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Conférence
"De l'innovation au
changement"
Françoise Cros,
Professeur d'université en Sciences de l'Education
responsable scientifique de lObservatoire
européen des innovations en éducation et en formation.
Linnovation en éducation et en
formation
Introduction
Je traiterai donc ce sujet sous forme de trois questions. Je pense
quil est indispensable pour chacun dentre nous, lorsque nous parlons
dinnovations, de nous situer par rapport au système éducatif : quest ce qui
mautorise à parler de linnovation ? Doù est-ce que je pars ? Quel est
mon enjeu institutionnel ? Quelle est mon expérience envers linnovation ? Est-ce
que linnovation est effectivement empreinte didéologie et de valeurs ? Il
faut donc bien se situer institutionnellement. Ce sera ma première question.
Ma deuxième question est : Quentend-on par innovation en
éducation et en formation ? Cest-à-dire, au-delà du mot, que se cache-t-il ? Il y
a effectivement des enjeux, il y a des usages sociaux qui à mon avis ne sont pas du tout
innocents par rapport à ce mot, et par rapport dailleurs à dautres notions
véhiculées dans le système éducatif.
Enfin, dernière question : linnovation pour qui, pourquoi?
Peut-on évaluer linnovation ? Et si oui, de quelle manière?
Première question : quels sont mes enjeux
à moi?
Mais je demande à chacun dy réfléchir, à votre place à
vous sur le plan institutionnel. Je crois que toute personne qui travaille sur
linnovation en éducation et en formation doit clarifier sa position
institutionnelle, ses enjeux, par rapport à cet objet éminemment sensible aux politiques
et à lidéologie.
Je ne suis pas inspectrice générale, je ne suis pas inspectrice
dacadémie, je ne suis pas IPR-IA, je ne suis pas enseignante dans le secondaire, je
ne suis pas formatrice, ou alors occasionnellement. Autrement dit, je naurai pas
présentement de promotion, de reconnaissance institutionnelle si je parle en bien de
linnovation.
En dautres termes, je peux en dire tout le mal possible, je
ne serai pas sanctionnée.
Cest un des avantages dêtre universitaire que
davoir une certaine liberté de propos, ce qui ne signifie pas pour autant dire
nimporte quoi, parce que jai quand même un enjeu, celui davoir tenté
de créer, comme objet scientifique de mes recherches, linnovation en éducation et
en formation. Et cela ne sest pas fait au hasard, effectivement, selon ma
trajectoire. Actuellement, je me consacre à trois types de travaux. Je ne
métendrai pas sur mes travaux, mais cest pour que vous les connaissiez.
Le premier type de travail, cest lalimentation
dune banque de données bibliographiques de recherche sur les documents écrits
portant sur linnovation en éducation et en formation, francophones et anglophones.
Cette banque est appelée NOVA et sera consultable en mars 1998 sur Internet via le
serveur de lInstitut national de recherche pédagogique. Un seconde banque de
données, appelée NOVA Bis, réunira des monographies ou des écrits sur des actions
innovantes et des réussites, qui seront collectés sur toute la France par la direction
des lycées et collèges.
Deuxième type de travaux : le fonctionnement dun
Observatoire européen des innovations en éducation et en formation, regroupant les
quinze pays de lUnion Européenne. Il est quelquefois intéressant de faire un
détour par les autres pays pour comprendre son propre pays. Cest ce que nous
faisons actuellement.
Le troisième point, cest le fonctionnement dun secteur
de recherche universitaire à Paris X, qui porte sur linnovation, la crise et la
transformation du système éducatif.
Donc, cest à ce titre, et à ce seul titre, que je parlerai
de linnovation.
Je ne voudrais pas que vous sortiez de cette salle en disant : elle
a parlé dune façon générale. Jai parlé dun point de vue
institutionnel, du mien, de ma façon de voir les choses.
Deuxième point que jaborderai
avec vous : comment définir linnovation?
On parle toujours de ce mot, cest un mot incantatoire,
porteur de symbolique, de désirabilité sociale, de progrès, douverture, de
promesses. Il suffit de le prononcer pour que lavenir scolaire séclaire, que
les problèmes aient des chances dêtre résolus, et que chacun de nous, quil
le veuille ou non dailleurs, sombre dans cette illusion, dans le fantasme dun
futur qui sera meilleur, dune sorte de déni de la réalité pour se sauver un peu
de la réalité.
Mais il nen a pas toujours été de même, et on se rappelle
bien déjà, dès Aristote, que linnovation était une menace, cétait quelque
chose quil ne fallait pas rencontrer. Déjà au XIIIe siècle, la " nouvelleté
", la fausseté, lhérésie sont des synonymes, dailleurs Montaigne
lui-même disait quil était dégoûté de la " nouvelleté " car "
il faut suivre lordre voulu par Dieu ". Donc cette innovation, telle
quelle est vue actuellement, est ancrée déjà dans des données politiques et dans
des données religieuses. Linnovation nacquerra vraiment son côté positif,
celui que nous lui connaissons actuellement, que quand ce terme sera utilisé pour parler
de léconomique, et notamment de lusure et du prêt dargent.
Autrement dit, linnovation a beaucoup bougé, sest
transformée, a navigué de la sphère du politique et du religieux à la sphère de
léconomique, et elle est beaucoup plus une notion quun concept, car elle
désigne une sorte de réalité un peu floue, un peu large, qui fait que nous sommes tous
en consensus lorsque nous parlons dinnovation.
Ainsi donc, si on regarde présentement linnovation, elle est
très liée au monde de lentreprise. Cest au début du XXe, avec Schumpeter,
qua été valorisée la notion dinnovation.
Dans ce sens, si nous nous appuyons sur cette approche de la
notion, comme je vous le disais, sur son caractère positif, innover à lécole,
cest traiter lenseignement comme une chose qui doit être efficace et avoir un
esprit dentreprise.
Dans ce contexte, linnovation assure le développement
dune société capitaliste, basée sur le profit et la création continuelle de
besoins nouveaux. Chaque objet nouveau est appelé à disparaître au profit dun
autre encore plus nouveau, et ainsi de suite, cest la fameuse " destruction
créatrice " que nous vivons quotidiennement. Les maîtres-mots de linnovation
sont le sujet et linitiative. Ainsi, quon le veuille ou non, quand on
séloigne de cette notion, il y a quand même cet arrière-plan de rentabilité, de
progrès, lié bien souvent aux découvertes scientifiques et à leur application dans le
domaine de la vie sociale.
Puis, on sest éloigné comme je vous le disais de
linnovation technologique/économique proprement dite, on sest rapproché des
innovations sociales : les crèches parentales, les boutiques de santé, de droit, etc.
Cest ce quon a appelé " les innovations sociales ". Ainsi,
linnovation à lécole est prise entre deux composantes : une composante qui
serait plutôt de lordre économique et de rentabilité, et une composante plutôt
dinnovation sociale, pour laquelle dailleurs les caractères politique et
idéologique ont une très très grande place. Autrement dit, en opposition au siècle
passé, linnovation a pris un aspect positif par le détour par léconomique,
tout en déniant le plus souvent, de manière manifeste, son caractère éminemment
politique.
Pour travailler sur linnovation, nous avons été obligés de
trouver une définition, dessayer de cadrer ce que voulait dire linnovation,
et plutôt que de vous donner une définition toute bouclée, je préfère soumettre à
votre réflexion un certain nombre dhypothèses, ou plus exactement
dattributs, que lon pourrait accorder à linnovation à lécole,
à linnovation en éducation et en formation.
Ces attributs ou ces prédicats sont au nombre de cinq :
Le premier attribut de linnovation, cest
incontestablement et je crois que peu dentre vous me contrediront, cest le
nouveau. Quoi de neuf dans linnovation ? Il va de soi que pour tous,
linnovation définit le nouveau et elle est définie par le nouveau. Pourtant cette
évidence du nouveau ne lest pas tant que ça. En effet, quand on réfléchit, on
ouvre certaines zones de perplexité. Comment peut-on saisir lessence du nouveau,
puisque par définition le nouveau est une qualité dexistence éphémère à un
attribut momentané ? Il est relatif à celui qui lénonce: " non, ce
nest pas nouveau " ou " si, cest nouveau ". Il est lié
directement au point de vue de lobservateur, de celui qui énonce que justement
cest nouveau.
En effet, qui peut décider, logiquement, en éducation et en
formation, de ce qui est nouveau ? Sagit-il dune qualité mesurable ?
Sagit-il dune qualité évaluable ? Le nouveau à lui seul ne peut être un
critère de définition de linnovation. A la limite, tout peut être qualifié de
nouveau, y compris la réitération de lancien. Autrement dit, ce serait confondre
innovation avec invention ou novation.
Ce qui peut être noté, par contre, lorsquon observe une
innovation, cest la qualité dévénement dinnovation, sa hardiesse, car
linnovation est effectivement un événement. Si nous définissions
linnovation par le nouveau, nous aurions beaucoup de difficultés.
Deuxième attribut, deuxième prédicat, que
lon accorde à linnovation, cest le produit. Il suffit par
exemple de prendre lordinateur, il suffit de prendre un certain nombre de choses,
cest tangible, cela se voit. Cest la substance à laquelle on attribue cette
vertu novatrice. Le produit entraînerait ensuite en onde de choc un certain nombre de
transformations.
Par exemple, comme je le disais, lintroduction de
lordinateur dans la classe peut être novateur, mais peut être aussi le
renforcement dune pédagogie traditionnelle. La vision, lapproche de
linnovation en formation et en éducation, est une approche technologique ; elle
sappuie sur la conception schumpéterienne que javais évoquée tout à
lheure, et le produit ne peut être à lui seul un élément qui définit
linnovation. Ce nest pas le produit en lui-même qui est linnovation.
Donc, je vous ai dit que le nouveau ne pouvait pas définir
linnovation, et je vous dis maintenant que le produit ne peut pas définir à lui
seul linnovation.
Voyons un autre attribut, un autre prédicat qui
pourrait jouer et nous aider à définir et à cerner linnovation : cest
linnovation comme changement.
Effectivement le premier réflexe serait de considérer
linnovation comme un changement, voire, pour chacun dentre nous, un changement
positif. Mais cela pourrait être négatif. Par exemple, le fait de restaurer en classe
des châtiments corporels, de " flanquer des baffes " aux élèves en classe,
serait une innovation, sans être forcément une amélioration. Mais, ce nest pas
encore sûr, parce que les élèves pourraient peut-être mieux apprendre.
Autrement dit, toute innovation nest donc pas positive, soit
dans le court terme, soit dans le long terme. Dautant plus que linnovation est
un changement. Ce dernier est volontaire, intentionnel et délibéré, il veut le bien et
le meilleur, bien souvent pour lautre, cest-à-dire pour lélève.
Autrement dit, tout changement nest pas une innovation mais toute innovation est un
changement et linnovation serait donc un changement particulier.
Si je reviens à mes trois points : on ne peut pas se caler sur le
nouveau, on ne peut pas se caler sur le produit, on ne peut pas véritablement se caler
sur le changement.
Alors, allons voir du côté dun quatrième
attribut qui pourrait être : linnovation, cest une action finalisée,
cest une action qui a des objectifs et dont leffet serait produit
conformément à lobjectif de ses auteurs. Mais on en vient à un dilemme,
cest celui de la non-distinction entre le projet et linnovation. En effet, si
le projet est visé comme innovation, il est aussi et surtout, planification en fonction
dobjectifs et réalisé dans le temps, fortement lié à une conception causale de
laction, alors que linnovation et vous le savez tous si vous avez
innové est en général guidée par un désir, par une volonté.
Il y a alors un paradoxe à parler de projet dinnovation. Le
projet, cest une planification, linnovation, cest une découverte avec
des aléas et des incertitudes, et parler dun projet dinnovation, montre que
linnovation est coulée dans le moule planificateur, tous les aléas sont traqués
et vus beaucoup plus comme des perturbateurs, alors que ce sont les composantes mêmes de
linnovation.
Si je reprends : nouveau, non ; produit, non ;
changement, non ; action finalisée, non.
Allons voir dans le cinquième attribut qui est celui de
linnovation comme processus. Nous nous inscrivons là dans une démarche de
résolution de problèmes dont nous vous parlerons tout à lheure. Il sagit
dune démarche en transformation sous différentes formes, une série de mises en
problèmes et de mises en solutions, le tout à lintérieur dun espace
temporel provisoire.
Là, dans le processus, il y a effectivement émergence
dimprévu, dinattendu, daléatoire. Le projet est avant tout une
procédure, tandis que linnovation est un processus avec ses zones
dincertitude, elle est plus livrée à limprévisible. Linnovation vit
de lincertitude, alors quon veut absolument la faire rentrer dans la maîtrise
dune action finalisée.
Autrement dit, linnovation nest pas aussi captable et
maîtrisable que certains institutionnels voudraient nous le faire croire.
Lorsque nous avons travaillé ces cinq attributs, nous sommes
arrivés à une définition que je vous donne comme cela et sur laquelle vous pourrez
réfléchir, cest la définition que nous avons adoptée pour la banque de données
NOVA et pour un certain nombre de nos travaux. Nous avons trouvé la définition suivante,
en fonction de ce que je viens de vous dire, qui est : " linnovation est un
processus qui a pour intention une action de changement et pour moyen lintroduction
dun élément ou dun système dans un contexte déjà structuré ". Ce
qui est important dans une innovation, cest sa contextualisation, cest-à-dire
que si vous mettez en place dans votre classe un travail de groupe délèves, chose
que vous naviez jamais faite avant, alors que votre voisin le fait depuis longtemps,
vous faites une innovation même si ce nest pas nouveau, parce que cest par
rapport au contexte, par rapport vraiment à la localisation de votre action, dans votre
classe à vous.
Vous noterez cependant que dans la définition que je viens de vous
fournir, il y a une volonté manifeste de ne pas inscrire lamélioration.
Lamélioration ne fait pas partie de la définition, et pourtant quand vous
regarderez dans les ouvrages qui parlent dinnovation, lamélioration est aux
premières loges. En effet, dans ce domaine, nous nous trouvons dans un champ de valeurs
et souvent, seulement pour linnovateur, linnovation est inscrite dans une
intention damélioration. Comme je vous disais tout à lheure, pour la
restauration des châtiments corporels dans une classe, linnovateur - je suppose -
doit y voir une amélioration, chose que nous ne sommes pas obligés de voir et de
partager avec lui.
Vous voyez bien, nous sommes là au cur des valeurs et
dun choix politique et idéologique, car qui dit meilleur, veut dire meilleur, par
rapport à quoi ? Dans la définition de linnovation, quand on a mis amélioration,
on na rien ajouté, si ce nest lintentionnalité de lauteur de
linnovation, qui se dédouane de toute action de rendre des comptes, en attestant de
sa bonne intention, sa bonne foi du départ. Que dire des constructeurs de machines, je
pense par exemple aux constructeurs de fours crématoires, qui innovaient en
perfectionnant les techniques et la rapidité, et dont lintention était bien
daméliorer? Rentrer dans linnovation par lamélioration, cest
sengager sur le plan de la morale, sur le plan de léthique, autrement dit des
valeurs sous-tendues par toute innovation.
Il y a incontestablement, de la part de tout innovateur, une
intention damélioration, mais il vaut mieux dire que dans toute innovation, il y a
des valeurs et création de conflits entre différents enjeux. Cest cela quil
faut que nous travaillions.
Cétait ma deuxième question, en ce qui concerne : comment
peut-on définir linnovation, comment peut-on y voir clair, les uns et les autres,
et essayer déchanger sur un terrain relativement commun ?
Ma dernière question, cest :
linnovation, pour qui, pourquoi? Peut-il y avoir évaluation de linnovation?
Pourquoi innover ? Souvent, laspect technique domine, et
celui des valeurs, comme je le disais tout à lheure, passe au second plan, voire à
la trappe. Si linnovation est le renforcement des objectifs institutionnels, alors
linnovateur doit le déclarer, et analyser son rôle dans chacune des actions de
valorisation.
Si linnovation est une contestation de ces objectifs, une
remise en cause de la raison dêtre de linstitution, alors on peut se poser la
question de sa mise en uvre et de sa valorisation.
Jai été étonnée par un travail auprès dun
innovateur qui à chaque fois me disait : " je ninnove pas, mais je transforme
socialement ", et cet innovateur se heurtait parfois à des murs
dincompréhension, aussi bien de la part de la hiérarchie que de ses collègues.
Pour lui, linnovation devenait un combat politique, et ne pouvait procéder
daucune autorité, daucune légitimité, même pas de la Mafpen ou dun
autre organisme de formation. Il ny a pas de parole officielle de linnovation
ou sur linnovation.
Autre question : pour qui innover ?
Il va de soi et je suis sûre que je poserais la question à
chacun dentre vous, vous me le diriez que cest pour les élèves, bien
évidemment. Mais, à y regarder de plus près, les innovateurs sont rarement les
élèves, et ces derniers ne sont pas souvent consultés.
Veut-on faire le bonheur des élèves malgré eux ? Vous me direz
que de tels propos peuvent paraître démagogiques sils sont poussés à leur
extrême raisonnement. Mais au moins une consultation, une négociation avec les élèves
qui deviennent aussi acteurs dans linnovation, cela devient intéressant à
examiner. Parfois, linnovation, même, est détournée au seul profit des
innovateurs qui y voient une revalorisation éventuelle de leur carrière, une façon
déviter la routine, une manière déchapper à lisolement. Toutes ces
raisons sont valables, à la seule condition quelles ne soient pas prioritaires, ou
tout au moins quelles ne le restent pas.
Certains sinstallent, même, dans ce que jappellerais
une routine de linnovation, cest-à-dire que chaque année, par habitude, on
va refaire du nouveau, ou reconduire le nouveau de lan passé, dans un paysage du
reste inchangé.
Je crois que là il faut peut-être réfléchir : pour qui innover
? Est-ce que cest véritablement pour les élèves, ou bien pour autre chose ? Et
quelles sont les raisons sous-jacentes à cette motivation ?
Autre question : qui sont les innovateurs de 1997 ?
Les innovateurs, à mon avis, ce ne sont parce que certains
dentre vous disent cela, les qualifient de cette manière ce ne sont ni des
héros, ni des missionnaires. Ce sont des gens qui font bien leur métier. Cest vrai
que lorsquon regarde certaines actions pédagogiques, de remédiation, notamment
avec des publics en difficulté, on saperçoit que les enseignants engagés
investissent un temps considérable, y consacrent une foi à toute épreuve, mais cela
peut leur jouer des tours, par un phénomène de lassitude, voire de découragement, qui
peut se déclencher à partir du moment où ils poseront la question de la rentabilité de
leurs actions.
En effet, linnovation doit sinscrire dans un réseau,
elle doit sinscrire dans des relais. Des gens qui se battent depuis des années et
qui sont des militants, doivent sinscrire dans le quotidien, sinon ils se
marginalisent, ils vivent le fameux " burned out " des anglo-saxons,
cest-à-dire une sorte de lassitude et dabandon. Linnovation,
désormais, sinscrit donc dans les compétences de tout enseignant. Innover devient
une injonction, je ne dirais pas paradoxale, mais une injonction professionnelle.
Donc, qui sont les innovateurs en 1997 ? Ce sont les bons
enseignants.
Autre question : à quoi voit-on quune innovation est
réussie ? Cest difficile, en vertu même de la définition que je vous ai fournie
de linnovation, qui veut que les objectifs de départ ne soient pas forcément ceux
atteints in fine.
Vous savez très bien que linnovation ne peut senfermer
dans le carcan du projet, et je vous ai dit que linstitution, bien souvent, propose
des projets dinnovation, ce qui fait quon planifie, et comme ça on enferme et
maîtrise laction pédagogique qui, pourtant elle, surtout quand elle est innovante,
est difficilement maîtrisable.
Est-ce que ça veut dire quon ne peut pas évaluer une
innovation ? Et bien si, mais à ce moment-là, il sagit de ce quon appelle
une " évaluation de processus ", cest-à-dire quà ce moment là,
on mesure la pertinence et la compatibilité de linnovation, en liaison avec le
public, avec létablissement scolaire, et avec le contexte. Donc, une évaluation
est possible, à condition de la mener prudemment, et de ne pas se cramponner aux
sacro-saints objectifs initiaux, comme souvent on le fait, parce queffectivement ça
rassure, ça fait baisser langoisse; parce quil est vrai que quand on innove,
on est angoissé, on découvre, on est dans laléa, dans lincertitude. On est
aussi dans lenthousiasme et dans la découverte, et on est aussi dans
lapprentissage, et un apprentissage souvent collectif.
Autre question aussi : à quoi voit-on quune innovation est
réussie ?
Souvent, on dit : " Vous innovez, vous innovez, mais à quoi
ça sert ? Il ny a pas de résultat ". Et maintenant, je suis en train de vous
dire quon ne peut pas évaluer, alors où va-t-on dans une innovation ? Il est vrai
que cest difficile, difficile en vertu même de linnovation qui a été mise
en place. Il faut effectivement voir et analyser la pertinence, il faut analyser le
processus, certains de nos collègues parlent dune auto-évaluation régulatrice,
cest-à-dire dune évaluation qui mesure pas à pas les avancées et le
cheminement de linnovation.
Une autre question repose sur la spécificité de linnovation
en éducation et en formation. Lors de ma seconde question sur la définition de
linnovation, je vous ai parlé dun historique qui faisait que laspect
positif de linnovation est arrivé au moment de Schumpeter, cest-à-dire au
moment de son aspect économique. Cela a été le côté positif. Et puis il y a eu aussi
cette arrivée des innovations sociales.
Donc, linnovation en éducation et en formation se situe à
mi-chemin entre linnovation sur le plan économique, (et vous savez très bien que
nous avons même quelquefois flirté avec lentreprise, en disant que les
établissements scolaires étaient des entreprises, quil y avait un souci de
rentabilité, defficacité, de coût, etc.) et linnovation sociale,
cest-à-dire la découverte, ou la réponse à des objectifs sociaux qui
nétaient pas remplis par les institutions actuelles.
Et bien moi je crois que linnovation en éducation et en
formation a une spécificité. Elle nest proche ni de linnovation économique,
ni de linnovation sociale, elle est entre les deux parce que linnovation à
lécole travaille sur de lapprentissage, ou de la formation,
cest-à-dire la formation de lélève ou du formé. Or, nous pouvons dire que
linnovation elle-même est un processus dapprentissage pour ceux qui la
mettent en uvre.
Autrement dit, linnovation à lécole se répand à
travers lapprentissage, elle est elle-même un processus dapprentissage, et
elle travaille sur de lapprentissage. Ou encore, elle vient du changement
volontaire, elle est un changement volontaire, et elle travaille sur du changement
volontaire.
Linnovation à lécole, linnovation en éducation
et en formation, tient donc de cette particularité, elle est une mise en abyme, sa fin
est bien lémancipation de lhomme, dans toutes ses dimensions. Mais y
retrouve-t-on bien, lorsquon examine chacune des innovations, ces valeurs et cet
engagement politique ?
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