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 Connaissance et intégration des repères de la vie en société " l’apprentissage de la norme "

Médiations au collège : une autre approche de la relation pédagogique
collège Georges-Méliès, XIXe

   

Un collège parisien qui accueille 90% d’enfants étrangers ou d’origine étrangère , trente nationalités, quarante à cinquante enfants qui ne savent ni lire ni écrire à l’entrée en 6e, un public difficile… une équipe décidée qui se bat et invente d’autres relations pédagogiques…

Que pourrait faire un principal seul contre des émeutes d’une centaine d’élèves ? Et un enseignant seul contre l’hostilité de trente enfants qui ne comprennent rien ni à son langage ni à ses références culturelles ? Un conseiller d’éducation contre le pouvoir de bandes ? Comment amener les élèves à apprendre ce qu’il n’ont pu ou su apprendre jusque là (lire, écrire et compter) ? Comment, en même temps, favoriser le développement intellectuel optimal de ceux qui réussissent ? Comment aider le plus grand nombre d’entre eux à prendre conscience des codes implicites de communication qui favoriseront leur intégration tout en valorisant leurs particularités socio-culturelles ? Comment les conduire à développer des stratégies d’apprentissage efficaces (organiser, sélectionner, classer, analyser, synthétiser, mémoriser, demander de l’aide… ) ? Comment les aider à construire un projet personnel qui donne un sens à leur passage au collège ?

Des réponses

Dans le foisonnement des questions que ce public nous pousse à nous poser, nous travaillons depuis plusieurs années à changer des pratiques qui ne répondent plus aux besoins des élèves d’aujourd’hui. A la multiplicité des situations auxquelles l’ensemble du personnel est confronté, il fallait la multiplicité des compétences que seule une équipe éducative intercatégorielle pouvait offrir. Si ce pari est difficile à tenir, la nécessité relaie parfois la motivation : face au danger quotidien de ne pouvoir exercer, l’ensemble des personnels s’est mobilisé autour de projets communs orchestrés par le projet d’établissement. C’est ainsi que se sont mis en place les classes à " hétérogénéité contrôlée ", des classes à projet, le soutien scolaire, la remédiation cognitive sous la forme d’Ateliers de Raisonnement Logique, l’éducation aux choix, la formation des délégués de classe, la médiation culturelle avec notamment les familles d’origine africaine. D’autres activités sont venues compléter cette base commune, comme les séances : labo-photo, danse africaine, sorties musées, club journal, collège et cinéma… D’autres projets qui touchent l’ensemble des niveaux se mettent actuellement en place comme le français langue seconde, langue des apprentissages scolaires…

Parmi toutes ces actions, nous avons choisi de présenter le projet " Médiations " qui est né de la congruence entre les souhaits d’acteurs très différents : des élèves de 4e, la NAFIF – association de femmes africaines du XIXe arrondissement –, des enseignants et des personnels administratifs. Nous ne nous attarderons pas sur un historique qui s’étale sur plusieurs années, mais nous tenterons de donner l’essentiel de ce qui constitue ces actions aujourd’hui, alors même qu’elles continuent à évoluer en fonction de la personnalité des acteurs qui les animent et leur donnent vie.

Quatre actions de médiation pédagogique

Dans le contexte brièvement décrit, des espaces d’échange entre les adultes et les enfants sont une nécessité vitale si adultes et jeunes adolescents veulent réussir à se parler, à s’entendre et à se comprendre. La classe reste le lieu de l’apprentissage, de l’échange pédagogique, du confrontement cognitif, parfois celui du discours professoral, de l’évaluation normative, de l’expression d’une souffrance ou celle d’une rébellion… Dans tous les cas, la classe est rarement un lieu d’échange inter-individuel. C’est pour retrouver des espaces où puisse se dérouler un type d’échange plus privilégié que nous avons développé, au fil de ces dernières années, quatre actions de médiation qui (re)donnent une place à la parole individuelle, celle de l’enfant et celle de l’adulte en tant que personnes, dans une relation retrouvée de parité ontologique

(G. Lerbet, 1992).

Le parrainage et le monitorat

Deux actions de médiation enfant / enfant permettent aux élèves de 3e d’exercer leur sens de la responsabilité auprès de leurs cadets.

Dans le " parrainage ", une douzaine de volontaires de 3e organisent des moments d’échanges informels avec des enfants de 6e, lors des récréations ou lors de permanences dans un lieu qui leur est propre. C’est alors que des petits 6e tirent la manche d’un grand 3e en lui racontant combien leur prof de français leur fait peur ; les aînés prennent par la main le petit qu’ils méprisaient pour aller discuter avec Ivan le Terrible et convenir avec lui d’un modus vivendi plus convivial ; quatre chapardeurs donnent aux 3e des objets volés au prof de techno, afin que ceux-ci les lui restituent sans les dénoncer ; grands et petits échangent des conseils de comportement et des stratégies d’action… .

Dans le " monitorat ", une autre douzaine de volontaires de 3e organisent des permanences d’aide aux devoirs sous la responsabilité d’un surveillant, chaque jour, en fin d’après-midi. Dans ces moments, un enfant en difficulté se fait consoler, encourager, aider par un grand qui gagne ainsi son respect et son admiration ; l’abonné au zéro en dictée demande un entraînement en orthographe et en conjugaison et l’angoissé du contrôle de maths demande des explications supplémentaires…

Dans un premier temps, le volontariat des jeunes est spontané et enthousiaste, si on leur fait prendre conscience de leur part de responsabilité à l’égard des plus petits. La difficulté est d’organiser ce type d’action sur la durée. Il faut alors trouver des modalités de remotivation : réunions, rencontres, échanges ; des modalités de valorisation : information auprès de leurs professeurs et auprès de leurs parents, affichage d’une photographie de leur groupe, affichage des moments et des lieux de leurs permanences, lettre nominale du principal témoignant de leur action bénévole ; sans, pour autant, les désolidariser de leurs camarades non engagés.

Même si ces volontaires ne sont pas nombreux, environ un sur six, ils ont une influence dans leur environnement proche et contribuent ainsi à construire un milieu éducatif plus serein, basé sur l’écoute et l’entraide. Cette influence positive stimule, en retour, l’intérêt que l’ensemble des personnels porte à ces actions.

Le tutorat et la médiation pédagogique

Deux actions de médiation adulte / enfant, permettent, elles, de rompre la relation adulte-groupe pour développer des relations plus personnalisées dans lesquelles le jeune adolescent a tout loisir de s’exprimer.

Dans le " tutorat ", des personnels volontaires s’entretiennent avec des enfants en situation de demande d’aide ou des jeunes qui posent des problèmes graves à la communauté scolaire. C’est là qu’une petite Chinoise, tiraillée entre son éducation familiale et sa réussite scolaire, prend conscience à la fois de ce qui la motive et de l’argumentation qui amènera l’adhésion de sa famille à son projet personnel. C’est là que six garçons d’une même classe découvrent le pouvoir d’influence qu’ils ont sur leurs camarades et choisissent d’utiliser positivement cette force en travaillant pour cela avec leur tuteur…

Dans la " médiation pédagogique ", un adulte volontaire, choisi par deux partis en conflit, intervient pour réguler les relations difficiles entre une équipe pédagogique et un groupe d’élèves. Dans ces moments, adultes et adolescents ont la possibilité de se dire tout ce qu’ils ont sur le cœur, les personnes émergent alors avec toute leur humanité, touchantes, fragiles, éminemment respectables ; les non-dits sont explicités, les règles de fonctionnement de la petite communauté qu’est la classe sont mises à jour.

Dans ces deux actions, nombre d’adolescents prennent conscience des valeurs sous-jacentes aux mots qu’ils emploient, aux comportements et aux attitudes qu’ils développent quotidiennement.

Ces trois années d’expérimentation et de prise de risque dans des voies encore trop peu explorées, nous ont permis de constater les résultats extrêmement positifs de ces actions. La dynamique qui s’est ainsi mise en place au collège Georges-Méliès a attiré l’attention de la hiérarchie : le rectorat, dans le cadre de la valorisation des réussites et le ministère de l’Éducation nationale dans le cadre des contrats pour l’innovation. Pourtant, cette surenchère de satisfecit ne doit pas faire oublier la fragilité de ces initiatives, " hors programme ", qui dépendent trop de la pugnacité de quelques personnalités, de la résistance physique et morale des personnels, ou simplement de la stabilité des équipes.

Répartir les moyens autrement et empêcher l’essoufflement ?

Si les autorités administratives ont pris conscience de la difficulté que représente le fait d’exercer dans une zone d’éducation prioritaire, si elles reconnaissent l’originalité des actions qui y sont menées, si elles prennent la mesure de la qualité des personnels qui s’y engagent avec leur foi, leurs compétences et leur créativité, il est urgent cependant de franchir une quatrième étape qui serait celle de l’attribution de moyens, eux-mêmes innovants. Il ne s’agirait alors peut-être pas de donner plus de moyens, mais de permettre qu’ils soient distribués autrement. Ainsi, les personnels volontaires pourraient développer de telles actions dans le cadre de leur emploi du temps et non pas dans des heures supplémentaires qui les épuisent et laissent sans travail nombre de collègues non titulaires.

Ce sont ces conditions qui peuvent rendre possible la création de nouvelles synergies où le collégien, loin d’être le " tiers exclu " du système, est parti prenante de sa propre formation. Pleinement présent dans son environnement éducatif, il devient alors possible pour lui de commencer à apprendre les lettres et les sciences et toutes les disciplines qui vont donner une " forme " à sa " personne". Cette personne qui va pouvoir ainsi commencer à apprendre ses devoirs et responsabilités de citoyen.

C’est alors pour le personnel éducatif, une chance de passer d’un établissement où l’on enseigne à des élèves, à un établissement où l’on aide des jeunes à se construire.

 

Brigitte Albero,

professeur au collège Georges-Méliès,

coordonnatrice du projet.

Article paru dans les Cahiers Pédagogiques - octobre-novembre 1997

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