précédents ont fait allusion à cela, la diversité de sens de l'innovation. Mais disons, pour caler un petit peu notre réflexion, que l'innovation, c'est chaque fois que l'on voit du nouveau relatif à un contexte immédiat. Quand je dis : " il y a nouveau ", vous savez très bien qu'il y a des professeurs qui font de l'innovation dans leur classe, qui ne savent même pas qu'ils font du nouveau ; ils font en silence et ils ne savent pas pour autant qu'ils sont des innovateurs. Donc, vous le voyez, ce n'est pas aussi clair que cela. L'innovation, c'est ce qui s'affiche " innovation ". C'est soit le prof lui-même qui dit : " attention, je fais une innovation, je suis innovateur ", soit c'est le chef d'établissement qui a besoin des innovations pour afficher son projet. Soit c'est l'inspecteur qui veut valoriser telle action pour des motivations différentes qui peuvent aller de la reconnaissance d'une pédagogie qu'il apprécie mieux que les autres, à une reconnaissance des réussites des élèves sur certains aspects, soit alors, il s'agit d'un dispositif qui a été créé là pour drainer des innovations. Autrement dit, ne nous faisons pas d'illusion, l'innovation est un affichage social. C'est quelqu'un qui dit : " ça, c'est une innovation, ça, ce n'est pas une innovation ", et on n'a pas encore monté actuellement, je dis bien, un dispositif incontestable d'évaluation de l'innovation qui soit susceptible de dire, de façon catégorique, que certaines innovations sont pertinentes, que d'autres le sont moins, ou sont plus performantes par rapport à certains objectifs, que des actions qui seraient qualifiées de non innovantes. C'est ce à quoi nous nous employons à l'heure actuelle, nous sommes en train de travailler sur cette évaluation. Cet affichage social de l'innovation s'inscrit dans une stratégie avec effectivement des finalités extrêmement fortes. J'élimine, comme on l'a fait précédemment d'emblée, ceux qui innovent pour leur confort personnel ou pour ne pas s'ennuyer - et cela arrive plus souvent qu'on ne le pense - ou bien ceux qui ont pris l'habitude de s'inscrire dans un réseau d'innovation qui fait qu'ils passent d'une innovation à l'autre, et ils savent trouver les appuis institutionnels pour bénéficier d'accompagnement de chercheurs ou de formation, et surtout de reconnaissance institutionnelle. Il y a là un bénéfice narcissique très fort, mais peut-être n'est-il pas exclusif, et peut-être cela peut produire quelquefois, mais pas toujours, de meilleurs résultats chez les élèves.
Dire actuellement qu'on est
innovateur, c'est effectivement bien porté. La société actuellement vous
gratifie, car vous êtes de ces personnes qui ne se contentent pas de ce qui
est, mais veulent faire mieux, et être toujours sur la brèche. Mais faire
mieux que quoi, par rapport à quoi ? Une fois que vous avez dit que vous voulez
la réussite des élèves, de tous les élèves, qu'avez vous dit concrètement,
qu'avez vous fait concrètement ? Et qu'est-ce que c'est que cette réussite de
tous les élèves ? Prendre uniquement ceux qui ne rentrent pas dans le moule de
l'école et leur attribuer un régime spécial, parfois impertinent, parfois qui
réussit d'ailleurs sur le plan de l'intégration sociale. Et les autres, alors
? Les laisser dans le moule habituel, ou bien c'est former les élèves pour une
société alternative que vous voulez bâtir et à laquelle vous croyez
fortement ?
L'exemple des classes relais
est très illustrant. Elle traite des collégiens qui ne peuvent s'accommoder de
la place habituelle pour leur procurer la possibilité de se récupérer et d'être
réinsérés dans le circuit normal. Mais parfois ce n'est pas ce que veulent
certains innovateurs. Ce qu'ils souhaitent, c'est créer une autre société,
dont les contours sont difficiles à dessiner, faite de convivialité, de
socialisation foisonnante, et d'une certaine conception démocratique. En
d'autres termes, nous sommes, face à l'innovation, dans un combat politique. L'école
de notre société ne convient pas toujours aux innovateurs, et ils se servent
de l'école comme tremplin à leur combat politique, sans autre force que leur
rhétorique politique. Ce qui veut dire que l'innovation est aussi un enjeu
politique extrêmement fort.
Chez les innovateurs, il y a
bien une idée de transgression, et l'institution les gêne. Alors, du coté de
l'institution, puisqu'on parle de l'institution générique, c'est une grosse
machine, aveugle, têtue qui ne prend pas en compte les évolutions, disent les
innovateurs. Et certains n'hésitent pas à parler même, je ne le rappellerai
pas, de " mammouth ". Cette institution, elle entrave, disent les
innovateurs qui se sentent brimés. Elle ne permet pas des marges de liberté
suffisantes pour innover. Il existe des bastions, il existe des citadelles, et
ces citadelles sont des épouvantails qu'on agite comme les programmes, les
examens, les structures, l'individualisme des collègues, le manque
d'enthousiasme des chefs d'établissement, et j'en passe et des meilleures. Elle
utilise d'ailleurs souvent la langue de bois, l'institution. Je crois que je
pourrais continuer très longtemps cette litanie que j'entends dans la bouche
des innovateurs. Bref les innovateurs seraient à la fois les ennemis et les
victimes de l'institution. Ils seraient campés dans une opposition insoluble.
Et pourtant, il me semble que
ce n'est pas aussi exact. Deux points montrent qu'il n'en est rien, que certains
ont intérêt à agiter cet épouvantail de l'administration centrale, voire de
l'administration régionale, c'est-à-dire du rectorat :
- D'une part, quand on regarde
les textes officiels actuels, on voit qu'ils sont incitatifs pour changer de
pratique à travers des concertations, à travers le travail en équipe, les
parcours pédagogiques diversifiés, l'heure de vie de classe, etc., etc. Mais
de cette innovation-là, beaucoup n'en veulent pas. Pourquoi ? C'est ce que
rappelait Martine Le Guen tout à l'heure, c'est une innovation
institutionnelle. Parce qu'elle vient d'en haut, donc elle est imposée, ou bien
parce qu'on le faisait auparavant, et on nous a dépouillé de notre originalité.
Tout le monde va faire la même chose que nous. C'est ce refus de faire tous
pareil, d'être sous la contrainte d'une autorité qui nous dirait ce que nous,
professeurs, nous avons à faire, sachant que, de toutes façons, nous n'en
ferons qu'à notre guise.
Un exemple fera comprendre
cette attitude. Lorsque Marie-Danièle Pierrelée a mis en place son auto-école,
il s'agissait de proposer aux jeunes qui ne voulaient pas aller à l'école et
dont l'école ne voulait pas, une structure d'accompagnement temporaire. Les
classes relais, créées sous l'impulsion du ministère, ont repris cette idée.
Les innovateurs originels n'apprécient pas pleinement que cela leur soit imposé.
Nous trouvons la même chose avec le lycée pilote innovant de Poitiers qui
faisait avant la lettre des modules en seconde, les travaux personnels encadrés,
etc. Le fait que le ministère rendent obligatoires leurs innovations les a
rendus perplexes, et parfois dépressifs. Leur identité d'innovateur est
interrogée, parfois mise à mal. -- D'autre part, le ministère de l'Éducation
a même créé un dispositif officiel d'incitation à innover. Je vous accorde,
et on le dira plus loin, que ce n'est pas toutes les innovations qui sont
encouragées, mais on ne peut pas dire que l'institution, quand elle est
identifiée au ministère, est totalement immobile et ne fait rien face aux
innovations.
Alors, que se passe-t-il ?
D'un coté, un discours des innovateurs, de l'autre coté, un discours de
l'institution, de ce qu'on veut attribuer à l'institution, alors pourquoi cette
haine-amour, cette duplicité qui d'ailleurs change, bouge ? Les innovateurs qui
avaient proposé quelque chose et qui sont récupérés, quelquefois l'acceptent
ou quelquefois le refusent. Mais qu'est-ce qui se passe à ce niveau-là ? C'est
qu'en réalité, nous sommes tous producteurs de l'institution. Nous
construisons tous ensemble cette institution dont certains parlent comme d'un épouvantail.
Les innovateurs et les non-innovateurs sont à tous les niveaux. Nous avons des
directeurs de cabinet ministériels qui sont des innovateurs ; nous avons des
inspecteurs généraux qui sont des innovateurs ; nous avons des IPR qui sont
des innovateurs ; nous avons des chefs d'établissement qui sont des
innovateurs. Et puis, à l'inverse, nous avons des personnes, qui à tous les
niveaux, ont des crispations sur des actions anciennes, sur des textes anciens.
C'est-à-dire que l'innovation peut se trouver à tous les niveaux du système
éducatif. Et j'ai même l'affront de dire qu'un ministre peut innover ; et de
l'endroit où il est.
L'institution, c'est nous qui
la produisons tous, c'est nous qui en sommes porteurs. Il n'y a pas de société
sans institutions. L'institution, c'est une forme d'organisation sociale,
relativement stable, que se construisent les individus, les hommes, pour pouvoir
vivre ensemble. Elle lie des valeurs, elle lie des normes, des rôles, des modèles
de relations et de conduite. Qu'elle change de configuration, oui, mais elle est
toujours là. Et, en plus, l'institution est quelque chose - c'est une chose à
laquelle nous ne pensons pas souvent - elle protège l'individu de toutes les
actions impulsives, de toutes les actions non contrôlées et arbitraires (par
exemple, exercer soi-même sa propre justice).
Manager le système éducatif par l'innovation
Voila donc les positions des
deux protagonistes. Qu'est-ce qu'a fait jusqu'à présent le ministère, si
j'identifie ministère à institution, en reprenant le langage antérieur, et
notamment celui des innovateurs ? Qu'a fait le ministère vis-à-vis des
innovateurs, jusqu'à présent ? Une perspective historique peut parfois nous
aider à comprendre un certain nombre de choses. Il faut vous dire que
l'innovation pour les ministères, comme le disait François Muller tout à
l'heure, puisque je suis responsable d'un observatoire européen, l'innovation
dans les différents systèmes éducatifs européens c'est une " patate
chaude " que se refilent très rapidement les différents ministères et
les différents responsables. C'est un point délicat des systèmes européens.
On peut dire que depuis la montée en puissance de l'innovation, c'est-à-dire
depuis 1960, les ministères ont eu maille à partir avec l'innovation et les
innovateurs, à cause de cette " patate chaude " dont ils ne savaient
pas quoi faire. Jusqu'à maintenant, et de façon générale, même sur le plan
européen, on a pu repérer quatre façons de porter cette " patate chaude
", de porter ce problème. Ce sont des étapes de mise en œuvre et de
compréhension des innovations. Je résumerai très brièvement ces étapes qui
sont tout à fait intéressantes dans la conception que pouvaient avoir les
responsables ministériels de l'innovation et des innovateurs et dans la
conception aussi qu'ils avaient de son management.
La première date des événements
de mai 1968. Ce sont les mouvements pédagogiques, ce sont les mouvements
contestataires où le ministère prenait les innovateurs de façon très précautionneuse,
et il les prenait bien souvent comme des illuminés. Vous savez que toute société
doit avoir ses marges, ses illuminés. Jean Luc Godard disait : " C'est la
marge qui tient la page ", donc c'est la marge qui tient le système. On
les considérait comme des êtres un peu dangereux, à mettre à l'écart, des
militants qui remettaient toujours en cause un certain nombre de choses et
principalement ce que proposait le ministère. Les innovateurs de cette période
étaient sur une position axiologique forte, et une position opposante par
rapport à ce que décidait le ministère.
Il y a eu une seconde période
que l'on peut dater du ministère Alain Savary, avec un hoquettement, celui de
Chevènement. C'est la période de la prise en considération des innovations.
Alors, on trouve à la suite des rapports d'experts, comme le rapport Legrand
pour les collèges, le rapport Soubré pour la décentralisation, le rapport
Prost pour les lycées, le rapport Jeantet pour l'enseignement supérieur, etc.
C'est la création de ce qu'on pourrait appeler des innovations
institutionnelles, si je me cale sur les définitions précédentes, création
des Mafpen, création des ZEP, incitation officielle à se mettre en équipe pédagogique
; on voit apparaître les textes officiels sur " mettez-vous en équipe pédagogique,
faites du travail autonome, faites du travail indépendant, faites des PAE,
l'interdisciplinarité, etc. " Ce qui veut dire que les enseignants sont
incités à innover, et l'innovation entre dans le maillage institutionnel. Cela
fait partie de l'institution : l'innovation et les innovateurs.
Puis vous avez une autre période,
que je daterais du temps d'un point fort : celui de la loi d'orientation de
1989, appelée loi Jospin. C'est celle qui adule l'innovation. Il n'y a pas
encore l'innovation au centre du système éducatif, c'est l'élève qui est au
centre du système éducatif, mais l'innovation relève plutôt dans cette période
d'une activité ordinaire de tout bon prof. Un bon prof, finalement, c'est un
innovateur. L'innovation devient donc une des composantes principales des compétences
à développer pour le prof. La création des IUFM, d'ailleurs, dans cette période,
montre la volonté de former les futurs enseignants à d'autres choses qu'une
formation académique et classique, pour les former à l'interdisciplinarité,
à l'analyse de la pratique, pour permettre de changer l'exercice de la
profession. On le trouve dans le mémoire professionnel, mais on le trouverait
dans d'autres activités, avec toutes les pesanteurs culturelles que l'on
rencontre parmi les formateurs IUFM. Et j'étais bien placée pour le savoir,
puisque j'ai travaillé à l'IUFM de Versailles. Mais c'est durant cette période,
d'ailleurs, en 1994, qu'est né le dispositif " Innovalo ". Ce n'est
pas inintéressant de voir les conjugaisons d'un certain nombre de choses et d'émergence
de dispositifs.
Et enfin, nous arrivons à la
période contemporaine qui est celle où les innovations deviennent véritablement,
clairement, de manière tout à fait explicite, et vous l'avez entendu dans les
interventions précédentes, l'instrument du pilotage du système éducatif. Le
ministère ou les responsables, les décideurs, ont compris que pour que l'école
suive les évolutions, voire les devance, rien de tel que de donner aux acteurs
la possibilité d'offrir des actions nouvelles, inédites et susceptibles de se
répandre, même si on ne sait pas très bien comment. D'où le projecteur
orienté vers le transfert des innovations, leur valorisation, leur diffusion,
leur stimulation, leur dissémination, etc. Les innovations permettent également,
favorisent une décentralisation progressive, puisque lorsqu'on analyse les
innovations portées par des équipes, on s'aperçoit que ce sont en majorité
des actions pédagogiques le plus en partenariat avec les collectivités
sociales, avec les collectivités locales et avec les associations. Par
ailleurs, l'innovation est très bien venue pour le management politique,
puisque face à l'incertitude dans l'affirmation des valeurs pour l'école, les
résolutions locales paraissent plus pertinentes, ou du moins moins sujettes à
créer du désordre social. Il suffit d'ailleurs de rappeler, de réactiver une
histoire que nous avons vécue de façon très vive et très cuisante, qui est
celle du port du foulard dans les établissements scolaires. Nous sommes donc
actuellement, en l'an 2001 dans cette période de pilotage. Mais jusqu'où
peut-on favoriser les innovations sans mettre en péril l'école de la République,
déjà pas mal bousculée ? Je pense qu'une des tâches essentielles qu'aura à
accomplir le nouveau dispositif créé, le Conseil national d'innovation pour la
réussite scolaire, sera de fournir une réflexion sur cette difficulté entre
centre et périphérie, qu'on trouve d'ailleurs reposée d'une manière différente
de celle que posait jadis le professeur Louis Legrand.
Enjeux et portée de la liaison innovation et institution
Quels sont actuellement le rôle
et la place des innovateurs dans cet échiquier politique, tel que je viens de
l'évoquer à la fois à travers les discours qui sont des discours assez manichéens,
et à travers l'évolution politique du management de l'innovation ? Que peuvent
alors faire les innovateurs, c'est-à-dire vous-mêmes, aux prises avec ces
enjeux politiques et sociaux ? Quand on aborde sa propre période, celle où
nous sommes tous impliqués, de manière extrêmement forte, il faut à la fois
être modeste et prudent. Donc je vous ferai uniquement part, très simplement,
des résultats obtenus au cours des différentes recherches que nous avons menées
à la mission innovation et recherche de l'INRP. Elles seront de quatre ordres :
- La première remarque, c'est
que les innovateurs actuels qui se déclarent officiellement, portent plus leur
attention sur les comportements des élèves, même si c'est pour en améliorer
les apprentissages. La majorité des innovations, et l'étude extrêmement fine
menée dans l'Académie de Toulouse le confirme, travaillent sur l'acquisition
des compétences sociales pour les élèves, à travers la lutte contre la
violence, la démotivation scolaire, la construction de la citoyenneté, etc.
Autrement dit : les innovations que nous voyons et que nous étudions à l'heure
actuelle servent à prendre plus en compte non l'élève en tant que tel, mais
l'adolescent ou le jeune dans son aspect sociocentrisme. Il y a là, dans ces
innovations, les prémices des transformations du métier d'enseignant tout à
fait intéressantes. De plus, les quelques évaluations menées montrent que ces
innovations n'ont pas permis de montrer de façon évidente que les élèves
apprenaient plus, mais ils n'en savaient pas pour autant moins que ceux qui
n'avaient pas suivi ces innovations. C'est ma première remarque. Ils n'en
savent pas plus sur le plan cognitif, mais ils n'en savent pas moins que les élèves
qui n'ont pas suivi ces innovations que nous avons repérées.
- La deuxième remarque :
lorsque nous interrogeons ces professeurs au sujet des compétences qu'ils ont
mis en œuvre pour innover, ils nous répondent qu'ils ont sollicité des compétences
pour lesquelles ni la formation initiale ni la formation continue ne les avait
formés, comme des activités culturelles, chant, danse, des activités éducatives,
participation à des colonies de vacances ou des camps d'adolescents ou dans des
associations : travail en groupe, travail en équipe. C'est ma deuxième
remarque : ces innovateurs-là, lorsqu'ils se mettent en innovation, développent
des compétences qu'ils n'ont pas acquises dans leur formation initiale, ni
continue.
- La troisième remarque :
quand on analyse un établissement entier dans lequel il y a des innovations, on
constate que ces dernières sont à la périphérie, et que, somme toute, tant
que ces innovateurs ne touchent pas au cœur constitué par les cours habituels,
ils peuvent continuer dans leur coin, sans aucun problème ; ils peuvent avoir
des moyens, ils peuvent être sollicités par le PNI, ils peuvent être sollicités
par beaucoup d'institutions. Ils ne dérangent pas le cœur même de l'établissement.
Quatrième remarque : mais que
se passe-t-il lorsqu'il y a déséquilibre, et que les innovateurs viennent
interpeller les collègues qui se déclarent non innovateurs ou, disons, un peu
tièdes, un peu réticents ? Nous avons étudié, avec une équipe de chercheurs
sur l'Académie de Lyon cette manifestation, lorsque des innovateurs viennent
interpeller les autres personnes de l'établissement. Bien sûr, il s'agit d'une
innovation extrêmement modeste et, qui plus est, est appuyée par les
structures officielles puisque c'est celle des parcours pédagogiques diversifiés
au collège. C'est une sorte de pédagogie du détour. Les activités mises en
place étaient variées mais toutes avaient pour objectif de remotiver les
jeunes pour des activités qui leur plaisent et qui sortent souvent du programme
disciplinaire. Ce qui explique d'ailleurs les compétences développées par les
enseignants. Le problème a été le jour où le ministère a dit que ces heures
de parcours seraient prélevées sur les heures de cours ordinaires. Il a fallu
alors négocier avec les enseignants qui n'innovaient pas à l'intérieur du même
collège. C'est cela qui nous a intéressé : Ces négociations, ces dialogues,
ces luttes de pouvoir, ces luttes de représentation entre les tenants d'un métier
centré sur les savoirs disciplinaires, distribués en cours planifiés, et les
tenants d'une pédagogie ouverte aux actualités et susceptibles de développer
des compétences non seulement vérifiées sur le plan cognitif, mais aussi
social et comportemental. Nous avons ainsi suivi six collèges, pendant trois
ans, et nous en avons fait des monographies qui sont publiées dans un rapport
de recherche sur le transfert des innovations.
Que s'est-il passé qui puisse
servir de réflexion, dans le suivi de ces six collèges ? Ce suivi a montré
l'importance du rôle du chef d'établissement, comme l'a très bien rappelé le
recteur Blanchet, qui ne doit pas laisser s'instaurer une coupure au sein de son
établissement entre les innovateurs d'un côté, et les autres, d'autre part,
sinon il s'installe une sorte d'incompréhension, voire de haine entre deux
camps, dont au fur et à mesure, tous les coups sont permis. Le projet d'établissement
serait peut-être l'occasion de faire se parler des enseignants, sans toutefois
les obliger à faire la même chose. Il suffisait de montrer la complémentarité
des actions et leur force respective pour ne pas tomber dans un manichéisme
dommageable. Le projet d'établissement apparaît comme un outil tout à fait
indispensable car il est à la croisée de la décentralisation, du dialogue
avec les collectivités locales, avec les parents et les responsables
politiques. Le projet d'établissement est également le contrat qui lie l'établissement
avec le cadre général fixé par l'État. Et n'oublions pas que l'école aura
d'ici une dizaine d'années à renouveler la moitié de son corps enseignant et
que les innovateurs, sans doute, à mon avis, préfigurent le profil du futur
enseignant, qui, faute de pouvoir s'identifier complètement à un savoir
disciplinaire de plus en plus remis en question, soit par l'évolution des
sciences elles-mêmes, soit par la circulation avec les nouveaux médias -
c'est-à-dire les technologies de l'information et de la communication -
trouvera son identité dans des compétences de médiation des apprentissages
des savoirs de tous ordres, aussi bien cognitifs que sociaux, affectifs et
comportementaux.
À l'heure actuelle, il semble
bien que l'innovation soit révélatrice de cette phase transitoire qui laisse
se côtoyer encore dans le monde enseignant des enseignants dont les représentations
du métier sont différentes, voire opposées, et qu'une des solutions actuelles
est de construire collectivement un projet qui tienne compte de ces disparités
à travers des négociations et des compromis. Le projet d'établissement apparaît
dans ce cas comme un régulateur interne formidable du système éducatif. Il
articule le national, le local, l'intérieur, l'extérieur, les innovateurs, les
non-innovateurs, le social, le pédagogique et l'affectif. Je crois que là,
nous sommes effectivement en train de construire à travers les innovateurs le
nouveau profil des futurs enseignants, des enseignants du vingt et unième siècle.
Merci de votre attention.