Accompagner les praticiens innovateurs : 
regards subjectifs sur une fonction en construction

Marie-Anne Hugon
chercheuse associée Cresas-INRP, Université de Nanterre-Paris X

 

1- Introduction

2- Les accompagnateurs, qui sont-ils ?

3- Les accompagnateurs , que font-ils ?

4- Accompagnement et transfert

5- Références

 

 

 

 

Le dispositif académique "innovation et valorisation des réussites" met à la disposition des équipes éducatives repérées comme innovantes, des accompagnateurs afin d'aider à l'analyse et à la formalisation de leurs pratiques. En quoi consiste cette fonction ? Que veut dire "accompagner une équipe en innovation" ? Que sait-on des accompagnateurs? Qui sont-ils, quelles fonctions remplissent-ils et en quoi leur intervention contribue-t-elle au transfert des actions innovantes ?

Il est vrai qu'on sait peu de choses des accompagnateurs. La fonction est nouvelle dans le système scolaire et certainement peu visible, peu connue des acteurs de l'école qui ne travaillent pas directement avec eux. D'autant que les accompagnateurs ne sont pas nombreux : dans l'académie de Paris, en 1999, ils sont au nombre de vingt et ils travaillent le plus souvent avec de petites équipes contractualisées de cinq personnes environ. Au total sur les terrains parisiens, deux cents personnes au maximum connaissent des accompagnateurs et les côtoient.

Dans ce texte, je me propose donc d'apporter quelques éléments d'information et de réflexion à partir de l'expérience développée dans l'académie de Paris, sachant que les analyses présentées ici sont subjectives : je m'appuie sur ma propre expérience d'accompagnatrice et sur mes échanges avec d'autres accompagnateurs. Ces analyses sont aussi par définition provisoires. Les discussions au sein du groupe des accompagnateurs de l'académie, confirment bien que cette fonction, qui n'existe que depuis trois ans à Paris, est encore en construction. La définition des missions de l'accompagnateur se précise et s'affine au fur et à mesure que les expériences d' accompagnement des uns et des autres s'accumulent.

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Les accompagnateurs, qui sont-ils ?

(ou : "il faut des dispositions pour accompagner...")

L'observation rapide des appartenances institutionnelles montre la diversité des origines et des compétences des accompagnateurs parisiens. Ce sont des acteurs de l'école qui occupent des fonctions variées.

Parmi les vingt accompagnateurs, on compte six professeurs de collèges et lycées : deux sont associés aux recherches de l'INRP et trois interviennent en formation continue. Un des enseignants est spécialiste des ateliers d'écriture et deux combinent les fonctions de professeurs, formateurs d'enseignants et associés aux recherches de l'INRP. On note aussi la présence de trois chercheurs de métier : deux universitaires et un chercheur INRP qui, par ailleurs, conduisent des recherches dans une orientation "recherche participative", "recherche -action" , pour employer des expressions de moins en moins en usage dans la recherche universitaire. Trois consultants en formation continue participent à ce dispositif. On relève également quatre conseillers d'orientation-psychologues, un conseiller principal d'éducation, chargé de mission à la rénovation de la voie professionnelle et la responsable académique des projets d’établissement. Enfin deux inspecteurs participent en tant qu'accompagnateurs au dispositif.

De cet inventaire, que peut-on retirer ? On voit qu'il s'agit d'un groupe réunissant des individus , eux-mêmes au contact, à l'interface entre plusieurs cercles de l'éducation, celui de la formation, celui des établissements, celui de la recherche et qui ont l'expérience du passage d'un monde à un autre. On pourrait parler à ce propos de "portiers" pour reprendre l'expression de Lewin ou de "marginaux sécants" (Crozier et Friedberg,1977) ou encore de "navigateurs des frontières organisationnelles"(Pelletier, 1996). De plus, le groupe est pluricatégoriel et associe des personnes se référant à des univers de compétences variés. Ceci rend possible le croisement d'approches et d'expériences diversifiées.

En résumé, ces accompagnateurs sont des passeurs, qui, pour certains d'entre eux, trouvent finalement leur centre à l'intersection entre plusieurs institutions. Ces appartenances multiples à plusieurs univers développent certainement des dispositions utiles pour s'intéresser de l'extérieur mais en profondeur au récit d'une expérience étrangère, utiles aussi pour entrer dans l'intelligibilité d'un projet dans lequel on n'est pas impliqué, et pour aider à percevoir ce qui peut être communiqué d'une expérience singulière. Ces accompagnateurs sont en fait des personnes exercées au transfert, c'est à dire au transport d'un point à un autre du système éducatif, des idées et des logiques des différents acteurs. Par ailleurs, au cours de la réalisation du second programme d'innovations, ils ont bénéficié de formations légères à différentes techniques (initiation à l'entretien d'explicitation et entraînement à l'écriture des pratiques professionnelles) et ont acquis des outils pour améliorer la qualité de leur accompagnement mais aussi une mini-culture commune.

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Les accompagnateurs , que font-ils ?

(ou plutôt " ce qu'ils ne font pas...")

D'après un rapport d'étude du ministère, l'accompagnateur "aide à mettre en forme l'expérience réalisée" (Orofiamma, 1998). Selon les termes du contrat passé entre l'équipe et la mission innovation, "l'accompagnateur apporte sur l'action un regard extérieur , il aide à formuler une problématique initiale, à élucider ses objectifs, à évaluer l'action, à rédiger des écrits ; il accompagne l'équipe au cours de l'action et peut faire des suggestions. la concertation se fera dans l'établissement au cours d'une réunion par trimestre pendant deux années scolaires. Le calendrier se fera en concertation avec l'équipe . Pour ces réunions, le secrétariat sera assuré par un membre de l'équipe . " La fonction est délicate et paradoxale. Il faut tisser des liens avec l'équipe sur une durée longue et apporter une aide en matière de formulation, d'évaluation et de rédaction tout en maintenant une position d'extériorité par rapport à l'action . Il faut aider l'équipe accompagnée à la clarification de l'action en vue d'une communication, et pour cela participer à l'analyse et à l'évaluation en continu de l'action, en d'autres termes favoriser l'émergence de compétences réflexives. Pour autant, l'accompagnement ne signifie pas participation directe au développement de l'action et ne saurait être non plus confondu avec une fonction de formation, d'inspection ou d'évaluation.

L'accompagnateur n'est pas un acteur de l'action conduite par l'équipe accompagnée : les orientations du projet innovant sont définies et se développent sans lui. L'équipe innovante est totalement maîtresse de son action. D'ailleurs, l'accompagnateur n'a aucune expertise quant au projet développé par l'équipe et de plus, il n'est pas un spécialiste des disciplines concernées par l'innovation. L'accompagnateur n'écrit pas non plus avec l'équipe. Les enseignants accompagnés sont les seuls auteurs des écrits produits dans le cadre du contrat. L'accompagnateur n'est pas en position de formateur vis à vis de l'équipe accompagnée ; si un besoin en formation est ressenti par l'équipe, celle-ci s'adressera à des personnes -ressources identifiées dans cette fonction de formation. Enfin, l'accompagnateur n'assure aucune fonction d'inspection ni d'évaluation. Les relations entre l'accompagnateur et l'équipe sont hors hiérarchie. L'accompagnateur n'a aucun pouvoir institutionnel sur l'équipe accompagnée.

Une approche plus fine des rôles assumés par l'accompagnateur oblige cependant à nuancer ces assertions négatives. Certes, l'accompagnateur n'a pas vocation au contrôle et n'est porteur d'aucun modèle d'innovation auquel l'équipe aurait à se conformer. Pourtant, qu'il le veuille ou non, par son mandat, il incarne la relation entre l'équipe et la mission académique d’innovation, ses demandes et ses attentes notamment en matière de formalisation. Par sa présence même, il rappelle les engagements pris vis à vis de l'académie, le contrat passé avec la mission innovation. Malgré l'absence de relation hiérarchique formelle, ce serait certainement un leurre d'imaginer que l' accompagnateur n'est pas perçu par les praticiens comme le représentant de l'académie dont il transmet et explicite les demandes , au moins tant que la relation de confiance ne s'est pas établie. D'ailleurs, il faut le rappeler, l'accompagnateur n'est ni demandé ni choisi par l'équipe.

Il est aussi entendu que l'accompagnateur n'a pas vocation à former l'équipe accompagnée. Encore faut-il ne pas méconnaître la dimension de formation à l'analyse des pratiques dans l'activité de l'accompagnateur. Ne peut-on considérer comme essentiellement formateur son questionnement qui amène l'équipe à mettre à distance sa pratique, à s'expliquer et à expliquer à autrui la signification de son projet ?

Enfin, il a été affirmé que l'accompagnateur n'est pas un acteur de l'innovation . Mais, on voit bien qu'il serait intenable d'accompagner ou d'être accompagné s'il n'y avait entre les uns et les autres un accord sur les valeurs, les visées, les objectifs de l'action. De la place qui est la sienne , en aidant à l'explicitation et à la formalisation, l'accompagnateur est un soutien au développement du projet. Cette aide, on la perçoit nettement quand on prend conscience du fait que la venue de l'accompagnateur permet aux équipes de sortir de leur isolement : l'accompagnement, c'est aussi l'irruption du monde extérieur, une information sur les autres équipes, et une aide à la remotivation des équipes.

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Accompagnement et transfert :

(ou " comment travailler le transfert, c'est en même temps contribuer au développement de l'innovation ")

Comment poser la question du transfert au regard des fonctions occupées par l'accompagnateur ?

La première tâche de l'accompagnateur est de composer avec l'indifférence sinon avec les réticences éventuelles de l'équipe à formaliser et à écrire en vue du transfert. Le transfert n’est pas la priorité des équipes en innovation. Convaincre de l'intérêt du transfert ne va pas de soi : exposer son travail sous les yeux d'autrui est une prise de risque. On peut aussi douter de l'intérêt de diffuser des projets hors de leur contexte. Enfin, la question très légitime posée par les équipes est bien celle des destinataires des écrits : comment s'assurer que les documents produits atteindront vraiment les autres enseignants ?

L'accompagnateur est celui qui représente aux yeux de l'équipe, l'idée du transfert.

Si transférer signifie porter ailleurs, retraduire une expérience dans des termes qui la rendent accessible dans un autre contexte, alors l'accompagnateur est l'incarnation de cet ailleurs fictif, abstrait, pour qui l'équipe écrit. Par son questionnement, l'accompagnateur est cet étranger bienveillant et intéressé pour qui on fait l'effort de communiquer.

Or cet effort pour communiquer avec celui qui n'est pas de la partie, demande un travail d'élucidation en commun de l'action. Structurer les échanges entre accompagnateur et équipe par le projet d'écrire pour communiquer, c'est mettre en place, un dispositif d'analyse et de régulation de l'innovation. S'interroger ensemble sur ce qu'on fait et sur ce qui est communicable d'une expérience singulière, c'est pour l'équipe, se livrer à un exercice de réflexivité sur ses pratiques, " d’auto évaluation régulatrice " qui conduit à une plus grande maîtrise de son projet.

Extérieur au projet, l'accompagnateur a besoin qu'on lui explique le sens des actions menées. Pour comprendre, il en vient à poser des questions qui semblent incongrues aux acteurs immergés dans le projet, à demander que soient explicités des implicites, à interroger l'articulation entre les actions développées et l'innovation annoncée. En un mot, par une écoute active, en vue précisément d'une communication à l'extérieur, il amène l'équipe à clarifier et à approfondir son action et donc à la consolider.

Sans outrepasser le mandat qui le lie à l'équipe, , l'accompagnateur, parce qu'il pose la question du transfert et de la communication, peut aider les acteurs à objectiver leur action, à approfondir leur compréhension des changements qu'ils ont engagés.

On peut certainement innover sans accompagnement mais assurément l'accompagnement est une aide précieuse pour l'analyse collective des pratiques. A mon sens, à la place discrète qui est la sienne (aide à la formalisation et à la communication), l'accompagnateur peut être compris aussi comme un agent de développement de l'innovation.

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Références

*Berthon J-F. "L'accompagnement : une autre façon d'être formateur", document interne, MAFPEN de l'académie de Lille. 1997.

*CRESAS. "Naissance d’une pédagogie interactive", Paris, ESF/INRP. 1991.

*Crozier M., Friedberg F. "L'acteur et le système" Paris. Seuil. 1977.

*Pelletier G. "Les navigateurs des frontières organisationnelles: regards sur les artisans du partenariat international" Université de Montréal. Document non publié, pelletier@ere.unmontreal.ca. 1996.

*Orofiamma R. "les enjeux de la situation institutionnelle de formalisation des pratiques". Document non publié, DESCO A11, Paris, Ministère de l'éducation nationale, de la recherche et de la technologie. 1998.

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