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Il s'adresse à des jeunes entre 16 et 20 ans qui, après un
passé d'échec, d'exclusion, d'abandon, désirent renouer avec un
cursus scolaire.
Il propose d’établir un " pacte pédagogique " entre l’élève,
ses parents et l’établissement, pour la résolution d’une crise.
L'élève qui bénéficie d'une pédagogie d'accompagnement très
individualisée, se prépare à une entrée en seconde ou en première.
Après une période de détermination pendant laquelle il
réfléchit à ses objectifs et élabore son projet de rescolarisation,
il poursuit sa formation : ateliers scolaires, cours disciplinaires
ou thématiques, travaux accompagnés, séjours hors de l'école
Lycée
Jean Lurçat, PARIS – Lycée intégral, structure expérimentale du
pôle innovant
Contribution écrite –octobre 2007
Temps des
adolescents et temps scolaire
La
concordance des temps n’est pas qu’un casse-tête grammatical…
Les
psychologues, médecins, pédagogues s’accordent sur les « grands
bouleversements » que représente l’adolescence. Le plus visible
des bouleversements est sans doute celui du corps qui exulte
dans sa taille, ses formes, très visible aussi le rapport au
monde qui s’exprime dans les vêtements, plus confuse, paradoxale
l’expression d’une liberté qui se cherche dans tous les espaces
intimes et sociaux dans un mélange de conformisme et de
rébellion, de recherche et rejet des liens (avec les pairs, la
famille, l’école), de besoin de confort et en même temps de
« galères » (c’est beau une ville la nuit…, une petite fugue
pour voir la mer et faire mourir d’inquiétude ces parents que j’adore-hais….).
Le corps,
ça va, on sait, cela se voit, mais le cerveau bien au chaud dans
la boîte crânienne opère sa révolution clandestine et désarçonne
autant son propriétaire que son entourage. « Qu’est-ce qui
m’arrive ? » Qu’est-ce qui lui arrive ? Qui est cette personne ?
Où est mon enfant, câlin, obéissant, parfois tellement
raisonnable, drôle ? Que sont ces tristesses, ces éclats, ces
silences, ces refus ?…
Ces
bouleversements entraînent des difficultés dans le cheminement
des adolescents avec leur famille, leur entourage ; mais c’est
souvent dans l’école que les ruptures s’opèrent de la façon la
plus évidente : les baisses d’énergie, l’absentéisme, les
retards, l’impossibilité à se mettre au travail après toute une
journée d’école, autant de symptômes de l’écart qui se creuse
entre l’évolution intérieure du jeune adolescent ( qui exige un
temps personnel) et le monde qui lui est proposé, fait
d’horaires, d’échéances, d’urgences de réussite, d’injonctions
incontournables. Beaucoup d’adolescents arrivent à avancer, de
compromis en compromis entre leur monde et l’autre, mais ce
n’est pas le cas de tous.
Dans nos
classes, au lycée intégral nous accueillons ceux pour qui le
compromis semble introuvable, la souffrance du décalage
ingérable. Ils quittent alors le cursus imposé, de façon plus ou
moins consciente, délibérée : le décrochage scolaire est ce
refus de l’école qui survient souvent de façon insidieuse, mais
finit par se déclarer de manières diverses : absentéismes
ponctuels, maladies, refus de se lever, faux départ vers l’école
et retour sous la couette, nuit et jour inversés.
Dans
notre travail avec ces jeunes décrocheurs, nous avons peu à peu
reconnu une peur de ce temps scolaire rempli de contraintes,
d’embûches ; comme si l’école et son rythme devenaient l’ennemi
de la révolution intérieure qui s’opère en eux, de leur
existence même.
La
question des rythmes scolaires a été largement abordée,
par les pédagogues et spécialistes des sciences de l’éducation.
Même rythmés sur l’année de façon variable selon les écoles, les
emplois du temps se ressemblent : plages de 55 minutes, semaines
identiques à l’année, trimestres ponctués d’évaluations et
conseils de classe, cursus scolaire déterminé du CP à la 3°,
puis déclinaisons de cursus professionnels ou généraux, les
orientations ont leur loi, rarement contredite et dans ce
déroulement, être bon élève c’est 0 retard, 0 absence.
Ce temps
social dont le sens est perdu, crée un sentiment d’automatisme,
de déterminisme fatal. On assiste,
chez les élèves décrocheurs à une « immobilisation mentale »,
ils ne sentent plus aucun espace d’initiative ou de décision
personnelle, rien ne dépend d’eux. Ce
sentiment d’impuissance crée une passivité qui prend d’abord
des formes de rébellion contre le système et ses acteurs, puis
celles du renoncement (le décrochage total)
Il était
donc incontournable dans notre travail pour le raccrochage
scolaire, de réfléchir au temps scolaire autrement. Nous avons
été amenés à considérer ce temps scolaire comme un temps
individuel dont l’élève puisse devenir le sujet actif : un temps
vécu et exploité par la personne qui souhaite redevenir
« élève » et élaborer un projet de formation.
Notre
travail pédagogique avec les adolescents décrocheurs est une
démarche, une réflexion qui leur permet de mettre en regard et
en convergence progressive leur temps d’adolescent, de jeune
adulte en construction (temps personnel) et le temps nécessaire
à la réalisation de leur projet de vie (temps de réconciliation,
temps de progression, temps de formation). Des étapes sont
nécessaires : incarner et redonner un avenir, retrouver un temps
social en créant d’abord une concordance entre présent
personnel et futur personnel (projet de formation) ; conjuguer
progressivement ce futur possible dans un présent collectif (le
cadre et les repères du pôle pédagogique).
Les
réponses structurelles du pôle innovant
L’adolescent connaît parfaitement les règles du jeu scolaire,
notamment l’organisation du temps à l’école, temps hebdomadaire,
temps annuel, échéances trimestrielles, développement inexorable
du cursus de l’école primaire jusqu’au lycée et ses diplômes
finaux. Il sait que l’âge, la durée de la scolarité sont des
indicateurs de réussite ou d’échec, de même il sait que
l’appréciation de la ponctualité et de l’assiduité sont utilisés
comme des moyens d’évaluation de la qualité du travail des
élèves . Les parents eux aussi ont intégré ces
instruments de mesure : si leur enfant se « remet au travail »
en Janvier , comment se peut-il qu’il accomplisse malgré tout
une année positive, comment va-t-il rattraper le retard ?
Comment aura-t-il le niveau s’il s’est permis une pause (coup de
fatigue, chagrin, rechute sous la couette…) ?
Il se
trouve donc que la pression sociale rend difficile le retour à
l’école, parce que le jeune qui veut revenir dans l’école et ses
parents doivent tout d’abord opérer une rupture avec ce schéma
temporel que l’école utilise comme un des outils de l’évaluation
; il faut avec eux reconstruire une autre vision de la
scolarité, du travail à fournir, du temps passé dans l’école. Il
faut quitter les normes « précocité=réussite ; présence =
travail efficace ; programme= 3 trimestres ». Nous nous sommes
bien rendu compte au fil des années que ces équations,
appliquées dans l’école, ne valent pas pour tous.
Ce sont
ces élèves au parcours et aux rythmes à la fois typiques de
l’adolescence mais hors des attendus sociaux et scolaires, qui
mettent en évidence que les formes et les rythmes de
l’apprentissage et du parcours scolaire participent de bien
d’autres facteurs que l’âge, les redoublements, le compte de
présences et d’absences… et nous amènent à élaborer une
structuration pédagogique qui privilégie le sens du travail et
l’implication dans un projet personnel, diversifie les formes et
les rythmes d’apprentissage.
L’élève sujet, auteur de son retour dans l’école :
les jeunes que nous accueillons sont volontaires, ils ne nous
sont pas « envoyés » sur décision institutionnelle, ils font
une démarche personnelle.
Ils ne
sont pas non plus absentéistes depuis 15 jours ; c’est après
un long temps de refus de l’école que le désir de retour au
lycée se fait jour et peut prendre sens. Là aussi, un temps
particulier apparaît : temps de vacuité, d’interrogation ; le
jeune décrocheur se sent décalé, le futur bouché devient peu à
peu insupportable ; c’est ce moment qui aboutit à une prise de
conscience de la nécessité de se remettre au travail. Cette
fois, ce n’est pas pour « faire comme tout le monde » mais pour
« aller quelque part », élaborer un projet personnel.
La
durée de scolarisation dans nos structures est d’un an :
en un an , échéance courte , très concrète, le jeune doit
élaborer son projet et acquérir la posture, se sentir
suffisamment solide en terme de savoirs, savoir-faire,
savoir-être, pour reprendre une scolarité ou un formation dans
un établissement classique. Cette échéance permet d’être sans
cesse au plus près du sens de la scolarité, de chercher avec
l’apprenant ce qui lui est réellement nécessaire. Il ne s’agit
pas de respecter une grille d’emploi du temps et des délais
automatiques, mais d’aider le jeune à « employer tout son
temps » à mettre en place les moyens de concrétiser son projet.
Nous ne renonçons pas à la pression du temps, nous l’utilisons
concrètement, comme une contrainte pour nous autant que pour
l’élève, cela se révèle le plus souvent une urgence utile.
Un
calendrier annuel renouvelé :
L’année
scolaire est découpée en séquences de six semaines
(non en trimestre).
Chaque
séquence comprend des objectifs généraux : remobilisation
(reprise de la posture scolaire), élaboration du projet
scolaire, mise en relief de ce que ce projet exige en termes de
niveau et de méthode, etc…).
Chaque
séquence se termine par des évaluations portant
précisément sur les objectifs visés ; on n’attend pas un
long trimestre pour annoncer les difficultés ; le jeune opère un
bilan de ses résultats avec ses enseignants de façon rapprochée
et régulière.
Les
moments d’évaluation, d’analyse du parcours, de bilan sont des
moments ritualisés, qui apparaissent dans l’emploi du temps ;
ainsi, de façon hebdomadaire : le tutorat, l’atelier de
projet personnel, dans un rythme séquentiel (demi-trimestre) :
les conseils de progrès. En plus de cette
caractéristique temporelle forte, il faut ajouter que ces
rituels prennent sens parce qu’ils sont une rencontre entre
l’enseignant et l’élève, rencontre entièrement dévolue à l’aide
et l’accompagnement du jeune dans son projet.
Dans ce
cadre aux repères clairs et ces moments réguliers de dialogue
entre élèves et enseignants, le cheminement individuel
prend sens mais aussi forme et rythme adaptés : on ne
pose pas la contrainte scolaire comme un absolu, nous ne sommes
pas non plus dans la logique « respect total des horaires ou
rien », nous savons que le chemin ne sera pas linéaire, que
malgré l’acte volontaire initial les difficultés de présence, de
devoirs rendus vont revenir.. Il faut
alors surtout aider l’élève à formuler ses difficultés et
chercher avec lui comment les affronter, les dépasser ou trouver
d’autres formes de travail : aménagements d’horaires, plus de
travaux à la maison, repos accepté pour une accélération
ensuite…Ce qui compte c’est le niveau à atteindre,
l’acquisition des savoirs, non le temps qu’on y passe. Pour
cela, « dépénaliser », « déculpabiliser », peut aider l’élève à
inventer la bonne formule pour lui-même.
L’équipe
et l’enseignant tuteur restent malgré tout garants du projet
annoncé par le jeune, ils l’aident à inventer « un rythme
juste », à ramener sans cesse ses actes et ses choix au projet
qu’il a construit. L’équipe préserve aussi le fonctionnement
collectif : le groupe classe est un lieu de dynamique à
développer et à utiliser comme moteur, l’individualisation
n’empêche pas cette appartenance au groupe comme repère temporel
et moteur important de l’apprentissage.
La
gestion du temps des cours et de leur cohérence :
Pour
éviter le zapping entre des cours de 55 minutes sans lien entre
eux, néfaste selon nous à des apprentissages solides, nous
avons organisé nos enseignements selon trois principes : la mise
en lien des contenus, la mise en relation systématique entre
l’état de la progression des élèves et le contenu des cours,
l’allongement de la durée des séances
1°
-
Nous travaillons par ensemble de
savoirs : pôle littéraire et
linguistique, pôle scientifique, pôle sciences humaines . Nous
proposons aussi des activités thématiques qui mettent en
relation ou en regard des savoirs de domaines différents. Par
cette organisation le rapport à l’apprentissage ne se compte
plus en chapitres écoutés et plus ou moins acquis, mais en
connaissances travaillées, issues de démarches réflexives,
actives. Il s’agit d’analyser, de chercher, de relier, de lire,
d’écrire, de questionner.
2°
Après des tâtonnements, nous avons choisi la
durée de 1h30 par séance de travail. Ce temps permet de répondre
à plusieurs exigences : le cours est un moment d’activité
collective,(« ce n’est pas un bras de fer, mais faire
ensemble », Meirieu), une partie magistrale peut exister,
mais aussi des recherches opérées par les élèves, des débats
pour permettre une réflexion donc une meilleure assimilation des
connaissances, des travaux en petits groupes, exercices,
réalisations écrites ; diversifier les formes de travail
facilitent la gestion de la volatilité de l’attention des
élèves, cela permet aussi des temps de détente .
Autre
avantage de ces séances de 1h30 : nous avons remarqué, dans
cette analyse du temps des adolescents, qu’il en est un dont il
faut tenir compte même si c’est un peu un temps « fantôme », le
plus invisible en tout cas : c’est le temps de passage entre le
temps de dehors et le temps en classe.
Dans nos séances rallongées, il y a ce temps :
les élèves arrivent petit à petit dans la classe, là on parle de
ce qui s’est passé avant, on fait le lien avec les jours
précédents, on commente un fait d’actualité, on aborde un
problème de la classe s’il y a lieu… En fait, on fait « salon »,
et peu à peu les élèves « arrivent », atterrissent, sont prêts à
sortir leurs affaires scolaires, éteindre les portables sans
trop de douleur, se mettre au travail.
Ce temps
informel peut apparaître aussi en fin de cours, tous les élèves
ne terminent pas leur travail en même temps, on peut alors finir
la séance par une conversation
discrète, une petite lecture légère avec ceux qui piaffent en
attendant la sonnerie.
3°
Nous élaborons les cours sur l’idée de
construction dans la durée : il y a les attendus (du bac par
exemple), il y a le niveau présumé de départ (début première) et
il y a le positionnement de l’élève, c’est avec toutes ces
données que l’on échafaude les séances, pour progressivement
faire coïncider la progression de l’élève et le niveau attendu.
Nous explicitons avec les élèves cette démarche, ils la
perçoivent notamment grâce aux bilans, grâce à des formes
d’évaluation appropriées qui mettent en lumière leur
cheminement, les obstacles franchis, ceux qui restent à
affronter, toujours en regard du but final avec ses exigences
de niveau de connaissances, de posture, de méthodes.
Voilà
quelques réponses structurelles à ces questions que nous posent
le temps de l’adolescent : elles aident à accorder le temps
personnel à un temps d’élève acteur d’un projet et des
apprentissages qu’il implique : notre proposition pédagogique
joue entre cadre-repère et souplesse, entre collectif et
individu, entre temps de l’école et temps hors-école, entre
durée et immédiateté.
A ce
cadre général, ce dispositif aidant, chaque adolescent apporte
ses réactions, ses fuites, ses doutes et nous pose à nouveau des
questions :
Résistances individuelles, recherche de réponses
individualisées, accompagnement, ajustements concertés, quelques
exemples.
Un
temps ici et ailleurs
Gabriel
revient dans l’école, avec un vrai désir d’apprendre, d’écrire ;
tout au long de l’année cet élève a lutté avec lui-même pour
arriver à respecter le temps scolaire, mais ses angoisses, ses
préoccupations intimes, ses activités musicales l’empêchaient
réellement d’y arriver. Il a fallu beaucoup parler avec ses
parents pour qu’ils admettent que son projet de bac était,
malgré tout, valide. Gabriel lui-même, souvent effrayé par ses
difficultés, souffrant beaucoup de cette « arythmie », a choisi
de reprendre une psychothérapie. Il n’empêche que l’année s’est
écoulée sans qu’il parvienne à se lever régulièrement le matin,
à sortir de sa chambre dans les temps « normaux »…Mais il a pu
gérer autrement son travail au vu de ce temps personnel : il a
acquis des méthodes de travail, rendu des devoirs longuement
élaborés, pris en compte de façon très attentive les remarques
et propositions d’amélioration de ses travaux, a participé
(presque toujours à retardement) aux devoirs de bilan, donc
accompli, dans son rythme personnel, une parcours scolaire riche
et approfondi, en tout cas d’évidence tout à fait efficace pour
les normes scolaires les plus officielles : malgré un taux
d’absentéisme énorme, Gabriel réalise finalement un des
meilleurs résultats aux épreuves anticipées de français, a des
notes plus qu’honorables dans les autres matières au dernier
trimestre ; son accès au niveau de terminale STG ne fait aucun
doute.
Ce type
de parcours est assez courant au Lycée Intégral, il nous a
amenés à ne pas confondre temps passé à l’école et temps
utile : Gabriel a
compris que le temps est une ressource pour se reconstruire,
bâtir un projet ; la pression que nous avons mise sur lui était
de produire un temps actif, dans ou hors de la classe, peu
importe. Gabriel a employé son temps et non pas
appliqué un emploi du temps.
Le temps
institutionnel que Gabriel a le plus aisément respecté a été
celui du tutorat et d’atelier de projet personnel.
Cela n’a pas empêché les angoisses et les difficultés mais a
permis à Gabriel de reprendre confiance en lui-même, de trouver
son chemin, de croire à son projet.
Les
rencontres avec les parents
sont importantes pour apaiser les conflits, expliciter notre
proposition pédagogique, faire admettre ce rythme étrange de
leur enfant et surtout que c’est lui qui doit avoir la maîtrise
de son cheminement, qu’il doit en être l’acteur responsable ; le
rôle des parents est dans l’encouragement, l’accompagnement, le
contrôle ne marche pas (plus) ; ces rencontres aident les
parents les rassurent suffisamment pour qu’ils admettent que
l’accès au temps scolaire n’est pas immédiatement indispensable,
(et peut-être même pas indispensable du tout) pour la réussite
du bac.
La
question reste posée du « temps social » auquel il faudra bien
accéder. : «L’an prochain ? dans le monde du travail ? ». Elle
reçoit sa réponse par l’expérience que nous avons depuis
plusieurs années avec des élèves comme Gabriel.
Des
dizaines d’exemples nous permettent d’affirmer cela en
découvrant chaque année les résultats d’élèves qui , après une
année au Lycée Intégral, ont rejoint le système classique en
première ou terminale et ont fort bien réussi à en respecter les
règles notamment temporelles. Gabriel aussi dès l’été qui a
suivi le bac a démontré cela en travaillant dans une entreprise
pendant deux mois sans faillir aux horaires et contraintes de
celle-ci. Cela est possible parce qu’il a réussi ses épreuves
et que son image, sa confiance en lui-même lui a permis
d’affronter ce temps et de s’y accorder.
Tout, tout de suite ! compulsions, impossibilité à différer le
moindre désir, avec en prime le refus de travailler sur ce
comportement infantile :
« je suis comme ça, j’ai toujours été comme ça,
je ne changerai pas ». Parfois l’adolescent ressemble au
nourrisson.
Ainsi
Benjamin arrivé à l’heure en cours, sort 10 mn après le début du
travail : j’ai faim, je sors m’acheter à manger » ; l’enseignant
propose d’attendre la pause, Benjamin sort. Cela est arrivé
plusieurs fois. Quelquefois, il est revenu manger en classe,
parfois manger dans une salle vide, ne revenant pas du tout en
cours…
Jamais
sur le moment nous n’obtenons gain de cause. Ce n’est qu’en
tutorat que Benjamin a été amené à réfléchir sur ce comportement
infantile.
Catherine, elle, embrasse son amoureux en cours, en cours
également répond aux « textos » qu’il lui envoie s’il n’est pas
là, sort boire sans délai…
Bien sûr
ces comportements sont autant de signes de fuite,
d’impossibilité à affronter la situation pédagogique proposée.
Mais il faut considérer d’autres choses : le présent, la
« nature » s’imposent à eux de façon générale : On remarque dans
les premières semaines de travail sur le projet personnel à quel
point ils ont du mal à regarder leur passé scolaire (reconnaître
ce qu’ils ont réussi, ce qui n’a pas marché) mais aussi leur
passé tout court. De la même façon, ils sont réticents à se
projeter, à regarder le futur, qui les angoisse au même titre
que le passé, ils y voient l’échec, les souffrances.
Cette
« urgence » se manifeste dans les modes de réalisations du
travail : pas de brouillon, pas de reprise d’un exercice… tout,
tout de suite. Bien sûr là aussi, le passé scolaire n’a pas
aidé, « de toute façon, cela va être raté, pourquoi y passer du
temps ? »
Comment
travailler cette question des compulsions ? comment définir,
saisir « ce qui rend la frustration acceptable et l’exigence
féconde » ? (Meirieu, Politis, Août 2007)
Aider l’élève à donner du sens à ses activités par l’élaboration
progressive d’un projet personnel.
Nous travaillons le projet personnel en ménageant des étapes
courtes pour initier le futur. Nous privilégions les méthodes
sur les savoirs pour remplir le temps présent de progression, de
cheminement, d’amélioration : bilans échelonnés, progression des
exercices, étapes d’écriture… On met en lien l’idée de futur, de
projet avec le fait de différer, préparer, apprendre dans la
durée. On apprend à mettre tablier après tablier, les éléments
du pont vers l’autre rive.
Pour
Benjamin, la capacité à se stabiliser, tant physiquement que du
point de vue de la concentration s’est révélée avec la
construction de son projet pour l’année suivante. Le travail en
tutorat avait permis de pointer les contradictions entre le
comportement et le projet, à savoir une première L, sans pour
autant arriver à les résoudre. Au retour des vacances de
printemps, il annonce, pressé et enthousiaste, qu’il renonce à
des études générales et qu’il veut se diriger vers une formation
en informatique. Son tuteur, tout en continuant à le suivre, le
met en relation avec un collègue, beaucoup plus au
fait que lui des filières, formations, et compétences
nécessaires dans ce domaine. Ce transfert vers une tierce
personne a eu plusieurs avantages. Il a permis de sortir d’un
face à face en partie bloqué avec le tuteur et de définir de
nouvelles tâches d’apprentissages en lien direct avec le
projet annoncé.
Tous
ensembles ont défini une série de maîtrises techniques à
acquérir en autonomie dans l’établissement avec un regard de
l’enseignant détenant les compétences techniques et en suivant
un calendrier. Sans que des contraintes horaires ne soient
fixées, uniquement des objectifs, l’assiduité, le temps de
présence, la concentration se sont très vite affirmés. On ne
peut pas dire que le temps passé en autonomie sur l’ordinateur
n’était consacré qu’à l’apprentissage de la programmation ; mais
les objectifs fixés ont toujours été tenus. Dans le même temps,
tous les rendez-vous et démarches liés à l’aboutissement du
projet de formation ont été effectués sans difficulté, les
contraintes d’horaires et de dates étant respectées.
Nous
étions visiblement passés d’une logique de plaisir immédiat à
une anticipation sur le plus long terme. Le fait d’avoir enfin
un projet réaliste et réalisable a permis de mieux gérer le
présent. En terme de concentration, le changement a également
été radical, Benjamin pouvait passer plusieurs heures d’affilée,
gérant son temps en fonction de ses objectifs. On était passé du
temps contraint au temps choisi.
Addictions aigües, conflits familiaux graves,
grandes souffrances psychologiques
déterminent des urgences autres que celle du programme
scolaire.
Pour aider ces personnes en souffrance nous
mettons en place une organisation du temps particulière : Le
Lien. La personne en souffrance ne peut plus être élève : suivre
des cours perd son sens lorsque la maladie ou les problèmes
perturbent la pensée, l’équilibre, l’énergie. On doit d’abord
prendre le temps et les moyens de soigner ou de trouver des
solutions aux problèmes qu’elle rencontre. C’est en donnant la
priorité aux temps de soin, de recherche de solutions, que la
personne peut redevenir élève, d’abord de façon ponctuelle puis
peu à peu dans une continuité, souvent d’abord de façon
totalement individualisée puis peu à peu en rejoignant un
groupe.
Quand il
se présente à la porte du pôle innovant, Pierre vient de passer
plusieurs mois dans sa chambre. Il a interrompu une troisième
dans un collège où les professeurs lui répétaient qu’il
« perdait son temps à ne rien faire ».Ensuite, enfermé entre ses
quatre murs, il a vraiment perdu le temps, perdu la notion des
jours, des mois.
Ses
parents, qui sont séparés, s’accordent pour lui faire
confiance : « il peut faire quelque chose » disent-ils à
l’équipe du pôle. Quant à Pierre, il accepte de renouer avec la
scolarité, « parce qu’il faut bien faire quelque chose ». Aucun
des trois donc ne parle au futur.
Il
intègre d’abord La Ville pour Ecole, dans l’idée d’écourter le
temps d’étude. Dans cette structure, sa semaine se partage en
deux jours de classe, trois jours de stage dans une entreprise
trouvée avec l’aide de ses professeurs.
Il se
confirme vite que Pierre est passif. Il peut se faire oublier
dans la classe, les heures glissent sur lui sans effet. Il
écoute certes, mais rend peu de travaux.
Quant à
ses stages, Pierre oppose une forte inertie à toute demande de
recherche, met des semaines avant d’écrire une lettre de
motivation. Les remarques des
enseignants glissent sur lui comme le font les heures. Il n’est
jamais agressif, tente même d’apaiser l’impatience de ses
interlocuteurs d’un sourire.
Au fil de
l’année, il prend l’habitude – au lieu d’aller dans la cour de
récréation - de s’asseoir dans le bureau d’accueil qui sert
aussi de salle des professeurs. Il reste là aussi jusqu’à se
faire oublier.
Pierre
n’explique pas son attitude, il n’a pas l’air d’en souffrir. Ses
parents, eux, en souffrent, sans perdre confiance cependant.
À la fin
de cette première année scolaire, aucune orientation
professionnelle ne peut être proposée. Pierre énonce alors
qu’il voudrait … rester ! Si possible au Lycée Intégral (en
principe destiné aux jeunes désireux de retourner dans la voie
générale et technologique). Ses parents le soutiennent en disant
qu’il a besoin de temps pour mûrir. Pierre, lui, semble bien
avoir troqué la tranquillité de sa chambre pour la tranquillité
de nos locaux. Il ne le dit pas, mais l’équipe a l’impression
que s’il demande à rester au Lycée Intégral, c’est simplement
parce que là, il n’aura plus à sortir chercher des stages.
L’équipe
décide alors de s’appuyer sur cette aspiration à l’inertie pour
obliger Pierre à « se bouger ». S’il veut demeurer au Lycée
Intégral, il devra d’abord subir une période de probation en
Lien. Ainsi, est-il renvoyé dans sa chambre, pour y faire des
devoirs qu’il viendra chercher au Pôle au minimum deux fois par
semaine.
Les
parents à juste titre font valoir leur peur de revivre une scène
déjà vécue : Pierre dans sa chambre capté par des jeux
électroniques. Ils retirent l’ordinateur et son écran
chronophage.
La
deuxième année scolaire commence mollement. Pierre vient, mais
plutôt une fois par semaine que deux, prétextant plusieurs fois
qu’il n’a pas fini le travail donné. Ses devoirs sont bâclés. De
plus, il a la fâcheuse tendance une fois son rendez vous
terminé, de s’asseoir dans le bureau comme l’année précédente.
La
première parade est de caler les rendez vous sur les fins de
matinée ou de journée de façon que la faim ou la fermeture des
locaux pousse Pierre dehors. Deuxième parade : lui répéter sans
impatience, mais sans défaillance : « il n’y aura pas
d’intégration au Lycée Intégral si le travail ne s’intensifie
pas ».
Et le
miracle soudain s’annonce. Sans explication, mi-novembre, Pierre
se met à venir de lui-même trois fois par semaine. Il reste dans
le bureau d’accueil mais cette fois en réalisant ses devoirs,
dont le contenu s’améliore. Fin décembre, il affiche le niveau
d’un élève moyen de début de seconde. L’équipe acte son passage
en classe en janvier et propose une nouvelle phrase conjuguée
au futur : « Si tu veux passer en première, il faudra choisir
une filière dans le trimestre qui vient ». Les parents
s’inquiètent, veulent s’assurer que Pierre ne sera pas exclu
s'il échoue à choisir. Le tuteur déjoue la crainte. Le père, en
dialogue avec le Lycée Intégral, guide son fils dans la
littérature de l’ONISEP.
Réaliste,
Pierre vise d’abord un niveau bac, et non un bac, puis se
prenant au jeu, accélérant son investissement, envisage une
première STI, demande du travail supplémentaire et finit l’année
sur les chapeaux de roue en cherchant lui-même le meilleur
établissement d’accueil pour cette filière où il réussit à être
admis. Pierre est parvenu à bouger, parce que, pendant près de
quatre trimestres, des adultes ont accepté son surplace (pas
toujours sereinement, mais là n’est pas l’important). Ils ont
toléré qu’il rumine en lui-même l’inévitable déplacement qui
finirait par se produire.
Autant
Pierre semblait lisse et passif, autant Damien était tourmenté.
Il est arrivé un jour de janvier, après s’être présenté de son
propre chef à une réunion d’information et avoir accepté une
proposition de Lien. Âgé de 20
ans, très dépendant de l’alcool, Damien venait de passer trois
ans de vie tantôt dans la rue, tantôt aux urgences pour comas
éthyliques. À la faveur d’un répit, suite à quelques soins, il
osait réemprunter le chemin des études. Damien avait deux atouts
magnifiques dans son jeu : une passion pour les livres, une
autre pour la musique, il composait.
Le tuteur
comprend vite que seul l’appétit intellectuel de Damien lui
permettra un jour de rompre le cercle infernal où il se trouve.
Il lui indique aussi qu’à côté du lycée, se trouve une
association, Emergence, qui aide toute personne souhaitant se
déprendre d’une dépendance grave. Leurs rendez vous consistent
surtout en échange de livres, et en discussions. Dès le début
Damien annonce qu’il ne viendra que les jours où il se sent en
état. Il vient peu, mais son tuteur l’attend et l’accueille
toujours chaleureusement.
Vers le
mois de mai, Damien s’associe à quelques cours dont lui a parlé
son tuteur. Avec une classe, il explore une exposition au musée
Dapper intitulée « Signes du corps » et consacrée aux tatouages
et aux mutilations rituels dans différentes cultures. Son
regard, sa façon de partager ses émotions avec le reste du
groupe lui donnent probablement confiance. Il stimule la
réflexion des autres, le tuteur n’est plus seul à l’accueillir
avec plaisir. Mi-juin, Damien annonce qu’il souhaite être au
lycée à plein temps.
L’année
scolaire suivante est très vite émaillée d’interruptions.
Souvent Damien quitte un cours, sous le coup d’une angoisse. Son
nouveau tuteur lui court après, pour lui rappeler que l’on a
besoin de lui le lendemain, qu’on l’attend. Il s’absente parfois
plusieurs jours, réapparaît sale, comme s’il était retourné à la
rue : il revient juste pour rapporter un livre emprunté, et
glisser au passage qu’il a un rendez-vous à l’association
Emergence.
À
plusieurs reprises, pendant de longues semaines, une seule
personne ne l’attire dans les locaux, c’est le musicien qui
prépare un concert de fin d’année avec les élèves. Damien vient
répéter avec lui dans le réfectoire, ne monte plus en classe.
Mais quand il revient, il réalise de nouveau des travaux
au-dessus des attendus du niveau dans lequel il s’est inscrit.
Aujourd’hui Damien, après avoir obtenu son bac, poursuit son
chemin dans une faculté de philosophie. Le temps qui, dans le
lycée, lui a été laissé pour se soigner - et pour s’adonner à
ses passions musicale et livresque - lui a permis de retrouver
une place dans les institutions et les rythmes sociaux.
Pour Damien comme pour Pierre c’est le tuteur
qui a créé le lien et tissé avec eux, au fil du temps, un
paysage en perspective, en mouvement. Ce rôle du tuteur est un
accompagnement vigilant : écouter la personne et sa souffrance,
permettre le temps des soins, valoriser les qualités, exprimer
de l’exigence et du réalisme quant au projet ; c’est aussi
associer la famille ou les proches à cette bienveillance et
en faire un soutien supplémentaire. Enfin, l’équipe éducative,
en résonance avec le travail individuel effectué en amont ,
vient partager la responsabilité offrant dans les cours un
accueil averti pour le nouveau départ.
Ce travail que nous conduisons avec les
adolescents et jeunes adultes en devenir semble contenu dans
cette expression employée par les guaranis d’Amazonie pour
parler de sagesse : ils disent « Arandu , ce qui signifie
«sentir le temps » . La réconciliation avec soi-même, par
la réalisation d’étapes réussies, peu à peu permet de se
rapprocher d’une appropriation d’un temps de plus en plus
socialisé. Le travail est long, pas sans écueil ni résistance et
si la concordance, l’adéquation ne sont pas toujours parfaites,
une certaine harmonie pourtant apparaît au fil du temps…
Le temps de l’enseignant dans cette recherche
de concordance des temps
Pour
l’enseignant comme pour l’élève, le temps scolaire au Lycée
Intégral prend ici d’autres durées, d’autres formes, d’autres
contenus :
Autre
durée : 25 à 30 heures dans l’établissement selon les périodes.
25 heures est le temps hebdomadaire régulier ; 30 heures dans
les périodes d’accueil des élèves et des parents, dans les
semaines de conseils de progrès.
Autres
formes et contenus :
16
heures
d’enseignement et aide aux devoirs ;
3
heures
de réunion pédagogique, durant laquelle l’équipe réfléchit à
tous les problèmes rencontrés en cours, en tutorat, en atelier
de projet, en lien ; on y recherche les solutions individuelles,
leur intégration au dispositif collectif, on y partage les
questionnements, les difficultés de tous et de chacun., on
analyse les pratiques, on prend en charge aussi le suivi des
jeunes après leur passage dans la structure ( dans un lycée
classique, ou une autre structure alternative, LTC , LAP,
institution spécialisée…).
6
heures de présence dans le bureau d’accueil, le couloir,
la salle consacrée aux entretiens particuliers, la cour…Présence
active donc dans la gestion administrative, l’accueil et
l’accompagnement des élèves et de leurs parents, les régulations
de la vie collective.
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Innover
Expérimenter
Accompagner
Évaluer
Former
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